samedi 7 septembre 2019

Lettre à un paysan sur le vaste merdier ... / Lettre à une petiote sur l'abominable histoire ... - Fabrice Nicolino

Les titres des deux livres que je tiens à présenter aujourd'hui, dans le cadre de mes hommages aux victimes de l'attentat chez Charlie Hebdo, sont tellement longs que je n'ai pas pu les reporter intégralement dans celui de mon billet!

Après ma chronique, il y a quelques mois, d'un ouvrage récent de Fabrice Nicolino, blessé lors du massacre chez Charlie Hebdo, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente aujourd'hui deux de ses livres, un peu plus anciens, Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenu l'agriculture (2015), et Lettre à une petiote sur l'abominable histoire de la bouffe industrielle (2017), initialement parus aux éditions Les échappées, puis réédités deux ans plus tard en Poche chez Babel (Acte Sud) sous les N°1498 et 1614.

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Ces deux "Lettre..." forment un diptyque qui a bien son unité (à mon avis), pour les raisons que je vais évoquer plus loin. Rappelons aussi que Fabrice Nicolino est l'un des initiateurs de l'Appel "Nous voulons des coquelicots" pour l'interdiction de tous les pesticides de synthèse. On peut, c'est vrai, être agacé par la forme et le style des ouvrages (véhémence, exhortation systématique, en prenant à témoin le destinataire fictif de l'ouvrage), mais le fond est pertinent - désespérément. Que sera la France agricole en 2050 (demain, autrement dit)? Et, plus largement, le monde de l'alimentation / l'alimentation du monde?

Dans ce "... vaste merdier...", au prétexte (fictionnel) d'un courrier à un paysan né en 1924 à qui commenter les changements intervenus dans l'agriculture (en France) durant le XXème siècle, c'est bien entendu au lecteur "Monsieur/Madame tout.e le monde" que Fabrice Nicolino s'adresse.

Entre autres figures, l'auteur nous fait connaître (p.23 et suivantes) André ("Dédé") Pochon, qui, dès les années 50, pratiquait en Bretagne ce que l'on nomme aujourd'hui "l'engrais vert": l'enrichissement de la terre en azote par des plantes elles-mêmes (trèfle blanc), sans apport d'intrants extérieurs. J'ai apprécié la citation qu'il disait tenir de René Dumont: "Regardez bien votre vache, c'est un animal extraordinaire: elle a une barre de coupe à l'avant, et un épandeur [à fumier...] à l'arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d'un pré, elle fait le travail toute seule". [Ce ne sont pas des fermiers tenants du "Bio holistique" qui me diront le contraire, je suppose]. Oui... mais si la méthode à Dédé s'était développée, il n'y aurait plus, alors, d'achat d'intrants ni de machines! Dans un court chapitre (p.31 et suiv.), l'auteur nous ensuite présente en quelques pages les hommes qui ont mis en place, à partir des années 20, le lobby des pesticides en France (il y est longuement revenu dans Nous voulons des coquelicots).

Le chapitre commençant p.39 démythifie l'élevage, avec les études scientifiques menées pour diminuer la taille (donc le coût) de la ration alimentaire des animaux d'élevage, tout en sélectionnant des lignées qui grandissent plus vite (en assimilant mieux ladite ration, "optimisée"). J'ai apprécié page 43 le rappel de l'émission TV "Euréka" du 2 décembre 1970 (je n'étais pas devant la télé, à l'époque), où les téléspectateurs avaient pu voir une "vache à hublot" de l'INRA, des décennies avant que des images filmées par l'association L214 nous en indigne, en juin 2019. Autre temps, autres moeurs, et une "mise en prespective" intéressante, du coup. L'auteur rappelle (p.55) que, au début des années 1960, la viande représente un chiffre d'affaires bien plus élevé que les plus grandes entreprises françaises, comme EDF, la sidérurgie ou la SNCF.

Fabrice Nicolino met aussi à l'honneur, p.64, un certain Georges Lebreuilly, petit paysan, irréductible adversaire du remembrement depuis 1983 dans sa commune de Geffosses (jusqu'à faire élever, en 1994, dans la commune dont il était devenu maire, un monument national à la nature et aux victimes du remembrement).

Je vais encore picorer (p.72) l'exemple de l'impasse de la révolution verte en Inde, où les semences productives tant vantées par la "propagande" de la FAO (Food and Agriculture Organization / Organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation) ont été le "cheval de Troie" pour introduire motorisation, irrigation massive, engrais et pesticides. Résultat: nappes phréatiques en baisse sévère, eaux de surface polluées, et sols qui, épuisés par le matraquage chimique, ont perdu pour très longtemps leur fertilité naturelle. Or, les terres agricoles sont la seule véritable richesse qui compte (ou qui devrait compter). La preuve? Elle se fait accaparer.

Vers la fin de l'ouvrage (p.93), Nicolino souhaite nous empêcher d'oublier que les entreprises qui contrôlent la majorité des semences nécessaires pour nourrir l'humanité ont imaginé de développer des variétés, surnomées "terminator", qui ne puissent absolument pas être re-semées (d'où obligation de racheter les semences chaque année): ce serait la fin de l'histoire millénaire de l'agriculture. Les dernières pages posent la question de la réversibilité des orientations prises depuis des décennies. Le livre se termine par "Un autre monde reste à construire". Celui d'une agriculture alternative. Ma dernière citation (p.97): "il n'est pas interdit d'imaginer une France de 2050 qui compterait un, deux ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux-esclaves. Ce qui a été fait peut-il être défait? (...) La destruction des paysans a été un moment absurde de l'histoire que personne n'a interrogé. pour les besoins d'un projet industriel immoral, on a vidé des milliers de villages et rempli les banlieues de millions de prolétaires, dont beaucoup sont devenus des chômeurs perpétuels. Ce n'est pas une vie. (...) Il est encore possible d'imaginer autre chose."

Je passe maintenant à la Lettre à une petiote sur l'abominable histoire de la bouffe industrielle. Cette fois-ci, point de prise à partie d'un vieillard ayant traversé le XXème siècle, le livre est "adressé" à une fillette de 3 ans. Il commence fort (p.7): "pour bien comprendre, il te faudra manger beaucoup de soupe, en priant le Bon Dieu et ses saints qu'elle ne soit pas farcie aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens". Le parti pris se veut donc à la fois pédagogique et d'avertissement. Il s'agit d'expliquer comment s'est mise en place une industrie de l'ultra-transformation des aliments.

Après avoir brossé le portrait rapide de nos ancêtres plus ou moins lointains et plus ou moins omnivores, Fabrice Ncolino rappelle qu'aujourd'hui 12 plantes seulement assurent les repas de base des trois quart de la population [humaine] de la terre, et qu'à eux seul blé, riz et maïs nourrissent la moitié de ce monde. Il décrit ensuite, en quelques pages, l'invention, au XIXème siècle, des techniques de conservation des aliments que sont apertisation et réfrigération - techniques plus artisanales qu'industrielles, à l'origine. L'industrialisation semble avoir émergé dans les abattoirs de Chicago, dans la seconde moitié du XIXème siècle (l'auteur cite à ce propos La jungle d'Upton Sinclair, que j'ai naguère chroniqué moi-même ici). Il explique ainsi la puissance des sociétés, brassant des milliards de dollars, constituées à partir de l'industrie de la viande, après la 1ère guerre mondiale.

Il fait ensuite défiler en quelques pages l'histoire de Bayer, société allemande qui vient de finir par avaler Monsanto, laquelle, comme on sait, a empoisonné en toute connaissance de cause depuis des décennies bon nombre d'êtres humains à coup de pyralène, de dioxines et autres glyphosate "bon pour l'environnement". Il en profite pour expliquer le lien entre la chimie de synthèse et l'alimentation (p.31): "citons pêle-mêle les colorants, les exhausteurs de goût, les édulcorants, les conservateurs, les antioxydants, les antibiotiques, les emballages, les émulsifiants, les antiagglomérants, les régulateurs d'acidité, les épaississants, les gélifiants, les stabilisants, les humectants, les séquestrants, les agents de texture, les agents de rétention d'eau et d'humidité, les agents levants, les liants, les anticoagulants, les antimoussants, les nébulisants, les agents d'enrobage, etc., etc. etc. Ces trois etc. pour te dire qu'il n'y a pratiquement plus de limites à l'invasion de la chimie dans la nourriture".

