C'est seulement après avoir lu sur ce même film le billet de Dasola (la "maîtresse de blog" d'ici), et avoir insisté pour qu'elle me le raconte (fin comprise - j'ai insisté, je vous dis) que j'ai moi aussi (ta d loi du cine, squatter) eu envie de voir l'Exercice du pouvoir - pardon, l'Exercice de l'Etat, ce que j'ai fait le week-end dernier. Et du coup, j'en ai rédigé un billet (le 16ème que je signe, si je compte bien).

Pour commencer par évacuer rapidement les personnages qu'on voit le moins, je dirais que le Premier ministre, le Président de la République, sont très bien, très crédibles - peut-être d'autant plus qu'on ne reconnaît pas tel ou tel véritable policitien. Dans le générique, au début, j'ai été frappé par la grande présence de la Belgique (notamment de la Wallonie). Peut-on supposer que c'est parce que l'acteur principal de ce film français est belge, ou bien y voir un message subliminal, la Belgique ayant récemment passé plus d'un an sans gouvernement de plein exercice (est-ce que réellement ça a changé quelque chose?)?

J'ai trouvé que l'Exercice de l'Etat portait une certaine vision de la manière dont peuvent se prendre des décisions au plus haut niveau de l'Etat, vision très éclairante et désabusée (et pour moi, c'est bien un compliment). Dans le dossier de presse du film (distribué par Diaphana), que m'a montré Dasola, Olivier Gourmet (le ministre Saint-Jean) dit que Pierre Schoeller lui a conseillé de lire la bande dessinée Quai d'Orsay (1). Effectivement, j'ai retrouvé dans le film des tics, des situations, y figurant... Un vocabulaire flamboyant, un langage outré parfois dans la grandiloquence imagée. Je me demande s'ils peignent cependant la réalité, ou un univers imaginaire. En même temps, le film donne à voir la densité de la parole (similaire à celle des "décideurs" que j'ai pu cotoyer - ou même regarder à la télé). Transparaissent le jugement sûr, après l'analyse définitive en quelques mots, l'instinct (l'expérience?) qui permet, à partir de très peu d'éléments (même non verbaux), de reconstituer une situation, des rapports de force... Ce n'est pas de la divination, mais de la logique. S'ensuivent quelques ordres brefs, pour exécution immédiate, du ministre à l'équipe à son service. Pour ne parler que de ses deux plus proches bras droits (Directeur de cabinet et Chargée de communication), ce sont des cerveaux supplémentaires disponibles. Une séquence le met magnifiquement en relief: lors d'une vive conversation téléphonique avec un autre ministre, l'une, à ses côtés, et l'autre, au téléphone (à son autre oreille) lui donnent, en temps réel, de brefs "éléments de langage", qu'il ressert à son collègue. Ils influencent, ici, la parole du ministre. A noter que si la professionnelle l'aide pour sa communication et l'organisation de sa vie conjugale, elle veille à ne lui fournir, elle-même, aucune information sur sa propre vie privée (une absence de réponse qui passe avec un beau sourire).

Les éléments de langage servent à la communication. On assiste à plusieurs remue-méninges pour trouver un lieu, une image-choc, inédite, une formule que retiendront les média et qui rendront l'action politique, par essence peu visible et complexe, audible pour les citoyens. Parole, justement: alors que notre ministre a engagé publiquement la sienne, à la radio, sur un domaine de son champ de compétence, on voit comment l'intérêt supérieur de l'Etat, froidement analysé, peut amener un homme politique (quel que soit son poste) à manger son chapeau - quoi qu'il en ait (et, accessoirement, on lui a clairement fait comprendre que c'était aussi le sien - d'intérêt). Il n'a plus qu'à se soumettre - ou se démettre, c'est le seul choix qui reste lui appartenir. Ainsi, on voit, en filigrane, la puissance des "grands groupes" (Vinci, clairement cité) du CAC40, qui attirent désormais vers eux ceux qu'on pouvait appeler "les meilleurs de nos énarques" (qui devenaient il y a quelques décennies les "grands commis de l'Etat", avec le sens de l'intérêt général, du service public et de l'Etat - classés dans un autre ordre si vous préférez!). Une scène (morceau de bravoure) le met clairement en évidence: le dîner entre deux anciens camarades de promo, dont l'un qui part pantoufler, amer, dans le privé, avec comme argument (je cite approximativement!): "on a du pouvoir, mais on n'a plus de moyens d'action...". A côté des éléments humains (les péripéties quotidiennes qu'affrontent le ministre et son entourage), les contraintes budgétaires dans lesquelles se débat la France aujourd'hui sont bien évoquées, je trouve. Des investissements nécessitent quelques milliards: où les trouver, pour financer les réformes nécessaires? En vendant, encore, des "bijoux de famille" (avec un impact social à la clé bien évidemment). Et notre ministre va même devoir mettre lui-même en musique une réforme à laquelle il était initialement opposé.