Dans les chapitres suivants, à travers quelques exemples (Nestlé, Unilever, Pepsi...), ce sont les "Empires" de l'industrie alimentaire qui sont "déconstruits" par l'auteur: quels que soient les "affichages" à but publicitaires, "tel le scorpion de la fable, qui pique mortellement la gentille grenouille qui lui fait traverser la rivière, la transnationale fait du fric. Car c'est sa vraie nature" (p.49), "Une dizaine de groupes se partagent le marché mondial, car ils possèdent des centaines de marques qui donnent l'illusion de la liberté, le mirage du choix". "Il n'existe pas de puissance industrielle supérieure à celle du lobby agroalimentaire" (p.63). L'ANIA (Association nationale des industries alimentaires) sait rappeler chaque fois que nécessaire son poids en tête des secteurs industriels français (avec par exemple un chiffre d'affaires de 172 milliards d'euros en 2016).

Le moteur (pour ne pas dire l'aliment!) de cette industrie est le souci de vendre toujours plus de produits, en commençant par les fabriquer, avec un coût de revient toujours plus moindre, tout en s'abstenant d'empoisonner le client-consommateur trop vite ou de manière trop visible, ou en tout cas illégalement. Pour cela, il suffit à cette industrie de respecter les normes, règlements et législations qu'elle contribue elle-même à définir. En se donnant ainsi des obligations de moyens, tout devrait se passer dans le meilleur des mondes industriels possibles? Et bien, non. Ces aliments normés... n'améliorent pas notre santé, au final. Ils ont plutôt pour effet de la détériorer sur le long terme, en nous poussant aux abus. Et que je te fais avaler du sel, du sucre et du gras...

Dans un chapitre titré "Sur le chemin de la mauvaise direction", quelques pages sont bien sûr consacrés aussi aux illusions provoquées par la "révolution verte" (à coup d'engrais et de variétés "à haut rendement" - au détriment des nappes phréatiques!) après la Seconde guerre mondiale, ou, désormais (depuis les années 1980), aux OGM, "cette belle invention au service des marchands" (p.81). Le dernier chapitre (p.97), titré "Et pourtant, il y a plus d'une autre voie" sème encore en quelques pages de menues graînes d'espoir... que je vous laisse découvrir.

Car, bien sûr, l'auteur met dans ses livres davantage de verve qu'il n'en transparaît dans mes quelques lignes de résumé. Je vous invite donc à dévorer vous-même ces deux ouvrages. Chacun des livres de Fabrice Nicolino (je ne m'interdis nullement d'en évoquer quelques autres ultérieurement) peut figurer dans toute "BibliAMAP" qui se respecte! Je terminerai en disant qu'on peut voir une courte interview de Fabrice Nicolino à l'occasion de la sortie de l'un des livres ici.

*** Je suis Charlie ***

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mardi 3 septembre 2019

2000e billet

Voilà enfin que, quatre mille six cents dix-huit jours après sa création, le blog de dasola publie aujourd'hui son 2000e billet, ce que je qualifierais d'ampleur... intéressante. Signalons tout d'abord que sur ce nombre, avec celui d'aujourd'hui, 80 sont signés par moi [ta d loi du cine, squatter, statisticien et secrétaire de rédaction chez dasola]. Je ne m'étendrai pas sur ces derniers (qui veut y accéder peut cliquer sur le tag "Billet de ta d loi du cine" dans la colonne de gauche). Qu'il me suffise de relever qu'une quarantaine d'entre eux cumulent un total de 215 commentaires (par 75 blogueurs différents).

Honorons plutôt la propriétaire, fondatrice et rédactrice principale du blog. En ce qui concerne les 1920 billets signés dasola - allons-y donc pour quelques statistiques! -, ils se ventilent comme suit: 1039 "Cinéma" totalisent 13 501 commentaires; on a ensuite, par ordre décroissant, 530 billets "Livres" pour plus de 6768 commentaires; 128 "Divers - culture" <=> 1735 com'; 117 "Humeurs" = 1835; 30 "Acteurs / actrices" <=> 386 ; 27 "Théâtre" <=> 141 ; 19 "Télévision" <=> 201 ; 17 "Réalisateurs" <=> 197 (les chiffres des plus petites catégories n'ont guère bougé depuis mes relevés du 11e bloganniv' du 9 janvier 2018...).

Exercice littéraire

Comme déjà dit et répété au fil des ans, ce blog est né de l'envie de transformer ce qui était passe-temps personnel (lecture, cinéma, visionnage de séries TV...) en production de notes critiques partagée. Avec dasola, on se disait l'autre jour que, pour pratiquer cet exercice qu'on nomme "lecture" (d'un livre "papier"), il y a juste besoin d'un cerveau fonctionnel, et de l'envie d'affecter du temps à cette occupation. Cela doit expliquer qu'il y ait sans doute de moins en moins de lecteurs parmi la population.

Quel blogueur ou blogueuse se souvient encore de l'époque où un écrivain comme Georges Flipo parcourait la blogoboule? Cet auteur semble n'avoir plus rien publié depuis 2012 (il écrivait depuis 2002, 9 livres en 10 ans), il a aujourd'hui fermé son blog, mais son site rappelle la liste de ceux des quelque 500 blogs littéraires (chiffre estimé à l'époque) qui avaient parlé de ses livres. Et, dans un même ordre d'idée, qui se rappelle encore le "Club 300" d'avant la fermeture des blogs d'Allociné? Le "monde des blogs" serait-il moins vivace qu'il y a une douzaine d'années (c'est une fausse question, bien sûr)? Le livre est-il devenu produit de consommation à date de péremption rapide? Qui lit encore des livres de bibliothèque parus il y a cinq ou dix ans?

Un blog culturel tel que celui-ci continue tout de même à susciter de l'intérêt: actuellement, il existe 82 inscrits à la newsletter de dasola depuis décembre 2009 pour les plus anciens (on a connu une soixantaine de désinscriptions - dont une dizaine qui n'étaient en fait inscrits à rien du tout puisque aucune newsletter n'est envoyée, mais seulement l'information sur les parutions de billets).

J'en viens maintenant à parler de ce qui est "tangible": non pas les "pages vues" et autres virtualités, mais les commentaires laissés sous les billets. Cet été, chez dasola, bien des billets sont restés au-dessous des 10 commentaires... Est-ce que ce chiffre va remonter avec les retours de vacances? Sauf sursaut inespéré, je crains que les années fastes en nombre de commentaires par billets (supérieur à la moyenne actuelle, qui est de 25 436 / 2000 soit 12,72) soient derrière plutôt que devant nous.

Je ne vais pas cette fois-ci rajouter beaucoup de détails statistiques aux chiffres figurant dans la colonne de droite (juste quelques gloses). A mon regret, je ne suis encore jamais tombé sur un autre blog qui afficherait publiquement un "comptage" de ses commentaires, détaillé commentateur par commentateur...

Erosion de la diversité

On compte à ce jour 103 personnes revenues en 2019 (sur les 1172 identifiées au moins une fois depuis les débuts du blog). Je sais que, sur ce total, certaines ne repasseront jamais, pour cause de décès. Rien que parmi les 363 "fidèles" ayant fait au moins 5 commentaires chez dasola, nous avons eu l'information d'un deuxième décès (Claude Le Nocher) à regretter. Je relève en outre avec angoisse qu'il n'y a eu que 6 "nouveaux" à découvrir le blog de dasola en 2019.

Le blog de dasola (dasola elle-même, plutôt!) continue d'entretenir un petit réseau de "fidèles" ("vaches à lait" si j'utilisais des termes de marketing!) qui fournissent l'écrasante majorité des commentaires. Mais lorsque l'un-e (soyons inclusif!) de ces fidèles arrête de venir, c'est une perte qui se ressent dans les chiffres! D'où une érosion naturelle non compensée par la "prospection" de nouveaux blogueurs-blogueuses. Car j'ai le plus grand mal à pousser dasola à sortir de sa forteresse (de sa "zone de confort"?) pour se remettre à explorer de nouveaux blogs en espérant nouer une relation de réciprocité en terme d'échanges (de commentaires). Sans doute une certaine lassitude après plus de douze ans... Je le regrette, puisque les blogs de jeunes blogueuses ne parlent pas tous de romance ou de chick-litt (même si c'est quand même un peu la majorité du genre).

Dasola préfère donc se concentrer sur la fréquentation de ceux qu'elle connaît déjà (et qui le lui rendent bien)! Du coup, Aifelle, indétrônable, s'achemine gentiment vers son millième commentaire (à rapprocher de ces deux mille billets!). Mais 4 blogueurs et blogueuses ont d'ores et déjà passé les 400 commentaires et voient s'approcher le temps d'être interrogés en vue de leur portrait, à leur tour après les 5 entretiens déjà publiés, à l'occasion de leur 500e com' (en 2020 pour certains, en 2021 pour d'autres): Matching points, Alex mot-à-mot, Alice in oliver, A girl from earth... Enfin, même s'ils restent très largement minoritaires, je n'oublie pas que 11 commentateurs "sans blog", en ayant fait au moins 5 chacun, ont fait un total de 104 commentaires  au fil des ans. On peut donc surfer sur le web et sur la blosphère sans disposer soi-même d'un tel média.

Fracture numérique

Aujourd'hui, chaque plateforme de blog se positionne comme un "réseau social": wordpress, blogspot, over-blog, canalblog (et j'en oublie), chacun pousse à la création d'un "profil", même si le propriétaire du blog peut le paramétrer pour que les commentaires puissent être faits sans "profil" pré-enregistré. On est bien dans une logique, désormais, de "réseau social" privilégiant des gens qui se choisissent, et non plus d'offre de contenu à lire par n'importe qui et tout un chacun.

En ce qui me concerne, les paramétrages que je conseillerais à un blogueur souhaitant développer ses échanges sont donc de laisser la liberté de commentaire, mais d'activer l'option de validation des commentaires avant publication, et de s'y astreindre régulièrement (même si ça peut paraître fastidieux). Récemment, ce sont un ou deux commentaires par jour, en anglais, ou carrément incompréhensibles parce qu'en caractères cyrilliques ou en idéogrammes asiatiques, que dasola ou moi supprimons, en nous gardant bien de les valider. A noter que certaines options payantes de plateformes de blogs (dans wordpress par exemple) permettent même au propriétaire d'un blog de modifier le contenu des commentaires rédigés par d'autres!

En terme d'échanges, pour ma part, je m'efforce toujours de rendre les commentaires, même si ce n'est pas toujours facile. Tant qu'à faire, je tâche de commencer par regarder systématiquement les billets les plus anciens d'un bloc... De même, pour dasola, en tant que "gestionnaire de bases de données", je rêve d'un blogueur qui déciderait de regarder, chaque jour, tous les billets parus chez dasola pour un mois donné (153 mois désormais), pour y faire quelques commentaires... (j'avais déjà développé ce thème lors du billet "11ème anniversaire du blog"). Cela nécessiterait cependant un bon bagage (déjà acquis) en terme de culture cinéma ou littérature, pour ne pas répéter ad nauseam "Intéressant, je vais tâcher de le voir / de le lire", mais pour donner un avis éclairé.

Bon, une fois de plus, j'ai dû en écrire trop long. En espérant au final que le blog de dasola conservera tant qu'il continuera un lectorat fidèle et étendu, le voici donc, en route, déjà, vers la XXIe centaine! Et si le rythme se maintient, toutes choses égales par ailleurs, le 3000ème billet de ce blog devrait être rédigé vers 2029... pour susciter le 40 000e commentaire?

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mercredi 7 août 2019

Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles - Bernard Maris

Comme annoncé il y a quelques mois, je (ta d loi du cine, squatter chez dasola) poursuis aujourd'hui ma découverte de l'oeuvre de Bernard Maris, assassiné chez Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, avec cette fois-ci la présentation de sa Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles (142 p., Points Economie n°E57, 2003).  

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Ce livre initialement paru aux éditions Albin Michel en 1999 a bénéficié, en 2003, d'une préface où Bernard Maris revient sur la (récente alors) affaire Enron (faillite en décembre 2001) pour rappeler que, "à quinze jours de la mise en faillite (la plus grosse faillite de l'histoire américaine après celle de World Com), une majorité d'analystes et une banque d'affaires, Goldman Sachs pour ne pas la nommer, encourageaient encore le peuple à acheter du Enron". Et ce n'est que le premier des exemples cités d'erreurs des analystes avant un krach boursier.

Bien évidemment, je trouve difficile, voire impossible, de résumer un tel ouvrage, où figurent un ou deux exemples par page, à l'appui d'une démonstration que je simplifierais en disant qu'en économie, la seule chose qu'on devrait savoir, c'est qu'on ne peut pas savoir. Après avoir convoqué les "grands anciens" et les économistes de renom, Bernard Maris déconstruit pour nous la notion même de "système économique". Plus exactement, il montre qu'ils sont justement trop bien construits, et faits pour rester abstraits plutôt que pour être crus opératoires. Une citation (p.45): "tout ce qui se dit en économie est invérifiable, insanctionnable, mais en revanche parfaitement démontrable, comme le contraire est parfaitement démontrable. L'économie, comme l'inconscient, la métaphysique, la religion et le vaudou, ignore le principe de contradiction". L'escroquerie (si je puis dire) consiste à laisser penser que cette "Science" permettrait de prendre des décisions dont les résultats soient prévisibles (j'ai failli ajouter "à l'avance"). p.42: "La politique n'a aucun droit, je dis bien aucun droit, à utiliser la "science" économique". On appréciera aussi la litote qu'il exhume d'une publication de l'INSEE datant de 1986: "les conjoncturistes disposent d'outils de plus en plus perfectionnés: indicateurs, enquêtes, comptes trimestriels. Pour autant, les progrès de la prévision ne sont pas manifestes." Parce que la transparence n'est qu'une illusion, contrée par le "hors-bilan" ou l'argent noir, parce que, fondamentalement le capitalisme ne peut exister que dans l'opacité et l'asymétrie d'information. p.75: "et que l'on réfléchisse un peu: si tout se savait sur tout (si la transparence existait) personne ne ferait de profit. Les profits n'existent, particulièrement en Bourse, que parce que l'on ne sait pas ce que font les autres: on anticipe, ce qui n'est pas pareil". L'imposture consiste bien à faire passer pour une "science dure", ou "science exacte", un "objet d'observations" [passées] où interviennent aléatoirement facteurs humains, théorie des jeux... et autres éléments "imprévisibles".

Tout le monde en prenant pour son grade, et pas seulement les "théoriciens", il appelle à sa tribune (sinon son tribunal) les praticiens, les "grands responsables", parce qu'ils font croire qu'ils savent ce qu'ils font. Michel Camdessus, Directeur Général du FMI de janvier 1987 à février 2000 (après la sortie de la première édition du livre, donc) se fait essorer durant une douzaine de pages, parmi d'autres. Je vais juste évoquer les titres des presque derniers chapitres, suffisamment parlants en eux-mêmes: 13. Experts ["l'expert est la bête noire de ce livre" - p.17]. 14. Penseurs. 15. Economistes et journalistes. 16. Economistes et politiques. 17. Et Dieu dans tout ça?

Alors, certes, les exemples cités remontent à avant 1999, à une époque où, savons-nous aujourd'hui, l'illustre jeune inconnu Macron venait tout juste de rater Normale Sup avant d'intégrer Sciences Po (bien avant d'entrer à l'ENA). Mais on ne va pas, en plus, reprocher à Bernard Maris de ne pas être en mesure d'actualiser ses informations avec des analyses contemporaines!

Voici enfin, pêle-mêle, quelques citations non encore mentionnées mais que j'ai trouvées particulièrement savoureuses (pour les remettre dans leur contexte, ... lisez donc le livre!). p.15 (attribuée à [Jacques?] Attali, mais malheureusement non sourcée?): "[un économiste] est celui qui est toujours capable d'expliquer le lendemain pourquoi la veille il disait le contraire de ce qui s'est produit aujourd'hui". p.10, une citation de Lawrence Summers (pour laquelle il relève plusieurs sources en 1992), que je trouve particulièrement immonde: "Les pays sous-peuplés d'Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l'air y est d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays moins avancés. Une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où les salaires sont les  plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversés là où les salaires sont les plus faibles est imparable". p.62: l'économie moderne n'est qu'un "patchwork" de micro-modèles (...) sans cohérence, sinon celle du calcul coûts bénéfices [financiers - ai-je compris]. De modèles ad hoc, bricolés, pour un problème à traiter, comme on fait une maquette d'autoroute, avant la véritable autoroute, sans savoir pourquoi ni pour qui on trace une autoroute.

Je voudrais mentionner aussi dans cet article (qui ne sera sans doute pas le dernier que je consacrerai à Oncle Bernard) quelques informations que j'ai trouvées sur une "Chaire internationale" inaugurée en novembre 2018 à Toulouse: "Le but de la Chaire UNESCO Bernard Maris Économie Société est de continuer à faire vivre la pensée de Bernard Maris, de nourrir le pluralisme, de pratiquer l’interdisciplinarité, et de faciliter les recherches sur les thèmes qui lui étaient chers tels que l’écologie, l’histoire de la pensée économique et l’histoire économique, la valeur, la richesse, l’échange, la justice sociale, la coopération, le savoir et la gratuité." Selon ce qui figure sur le site de l'association des diplômés de l'IEP de Toulouse (dont Bernard Maris a été diplômé en 1968 et où il enseigna à partir de 1994, avant de rejoindre l'Université Paris 8 en 1999), "Cette chaire internationale d’économistes citoyens est portée par Sciences Po Toulouse, l’association ALLIance Sciences-Société (ALLISS) et la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Elle bénéficie du label UNESCO car ses objectifs ont été jugés conformes à l’œuvre de rapprochement entre les peuples par la culture, la science et l’éducation. Elle vise à développer l’« économie autrement », une économie pluraliste solidement ancrée dans les sciences humaines et sociales, et à promouvoir l’économie citoyenne, une économie à l’écoute et au service des citoyens. « Politiques régionales d’innovation, transition et soutenabilité » est le thème retenu pour sa première année." Des questions de financement semblent se poser (puisqu'il est fait appel à du "financement citoyen"...).