Pourtant, j'ai quand même ressenti une certaine sympathie pour ce personnage qui n'est malgré tout pas cynique. Face à la mort (ministre des transports, il incarne la compassion de l'Etat), il fait preuve d'un recueillement qu'on sent sincère. Et à côté de cela, s'il est capable de se comporter par ailleurs comme un tueur en politique, avec les sourires de façade et l'exécution froide en coulisse, une autre facette montre sa solitude en tant que personne (des centaines de contacts dans son téléphone portable - et pas (ou plus?) un seul ami à appeler pour prendre un pot à l'improviste). C'est l'occasion de faire ressortir le côté humain du personnage: lorsque, bourré comme un coing, il entreprend d'aider son chauffeur à construire son pavillon de banlieue. Effort dérisoire: c'est celui-ci qui devra ramener son ministre (sur son dos) dans son appartement familial des beaux quartiers. Autre côté où l'humble l'emporte sur le puissant: après un accident de la route, la famille de la victime qui accepte (tolère?) la présence des hautes autorités de l'Etat à des funérailles - mais en interdisant toute prise de parole (leur souhait est respecté). Ce qui n'empêche pas notre ministre de se psalmodier, pour lui seul, le discours préparé. Scène que je mettrais en parallèle avec une autre qui nous montre l'image frappante (muette) de l'orateur qui prononce un discours (on ne l'entend pas), alors qu'il doit être en train de penser à tout autre chose que ce qu'entend son public suspendu à ses lèvres.

Pour moi, ça se regarde comme un polar: je veux dire que c'est un film qu'il faut revoir une deuxième fois, avec attention, quand on en connaît les péripéties, afin d'être à même de prendre en compte les moindres "éléments annonciateurs". Pour cela, il m'évoquerait un peu le film Le Candidat. Mais cette oeuvre contemporaine m'a également fait penser à un film que j'apprécie depuis longtemps - et que j'ai parfois vu moqué comme kitch, ou cabotin: Le Président, avec Jean Gabin en tête d'affiche. Pour dire quelques mots à ce sujet, il s'agit là d'un film de 1961 (début de la Vème République - il y a plus d'un demi-siècle, je n'étais pas né), mais le "président" qui en est le centre était, à l'époque où il se déroule (la IIIème République), celui "du Conseil" (responsable devant la Chambre des députés), et non celui de la République. Puisse, en 2012, l'Exercice de l'Etat susciter réflexion. Personnellement, quand j'entends dire "dans la situation actuelle, personne ne pourrait faire mieux que lui", j'entends "beaucoup d'autres pourraient faire aussi bien, essayons, donc!". Je rêverais que passe une émission de télé-réalité où des décisions "politiques" (fût-ce pour une "cité" de fiction) seraient à prendre par différents "acteurs" ou "candidats" (ces termes sont signifiants!), avec leurs conséquences enchevêtrées mises en évidence le plus clairement possible, et "votes" du public (j'allais écrire "des citoyens"!)... Cela me redonnerait peut-être envie de racheter une télé! 

(1) Quai d'Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac, t.1. paru en 2010 chez Dargaud, t.2 à paraître (prépublié cet été en N&B dans Le Monde).

PS du 09/03/2012: pour une liste de plus de 180 blogs ou sites ayant consacré un article à ce film, c'est par là.
PS du 23/05/2012: désormais, le billet concerné recense plus de 300 liens.