Voici aussi quelques autres blogs qui ont parlé de ce livre: Litterama (les femmes en littérature), Un blog sur la planète (nsdp), CnR Midi-Pyrénées, L'Oeil de Brutus, avant ou après le 7 janvier 2015. Un article du blog de Bats0 y piochait en décembre 2011 des exemples à l'appui d'une démonstration...

Pour conclure, je laisse la parole à Jacques Littauer (qui a repris le flambeau d'une chronique d'économie critique (à défaut d'être atterrée?), dans Charlie), N°1381 du 5 janvier 2019, p.5: « comme le disait Bernard Maris, les maths "éliminent les littéraires, les sociologues, psychologues, les penseurs un peu sceptiques, les doux, les philosophes". Il savait un petit peu de quoi il parlait. »

*** Je suis Charlie ***

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dimanche 7 juillet 2019

Expositions en Normandie (Wolinski ou Vuillemin à l'honneur... et toujours Dubout!)

Il y a déjà quelque temps, à l'occasion d'une excursion à Trouville (Deauville), dasola et moi (ta d loi du cine, squatter sur son blog), nous avions découvert (grâce à une grande banderole sur un rond-point!) un événement provincial qui, cette année, mettait à l'honneur Wolinski.

Il s'agissait de la 6ème édition d'un "Salon du dessin satirique" principalement consacré au dessinateur Dubout (1905-1976), organisée par son petit-fils. En 2019, en plus de 55 dessins d'Albert Dubout, le Salon présentait 80 dessins et un dessin animé (qui passait en boucle sur un téléviseur), aimablement prêtés par Maryse Wolinski. Comme il nous l'a gentiment raconté, pour la première édition, en 2012, l'organisateur avait contacté Cabu et Wolinski. Ce dernier ayant eu un empêchement de santé cette année-là, seul Cabu avait été mis à l'honneur lors de l'événement. Et puis il y a eu le 7 janvier 2015... C'est seulement en 2019 que Didier Dubout a proposé à Maryse Wolinski de relancer le projet d'hommage conjoint.

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Le Salon a lieu dans l'église Saint-Pierre, située dans la bourgade de Touques. Construite au XIème siècle, elle a pu voir passer Guillaume le conquérant, ou du moins une partie de sa flotte, en route pour aller conquérir l'Angleterre. Cette localité était jadis un port florissant de par sa position dans l'estuaire (aujourd'hui ensablé) du fleuve côtier, la Touques, qui lui avait donné son nom. L'édifice ayant subi un incendie lors de la Guerre de Cent ans, il est de nos jour de dimensions plus restreintes qu'à l'origine. Désaffecté à la Révolution française, l'ancien lieu de culte a ensuite servi d'entrepôt. En 1840, il fait partie du millier d'édifices protégés à la demande de Prosper Mérimée au titre de la première liste des Monuments historiques. Depuis maintenant deux décennies, l'église Saint-Pierre accueille des expositions (et le public qui va avec), à la satisfaction, semble-t-il, des municipalités de Deauville ou Trouville, dépourvues de lieu correspondant.

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Il est de notoriété publique qu'Albert Dubout a influencé Wolinski. Ainsi, il me semble qu'on sent nettement l'influence de Dubout sur le dessin titré La jungle visible sur Gallica.

Les personnages de Wolinski sont souvent bavard, là où les "trognes" de Dubout ne s'accommodaient guère de paroles. Mais je suppose que je peux m'essayer à faire rimer les dessins ci-dessous (personnages ou situation aquatique, noir et blanc ou couleur...). 

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Je précise que nous avons bien entendu demandé l'autorisation avant de prendre des photos de quelques-uns des dessins exposés.

P1110087 ...rejoueront-ils le match en 2022 (dessin muet, sans commentaire)?

Beaucoup de texte, par contre, ensuite.

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P1110094  Société : ils ont bien changé, Monsieur et Madame Anatole...

P1110096 (vous avez dit Brexit?)

P1110098 (les Présidents passent...)

P1110097 (le Salon de l'Agriculture, moi, ça me parle...).

P1110092 Je ne suis pas persuadé que le changement de tête suffise à induire un changement de politique(s). 

Parmi les livres disponibles à la vente dans la petite "boutique" liée à l'exposition, j'ai acquis "Chérie, je vais à Charlie", de Maryse Wolinski, et Les Falaises, compilation thématique de dessins de Georges s'étendant sur plus d'un demi-siècle de création (je pense que j'aurai l'occasion d'y revenir dans de prochains billets). Y figuraient aussi deux "anthologies" parues du vivant de Wolinski (et peut-être difficiles à se procurer aujourd'hui), avec deux approches complémentaires, aux dires de l'organisateur de l'exposition : l'un des ouvrages rassemblant des dessins choisis par Wolinski lui-même, qui maîtrisait la réalisation de l'ouvrage. Et le second avec un regard extérieur, apporté par des bibliothécaires et des conservateurs de musée. Georges Wolinski, Le pire a de l'avenir, Le Cherche Midi éditeur, 2012, 928 p., et Martine Mauvieux (dir.), Wolinski, 50 ans de dessins [exposition, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, Paris, 29 juin-2 septembre 2012], Hoëbeke / BNF, Paris, 2012, 158 p.

Pour en terminer avec des éléments bibliographiques, voici un livre sur Dubout que nous avions acheté à l'occasion d'une exposition rue Saint-Honoré à Paris, il y a déjà quelques années (il y est question de Wolinsky [sic!] p.52).  

P1110214 Michel Melot (préf. Frédéric Dard), Dubout, éditions Michèle Trinckvel, 1996.
Il n'était pas en vente au Salon de Toucques (qui mettait en avant d'autres ouvrages sur l'oeuvre de Dubout).

Lors de notre visite, au mois de mai, Didier Dubout nous avait annoncé une exposition "Dessinateurs de presse" aux Greniers à Sel de Honfleur, du 15 juillet au 18 août 2019, en nous précisant que tout restait à finaliser en termes de mise à disposition du local, d'assurances, de conventions avec les auteurs ou leurs ayant-droits... Etait prévu, entre autres, Vuillemin, qui a rejoint en 2015 l'équipe de Charlie Hebdo. Le projet s'est concrétisé, j'en ai reçu il y a quelques jours l'affiche ci-dessous, dans laquelle tout est dit sur les 13 dessinateurs, vivants comme par exemple Trez ou Vuillemin, ou décédés comme Dubout, Wolinski, Jacques Faizant... et les lieux et conditions d'accès pour voir les 280 dessins exposés!

Honfleur_Ete2019_Dessinateurs_de_Presse_affiche

Encore une occasion de s'intéresser au dessin de presse, alors que le New York Times vient récemment de renoncer à en publier dans les colonnes de son édition internationale (à compter du 1er juillet 2019).

*** Je suis Charlie ***

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vendredi 7 juin 2019

Le procès Merah - Riss

Après la parution de mon billet mettant Riss à l'honneur, j'avais (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) découvert dans Charlie Hebdo du 27/03/2019 un encart signalant la ressortie du numéro Hors-série titré Le procès Merah paru en 2017 (il m'avait échappé!), de retour en kiosque en mars 2019 à l'occasion du procès en appel d'Abdelkhader Merah (le frère de l'autre), prévu du lundi 25 mars au vendredi 19 avril 2019.

P1110078 Je l'ai acheté (6 euros, 48 pages + la couverture, bichro noir & rouge [+ encart jaune dans une double page]), et en voici donc ma chronique.

P1110079   P1110166

Le texte en "quatrième de couv'" (ci-dessus) rappelle le contexte de ce procès. Si le parallèle avec Le procès Colonna dessiné par Tignous semble évident, Riss (qui signe seul l'album) a bien entendu sa propre manière de faire. Je remarquerais en tout cas que le dessin de cet ouvrage est extrèmement réaliste, ce n'est pas le style "humoristique" habituel de Riss, mais bien du dessin de reportage dessiné. A tel point que je ne reprendrai guère ici qu'un seul "portrait", celui de ce "personnage" qu'est l'avocat pénaliste Eric Dupont-Moretti (représenté une trentaine de fois dans l'album).

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Pour donner tout de même quelques détails sur les planches, je dirais que, si l'on compare avec les reportages dessinés de Tignous, on trouve moins de texte explicatif ou de "didascalies" en-dehors des "bulles" (paroles des personnages). Celles-ci sont en caractères d'imprimerie, et non lettrées "à la main".

Concernant le procès lui-même, Riss prend soin d'expliquer dans son "Edito" introductif que (je cite) "contrairement à ce qui a été dit, le procès d'Abdelkader Merah n'a pas été le procès par procuration de Mohamed Merah, auteur des attentats de Montauban et de Toulouse commis en mars 2012. Le procès d'Abdelkader Merah a été le procès d'Abdelkader Merah, et de lui seul." Il le conclut par "Après le procès, après les dernières paroles, il faudra affronter l'oubli. l'oubli est l'espoir des tueurs de demain. Grâce à lui, ils recommenceront encore et encore." La question posée était: quelle est la part de responsabilité d'Akdelkader, omniprésent (48 dessins le concernent, sauf erreur de ma part) dans les actes commis par son frère? Le procès visait aussi Fettah Malki (un dessin?), accusé pour avoir fourni les armes utilisées par Mohamed Merah lors de ses tueries (et son gilet pare-balle).

Page 26-27, j'ai constaté que, décidément, je ne vis pas dans le même univers que certains de ceux qui ne sont pas nés, comme moi, "dans le monde de la bourgeoisie et de certains notables", selon les mots mis dans la bouche d'Abdelkader. Il s'agit à ce moment-là de reconstituer l'épisode du vol du scooter (6 mars 2012), que Mohamed utilisera quelques jours plus tard pour commettre ses crimes (la question étant de savoir si cette utilisation criminelle était préméditée quand Abdelkader a donné l'occasion à son frère de voler le scooter). Je cite l'intégralité de la bulle: "Ce qu'il faut comprendre, monsieur le président, c'est que notre monde est différent du vôtre. J'ai quand même l'ADN de la rue. Dans le monde (etc.), c'est différent. Chez nous, ce n'est pas exceptionnel* Les gens de la bourgeoisie ne peuvent pas comprendre ça: mon petit frère était très excité par tout ça".
* de s'arrêter d'un coup pour descendre voler un scooter.

... Mais, malgré tout, j'ai encore tendance à considérer que ceux qui ont tort, ce sont ceux qui se conduisent ainsi (en volant un scooter sur un coup de tête): capables de tout? Dans la fratrie Merah (exposée à la barre), on parlait beaucoup de religion, mais les relations pouvaient être violentes, jusqu'aux coups de couteau (mais pour "tailler", hein, pas pour "planter").

page 38-39, sur fonds jaune, on peut lire des extraits d'enregistrements audio islamistes, qu'Abdelkader Merah écoutait au travail pour, dit-il, améliorer son arabe littéraire.

Si je devais utiliser une image venant du monde de l'agriculture, pour décrire l'univers mental qui transparait chez certains des membres de la famille Merah (dont la mère), je parlerais de "terreau" ou de "compost"sur lequel a pris racine et prospéré la graine de mauvaise herbe.

Les dessins rendent bien l'ambiance des audiences, je pense. Dans tout l'album, les extraits choisis des phrases des uns et des autres sont percutants et déstabilisants. Concernant Abdelkader, on sent en permanence que ses croyances restent à ses yeux infiniment plus importantes que tous les procès que peut lui faire la République française au nom de la loi et de la justice.

A l'issue de ce procès, le 2 novembre 2017, la cour rend sa décision: Abdelkader Merah est acquitté de l'accusation de complicité d'assassinat, mais est condamné à 20 ans de prison pour complicité d'association de malfaiteurs en lien avec une association terroriste. Fettah Malki est condamné à 14 ans de prison pour le même motif. Moins de 24 heures après, le parquet général fait appel pour renvoyer les deux hommes devant la justice. Le 18 avril 2019, le procès en appel a condamné cette fois Abdelkader à 30 ans de réclusion criminelle pour "association de malfaiteur" et "complicité d'assassinat". L'ami d'enfance de Mohamed, lui, est condamné à 10 ans de prison ferme pour association de malfaiteur. A l'énoncé du verdict, Eric Dupond-Moretti a réagi en disant qu'il y aurait sûrement pourvoi en cassation. Mais comme disait Pierre Dac, "on dit d'un accusé qu'il est cuit lorsque son avocat n'est pas cru".

Pour le moment, en ce mois de juin 2019, la presse commence à évoquer la tenue du procès d'assises, prévu d'avril à juillet 2020, qui jugera les complices des attentats de janvier 2015 (Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher).

Au 07/06/2019, en tout cas, j'ai constaté qu'on ne trouve pas le titre que j'ai chroniqué aujourd'hui sur wikipedia dans les bibliographies de la page consacrée à Riss ou de la page concernant Mohammed Merah, qui parle de sa famille et mentionne les procès de son frère.

*** Je suis Charlie ***

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mardi 7 mai 2019

Les pensées - Pierre Dac (illustrées par Cabu)

En ce mois de mai qui commence par célébrer le travail, j'ai eu (ta d loi du cine, squatter chez dasola) un peu la flemme de réfléchir par moi-même, alors j'ai adopté une solution de facilité pour mon hommage mensuel tournant autour de Charlie Hebdo: évoquer Cabu au travers de ses dessins sur Pierre Dac (1893-1975), dont un florilège a été assemblé pour illustrer une nouvelle édition des Pensées de celui-ci, parues à l'origine en 1972, et rééditée au Cherche-Midi en 2015. L'exemplaire que j'en possède a été réédité par les Editions retrouvées, spécialisée dans les livres en gros caractères.

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Les différents "Avant-propos", "Préface" (etc.) précisent que Cabu et Pierre Dac ne se sont rencontrés qu'une seule fois "dans la vraie vie", mais s'efforcent de trouver tels ou tels points de rattachement (Châlons...). Voici les trois phrases de la Quatrième de couv':

20190505_184022

Pour ma part, j'évoquerai une autre occasion de rapprocher les deux auteurs, trouvée dans le monumental Cabu, une vie de dessinateur de Jean-Luc Porquet (p.147). Lorsque Hara-Kiri avait fait l'objet, le 23 mai 1966, d'un nouvel arrêté ministériel (après celui de juillet 1961) l'interdisant à l'affichage (les NMPP refusant alors de le distribuer), Pierre Dac (parmi bien d'autres) avait signé une Lettre ouverte au Ministre de l'Intérieur, rédigée par Cavana et Choron, demandant la levée de cette interdiction et dénonçant "cette censure qui n'ose pas dire son nom".

On pourra juger cet ouvrage un peu périphérique dans ma rubrique, mais cela permet aussi de mettre en valeur Pierre Dac, dont certaines pensées valaient bien leur pesant de cacahouettes voire auraient mérité l'anathème ou d'être mises à l'index (si, si...). Rappelons aussi qu'il parlait à la radio de la France libre, à Londres, en 1943-44.

J'avoue tout de même ne pas être totalement "fan" du talent essentiellement nonsensesque de Pierre Dac. Je vais cependant extraire quelques-unes de ces "Pensées" qui m'ont fait réfléchir, quoi que j'en aie. Et puis, il y a les dessins de Cabu, qui ouvrent chacun des "chapitres" (regroupements de "pensées"). Je suppose que leurs choix en diront, encore, trop sur moi...

La bonne moyenne de la croyance s'établit par le total de ceux qui croyaient et qui ne croient plus et de ceux qui ne croyaient pas mais qui croient (p.28).

En quoi? En qui? Pour quoi? Voire contre qui? (tout contre?) P1110048 (mécréant!)

Quand on dit d'un artiste comique de grand talent qu'il n'a pas de prix, ce n'est pas une raison pour ne pas le payer sous prétexte qu'il est impayable (p.35, pensées en vrac).

P1110047 Yes, Sar! (il peut le faire!) P1110050 Du vécu?

Il faut une infinie patience pour attendre toujours ce qui n'arrive jamais (p.44).

Un rhume de cerveau, c'est un nez qui coule de source (p.45).

Le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui (p.55, Pensées choisies) 

P1110051 Pierre Dac croqué en bon observateur du genre humain?

C'est ce qui divise les hommes qui multiplie leurs différends (p.56).

Je n'ai, pour ma part, jamais été nourri par L'Os à Moëlle

P1110058

En entend-on un lointain écho dans les colonnes de droite de la Quatrième de couv' de Charlie chaque semaine? 

Et encore quelques dessins,

P1110052  anachronique... et contestataire  P1110057

P1110053 [ici, on est ici sur un blog en grande partie "cinéma", tout d'même!]

P1110055 Les élections européennes approchant, on peut finir par savourer quelques "Pensées sur la politique, l'Etat, le parlement et la Constitution" (p.171). Mieux vaut en rire?

Comme je l'ai dit plus haut, la première édition des Pensées remonte à 1972 (il y en a eu bien d'autres ensuite - 1978, 1979, 1989, ...). Pierre Dac est décédé à 82 ans en février 1975. Il y a eu des rééditions, mais il ne me semble pas qu'elles étaient illustrées par Cabu? Voici en tout cas la couverture de celle parue  au Cherche-Midi (qui commémorait les 40 ans) le 22 janvier 2015, je suppose que Cabu en avait donc bien lui-même choisi ses dessins mettant en scène le Maître - et les 6 sur lesquels il ne figure pas.

Pensees_Pierre_Dac_Cabu

Je n'ai présenté dans mon billet que quelques clichés des textes et dessins, puisqu'il ne faut pas oublier que désormais, Cabu est une marque et une signature déposées: "double de titre, et pour chaque dessin à l'intérieur du livre, © V. Cabut". Sur les 21 dessins (dont celui repris aussi en couverture), six ne figurent pas le Maître (qui est éventuellement représenté deux fois dans d'autres). En tout cas, il vous en reste encore plus de la moitié à découvrir en lisant l'oeuvre à votre tour!

Voici maintenant quelques adresses extérieures concernant Pierre Dac (blogs ou sites en lien avec les Pensées): Tautavel en a sélectionné quelques-unes, il y en a d'autres ici. L’anthologie posthume Avec mes meilleures pensés est présentée par Fils à papa. Le blog Frogprod a consacré en février 2015 un article à Pierre Dac. J’ai enfin trouvé confirmation que Cabu avait bien travaillé en dernier sur ce livre .

PS: je viens de m'acheter Les années 70, de GéBé (avec Cabu et Willem), j'en parlerai une autre fois. De même que je recaserai sans doute "On dit d'un accusé qu'il est cuit lorsque son avocat n'est pas cru" (p.149) quand je chroniquerai prochainement Le procès Merah de Riss.

*** Je suis Charlie ***

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vendredi 26 avril 2019

En lisant en voyageant - présentation de Keisha (à l'occasion de ses 500 commentaires chez Dasola)

Et voici un cinquième portrait de blogueuse (le 4ème était un blogueur) ayant atteint les 500 commentaires chez dasola. Keisha a mis presque 10 ans et demi pour ce faire. C'est une blogueuse de longue date. Elle savait bien que ça [lui] pendait au nez, ce questionnaire, même si [elle] commente sans [s]'occuper des conséquences... Pour rappel, les quatre présentations précédentes concernaient Ffred (le ciné de Fred) le 23 octobre 2018, Maggie (Mille et un classiques) le 12 août 2018, Aifelle (le goût des livres) le 25 octobre 2017 et Dominique (de A sauts et gambades) le 28 avril 2017.
Je (ta d loi du cine, squatter chez dasola) ne sais pas si Aifelle fera son millième commentaire ici avant que d'autres atteignent leurs 500. Peut-être pourra-t-on recourir à son parrainage pour interviewer un "plus de 400" qu'elle aurait choisi? Pour l'heure, voici le témoignage de Keisha.

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Keisha_EnLisantEnVoyageant Bonjour Keisha, pour que les lecteurs comprennent qui vous êtes, pouvez-vous nous donner quelques éléments complétant le « A propos » qui figure sur votre blog ? D’où vient cette appellation « Keisha » ? Pouvez-vous aussi nous livrer quelques autres éléments biographiques? Dans quelle tranche d’âge vous situez-vous (car un lecteur de 20 ans n’ayant pas le même ressenti qu’un de 60, cette information a son importance)? A part les mathématiques, avez-vous fait des études ou exercé une profession ayant un rapport avec la littérature ou l'art?

A l'époque j'étais fan de Michael Connelly, et Keisha était le nom d'un de ses personnages féminins, une journaliste [au Los Angeles Times]. Evidemment je n'ai pas choisi un personnage périssant de mort violente. Depuis je regrette ce choix d'ailleurs sur F*** j'utilise mon vrai prénom. De plus c'est le nom d'une chanteuse pas franchement dans mes goûts musicaux, et j'ai déjà eu des commentaires de petites jeunes filles vraiment excitées car elles croyaient que mon blog était celui de la chanteuse.
Tranche d'âge? Je suis retraitée. Hélas non, pas de contacts avec la littérature ou l'art. 

* Parlons un peu de vous et de votre blog: En lisant en voyageant. Dans quelles circonstances avez-vous souhaité le créer? Pourquoi la plateforme "blogspot" aujourd’hui?

Je suivais quelques blogs parlant de lectures (dont celui de Cuné, encore existant) et j'ai sauté le pas. Avec overblog, dont la politique de publicités sauvages a eu raison de ma patience. Blogspot et pas Wordpress, pourtant à l'époque j'avais un blog chez Wordpress, qui ne demandait qu'à tourner. Mais une blogueuse de chez Blogspot m'a bien aidée pour les premiers pas et j'y suis restée.

* Sur votre blog, on ne trouve pratiquement que des livres (même si on me glisse à l’oreille qu’on a pu y lire quelques compte-rendus de voyages) ?

Au départ oui, je devais parler aussi de voyages. On en trouve, d'ailleurs. Mais je ne voyage plus tant que cela, pour l'instant. Mon appareil photo a d'ailleurs décidé de cesser de fonctionner. J'ai aussi tenté des compte-rendus de sorties, concerts et autres, mais ça prend du temps. Pourtant, avec tous les concerts auxquels j'assiste, la plus que douzaine d'opéras par an qui me font vibrer, les pièces de théâtre, la danse, je pourrais ouvrir un blog!

* La classification principale des articles littéraires, sur votre blog, se fait par origine des auteurs (six items, soit France, Europe hors France, Amérique du Nord, etc.), plus deux items par ordre alphabétique de titres (A-L, M-Z). Pourquoi ce simple classement, et pas par genre de littérature par exemple ?

Cela fonctionne bien comme rangement, en tout cas je m'y retrouve. Pour plus de détails, la colonne de droite en dit beaucoup.

* Un petit peu de bande dessinée ? Pas d’œuvres de théâtre ?

Je lis beaucoup de BD, mais j'ai la paresse de pondre un billet, voilà. Le théâtre, non; j'ai lu Le jeu de l'amour et du hasard, mais parce que je devais voir la pièce.
J'en profite pour signaler que je ne parle pas de tous les livres (1) que je lis. 

* En ce qui concerne la lecture: quel est votre but avec ce blog ? Débroussailler le champ immense des lectures possibles, faire partager vos émotions de lectures…?

Aller surtout vers ce qui me plaît ou ce qui m'intéresse, tout en explorant l'inconnu. Et partager.

* En moyenne et à titre indicatif, combien lisez-vous de bouquins par mois? Et pour rester dans les chiffres, quelle est la moyenne de fréquentation de votre blog par jour?

On va dire 18, mais c'est une moyenne sur plusieurs années. Je ne cherche pas à atteindre un chiffre, cela se fait naturellement.
Fréquentation? Le temps que j'y passe? Pas tellement, en fait, une demi-heure? Le plus long est de visiter les autres blogs...

* Suivez-vous les statistiques de votre blog? Avez-vous une idée du nombre de vos visiteurs?

Il faut des stats au statisticien? Pas énorme, et des gens qui atterrissent chez moi pour des raisons que je démêle mal (beaucoup d'Ukrainiens!) et des billets toujours vus depuis des années. L'homme qui savait la langue des serpents tient bien la rampe...
Je vais rarement détailler tout ça, car c'est peu fiable à mon idée.

* En tant que lectrice, comment vous définiriez-vous? La lecture tient-elle un rôle important dans votre vie?

Oui, et depuis que je sais lire. Vorace, donc, mais je sais lâcher un livre pour une balade ou papoter avec quelqu'un.

* Combien de temps consacrez-vous à la lecture chaque jour?

Entre 15 minutes et 4 ou 5 heures. Cela dépend des activités autres, de la météo...

* Salons du livre, rencontres avec les auteurs et séances de dédicaces … Les recherchez-vous?

Oh beaucoup, mais là je lève le pied! 

* Votre endroit favori pour lire?

Mon lit, le soir, avant de piquer du nez. Sinon, partout.

* Etes-vous plutôt livre papier ou liseuse électronique?

Je ne possède pas de liseuse. Mais en ayant emprunté une, j'ai testé avec deux lectures.

* Comment choisissez-vous vos lectures? (bouche-à-oreille, cadeau, article de presse, hasard…)? Avez-vous un genre favori? Un auteur – vraiment – préféré?

Un peu tout cela, prioritairement les blogs et les médiathèques. Pas de genre favori, quelques genres évités, mais de plus en plus de non fiction. Quelques auteurs favoris, mais pas un unique. 

* A quoi êtes-vous sensible lorsque vous avez un livre en main?

A rien, je lis. Il m'arrive de sentir son odeur.

* Offrez-vous des livres? Si oui comment les choisissez-vous?

Assez rarement, avec un livre que je pourrais lire mais pas forcément, car c'est en pensant aux goûts de la personne en priorité.

* S’il ne fallait en retenir qu’un? Quel livre vous a le plus profondément marquée, parmi tous ceux que vous avez pu lire?

Je vais parler du dernier lu m'ayant vraiment éblouie, il s'agit de Le désert des Tartares, une relecture d'ailleurs.

P1110040

* Pourquoi celui-ci?

Parce que c'est récent (il y a un an j'en aurais cité un autre). Mais là c'est le livre parfait pour ma tranche d'âge.

* Avez-vous un souvenir (bon ou mauvais) marquant d’une lecture enfantine ou adolescente?

Le comte de Monte Cristo, lu, relu, un livre que je possède toujours.

9782266196925,0-544679              9782266207294,0-598495

* Comme d’autres «dévoreuses de bouquins», êtes-vous vous aussi tentée par l’écriture?

Non.

* Vous rappelez-vous comment vous aviez découvert le blog de Dasola? (réponse facultative!)

Peut-être est-elle arrivée chez moi? Au début on était si peu nombreux qu'on se connaissait tous ou presque à un moment donné.

* La question suggérée par Dominique: "êtes-vous parfois tentée d'arrêter le blog?"

Franchement, oui. Mais ça me manquerait. Ou alors continuer à juste regarder les idées de lecture? D’ailleurs actuellement je propose moins de billets, volontairement, ne parlant pas de tout, et dégageant du temps.

* Un dernier mot pour conclure cet échange? Quelle autre question auriez-vous voulu que l'on vous pose?

On a parlé des salons du livre, mais pas des rencontres avec les autres blogueurs/blogueuses. Les deux vont en général ensemble et sont vraiment intéressants, car permettent de rencontrer des malades de lecture, on se sent moins seul.

Enlisanenvoyageant

(1) coquille corrigée après coup, suite à remarque de Keisha... (s) ta d loi du cine

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dimanche 7 avril 2019

L'avenir du capitalisme - Bernard Maris

Avec L'avenir du capitalisme, voici une quatrième chronique concernant Oncle Bernard dans le cadre des hommages que je (ta d loi du cine, squatter chez dasola) rends aux morts de Charlie Hebdo.

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Ce petit ouvrage (67 pages) est paru à titre posthume aux éditions LLL (Les Liens qui Libèrent) en 2016. Le texte de Bernard Maris commence p.15. Le livre reprend le texte d'une conférence prononcée par Bernard Maris, à Paris, le 11 janvier 2010, à l'Institut Diderot. Dominique Lecourt, qui dirige ce laboratoire d'idées français lancé le 19 octobre 2009, explique dans une émouvante préface les circonstances de la rédaction de ces quelques dizaines de pages. J'y relève une citation: "En l'écoutant [Bernard Maris] sur France Inter, on était frappé de ce qu'il ne coupait jamais la parole à ceux dont il ne partageait pas les opinions".

Concernant ce questionnement sur l'avenir du capitalisme, la réponse qu'il tente ici d'y apporter (comme on "tente" une performance, dirais-je) se place d'abord d'un point de vue économique, bien sûr, - puisqu'il était économiste -, mais aussi avec des références historiques, sociologiques et peut-être un petit peu philosophiques. Il en appelle à Karl Marx évidemment, mais aussi à Max Weber, et à [John Maynard] Keynes...

L'ouvrage est divisé en deux parties. D'abord, "le capitalisme est-il moderne"? Pour parler de l'avenir, il commence bien entendu par évoquer le passé et l'apparition de longue date d'éléments isolés (grand commerce [à longue distance], prédation, comptabilité...). Si j'ai bien compris, le capitalisme apparaît quand les "travailleurs" l'emportent sur les "guerriers" et les "prêtres"(pour reprendre les trois fonctions dont parle Georges Dumézil pour les épopées des sociétés indo-européennes), et lorsque apparaît la notion de "surplus" et d'accumulation.

Bernard Maris égrène et expose quatre éléments qui manquaient aux époques pré-capitalistiques et que ce "jeune homme" (le capitalisme) va amener. Puis sa démonstration respectera ces quatre parties annoncées p.23: le travail (et le marché du travail); le crédit (la taille des marchés et la production de masse); le machinisme (et la soumission de la technique à la science); le rapport au temps (le temps linéaire qui se substitue au temps cyclique). Je cite (p.24): "le capitalisme naît lorsque l'esprit du capitalisme habite la majorité des dirigeants, et bientôt la société tout entière, à travers le travail et la techno-science." Je mentionnerai que le sous-entendu que les paysans travaillaient moins, en 1914, qu'aujourd'hui, m'a d'abord fait sauter au plafond (p.45)... avant que je comprenne mon malentendu: Bernard Maris parlait bien de prise en compte du travail "marchand" (rémunéré), et non du travail en autarcie.

Pour ma part, autant j'adhère aux explications historiques, autant les explications du capitalisme en lien avec la psychanalyse (le bourgeois qui refuse de jouir...) me paraissent personnellement superflues (comme on le sait, ce n'est pas ma tasse de thé). Il me suffit que soit énoncé que le capitalisme est un système qui fonctionne sur la frustration et la servitude. Ne vaut-il pas mieux que les entrepreneurs capitalistes exercent leur tyrannie sur leur compte en banque que sur leurs compatriotes? La réponse ne me semble pas si évidente. Le capitalisme se présente aussi avec le masque d'un jeu où tout le monde serait gagnant: l'échange créant davantage de richesse(s) qu'il n'y en avait au départ. Le problème est que cette "richesse" est devenue, exclusivement, financière. La violence du capitalisme s'est aussi (re)portée sur l'environnement. Comment l'Homme s'en sortira-t-il?

Et l'avenir du capitalisme (abordé en seconde partie, p.49)? j'ai trouvé qu'aucune des différentes possibilités qu'il balaie n'incite à l'optimisme... Le verrons-nous avoir tort? Par exemple, la Chine verrait bien, d'un côté, les salaires de ses travailleurs augmenter; mais de l'autre, l'immensité de son propre marché intérieur lui garantirait des économies d'échelle, "ce qui fait qu'on [l'Europe?] est mal barrés". Le progrès technique n'est sans doute pas une solution en raison de l'impossibilité de la croissance dans un monde fini. La solution (en conclusion) pourrait venir de l'économie de l'altruisme, l'économie sociale et solidaire (j'adhère!).

Un rapide coup d'oeil sur la blogosphère ne m'a pas permis de trouver beaucoup de mentions de cet ouvrage, à part sur des blogs de librairies. Mention spéciale pour le blog de Ludovic (sous-titré "une opinion parmi d'autres"), qui a à la fois parlé du livre et mis en ligne la vidéo de la conférence

Au final, la version rédigée, construite, condensée, du livre, est bien évidemment différente de la version improvisée, semble-t-il, d'après quelques notes jetées sur des feuilles (improvisations touffues sur un sujet sur lequel il travaillait depuis des décennies, bien entendu). J'ai été un peu dérouté par le décalage entre le son et les mouvements des lèvres? Mais j'ai pioché des éléments pour le présent billet indifféremment dans l'un et dans l'autre, même s'il est difficile de résumer 56 minutes ou 52 pages en quelques lignes. Je vous invite donc à consulter les deux! En ce qui me concerne, j'ai apprécié le sens de la formule de Bernard Maris. Bizarement, j'ai eu l'impression de connaître isolément beaucoup des éléments épars qu'il cite, mais sans jamais en avoir auparavant fait la synthèse, la "mise en relation", pour arriver à la démonstration qu'il apporte avec sa pensée construite. N'est-ce pas ce que l'on attend d'un érudit, d'un intellectuel, d'un "spécialiste" ou d'un "expert"?

Pour la suite, je pense que ma prochaine chronique d'un ouvrage d'Oncle Bernard portera, d'ici quelques mois, sur sa Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles.

*** Je suis Charlie ***

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jeudi 7 mars 2019

Mémé, femme pratique - Riss

Je me suis aperçu récemment, après une grosse trentaine de billets d'hommages publiés depuis 4 ans, que je (ta d loi du cine, "squatteur" chez dasola) n'ai pratiquement jamais mentionné Riss, à l'unique exception près d'un dessin dans Petits principes de langue de bois économique, de Bernard Maris. Or, non seulement Riss a été blessé (omoplate fracassée en petits morceaux par balle...) lors du massacre du 7 janvier 2015, mais encore il est, depuis, "Président [de la SAS Rotative], Directeur de la publication" de Charlie Hebdo, poste qui, vraisemblablement, ne lui donne guère le loisir de veiller à la publication d'albums ou de livres à partir de ses propres oeuvres. Riss avait été co-dirigeant de Charlie Hebdo avec Charb après le départ de Philippe Val, il en a été un temps, je crois, actionnaire largement majoritaire (sans minorité de blocage face à lui), je n'ai pas vérifié si c'est toujours le cas aujourd'hui. Comme Gotlib une fois que celui-ci a été à la tête de Fluide glacial, il ne publie plus guère d'albums - même s'il dessine, y compris régulièrement la couv' de l'hebdomadaire (selon wikipedia, dernier livre co-écrit en 2016, avant-dernier en 2014...).

Pour combler vite fait ce manque, j'ai choisi de disséquer l'un des anciens albums de lui que je possède (je pense que dasola se serait opposée à ce que je rédige un billet complet sur l'autre), acheté le 27/01/2015 dans une bouquinerie que je fréquente. Voici donc Mémé et ses pratiques infâmes.

P1100653 Le Cherche midi éditeur, 1999.

Telle une héroïne de cartoon, elle peut infliger les pires sévices à son entourage (ou en subir - il lui arrive de se voir arracher successivement les quatre membres - voire pire), avant de repartir, regonflée à neuf et à bloc, dans la planche suivante, comme si de rien n'était (aucun passage par la case "prison"!), vers de nouvelles aventures. J'ai choisi d'en citer quelques dessins "parlants" et en résonnance avec l'actualité contemporaine (20 ans après).

P1100657 p.48: mais qui a eu cette idée folle un jour d'inventer... (un dessin qui avait dû peiner Luce Lapin)? L214 n'existait pas encore en 1999...

P1100660 p.40-41: nos amis les paysans... C'était bien après la découverte du trou dans la couche d'ozone, mais bien avant le Grenelle de l'environnement.

Et la page précédente, tout d'même: P1100661 (est-ce plus clair?)

P1100656 p.30: le bourreau n'aime pas les morpions? (il ne sait pas jouer...).

P1100655 p.15: Mémé chevalière du ciel à la guerre de 14-18 (!)? L'autre ne levait-il pas les bras au bout de son parachute? Quelle connerie la guerre...

P1100654 p.8: ça vaut bien les bagnoles électriques - même si la dictature de Mémé n'a rien à envier à celle du Bretzelberg!

P1100658 p.18-19: maison de retraite "comme son nom l'indique" Beauséjour (EHPAD, comme on ne disait sans doute pas encore au XXe s.?). 

P1100659_vaches p.26-27: vaches en chaleur (un gros manque en page de droite: aucune ne monte sur une autre! Personne n'est parfait...).

Enfin, un dessin relativement récent avec le personnage de Mémé: P1100684 (extrait de la double page centrale [p.8-9] titrée "Cahier de doléance des gilets jaunes" du N°1376 du 05/12/2018, p.9).

PS: et le second album de Riss que je possède, me direz-vous? Je l'avais acheté le 07/01/2015 (... après). En voici, tout de même, la couverture:

P1100686 Dépôt légal: novembre 2014

*** Je suis Charlie ***

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jeudi 7 février 2019

Le procès Colonna - Tignous & Dominique Paganelli

J'ai (ta d loi du cine, squatter chez dasola) déjà parlé, dans ma rubrique d'hommage aux victimes de l'attentat à Charlie Hebdo, du reportage dessiné effectué par Tignous sur les prisons françaises. Ce mois-ci (février 2019), je vais présenter un autre reportage produit à deux mains (par Tignous et Dominique Paganelli): Le procès Colonna.

P1100798

Il y a vingt-et-un ans et un jour, vendredi 6 février 1998 après 21 h, le préfet Claude Erignac était assassiné par un commando indépendantiste à Ajaccio (Corse). En 2003, Yvan Colonna, soupçonné d'être le tireur des coups mortels et qui avait "pris le maquis" le 23 mai 1998, était arrêté après 5 ans de cavale.

Extrait de l'avant-propos, signé Tignous et Paganelli, de cet album: "Du 12 novembre 2007 au 13 décembre 2007, la cour d'assises spécialement constituée a jugé Yvan Colonna, l'assassin présumé du préfet Claude Erignac... Le 13 décembre, elle a dit qu'il était coupable et l'a condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Durant quatre semaines s'est déroulée devant nous qui étions dans la salle d'audience une tranche de vie, une sorte de comédie humaine tragique (...). Pour parler de la mort d'un homme, il y a eu de la vie. C'est ce que nous avons voulu raconter. Nous ne présentons pas ici les "minutes" ou "l'intégrale" du procès, mais ce qui nous a touché. En un mot nos impressions de ces trente-quatre journées d'audience."

J'ai acheté ce livre (daté de juin 2008) il y a quelques mois. Je n'avais pas lu en 2007 les reportages consacrés par Charlie Hebdo au procès. Je n'ai pas cherché à les retrouver (pour comparer). Si j'avais eu à faire un exposé dans un cadre universitaire, ou à écrire un article (rémunéré) dans la presse professionnelle, je l'aurais fait.

Je pense que les textes de l'album ont été rédigés par Dominique Paganelli. Ce journaliste a surtout réalisé des documentaires ou ouvrages sur le monde du football. Dans Charlie Hebdo, je crois que sa couverture du procès Colonna était illustrée par d'abondants croquis de Tignous. Dans l'album, beaucoup des textes commencent par la date du jour concerné, en bleu avec le jour en blanc sur un carré rouge. De son côté, Tignous a rédigé et lettré des textes abondants pour ses illustrations (reprises de phrases entendues, textes explicatifs...), mettant en scène témoins, policiers, avocats, juges, Corses divers, décors... J'ai compté 23 représentations d'Yvan Colonna (dont une fois avec seulement ses mains). Les multiples demandes de P à T "t'as dessiné Ulrike Weiss?" (magistrate en charge des relations avec les média, dont le visage apparaît seulement en dernière page de l'album) peuvent faire sourire.

Après la lecture de l'ouvrage, tout ce qu'on a comme certitude, c'est que le préfet Erignac a été assassiné, qu'Yvan Colonna a pris le maquis après une interview télévisée, a été désigné comme le tueur par les membres arrêtés du "commando" ou leurs épouses (qui se sont ensuite rétractés), a été arrêté, n'a jamais avoué (a protesté de son innocence durant le procès), a été reconnu coupable et condamné. Depuis la parution de l'album, il y a eu un procès en appel en 2009 (rajout d'une peine de sûreté de 22 ans), annulé par la Cour de Cassation en 2010, et un nouveau procès en juin 2011 (de nouveau perpétuité, sans peine de sûreté). La condamnation est désormais définitive. Yvan Colonna est en prison depuis 2003 (bientôt 16 ans).

Je vous mets juste quelques extraits des 120 pages de l'album.

P1100801  p.101, Tignous croqué par Pétillon, de passage durant le procès.

P1100799  p. 12bis (sic! Dans les albums publiés par cet éditeur, elle remplace la p.13), ou comment un "croquis d'attitude", un peu retravaillé, peut devenir un élément de composition d'une couverture d'album...

P1100797  p. 83 (une page avec coquille dans le texte, et un croquis "brut" [non travaillé, avec du "texte parasite"?]).

Je fais aussi le lien avec ce qui m'avait frappé en 2016, à savoir le "retour" de Renaud dans les pages de Charlie Hebdo. Rappelons que Renaud avait fait partie des premiers associés de la société (Kalachnikof) créée pour relancer Charlie en 1992 (il avait sauf erreur de ma part mis 200 000 F au pot, là où Cabu et Val en mettaient 50 000 chacun). Puis, quelques années plus tard, à l'occasion de la création des éditions Rotative, il était sorti du "tour de table". Bref, après avoir repris contact avec l'équipe suite au 7 janvier 2015, il a retrouvé une rubrique régulière à partir du 2 mars 2016. Je me rappelle avoir trouvé navrant, à l'époque, qu'il n'y parle guère que d'Yvan Colonna, au détriment de beaucoup d'autres sujets sur lesquels je pense qu'il aurait pu dire des choses intéressantes (à mon avis, du moins). Elle s'était en tout cas arrêtée assez vite. Ci-dessous 3 extraits (liste non exhaustive bien entendu!).  

P1100802  2 mars 2016, p.2

P1100804  18 mai 2016, p.3  P1100803  20 avril 2016, p.3

Enfin, en dernier "point d'actualité" liée à l'assassinat idélogique d'un Préfet de la République Française (par des "militants perdus"), on peut signaler qu'hier, 6 février 2019, a eu lieu dans le Grand amphithéâtre de la Sorbonne le "3e Colloque Claude Erignac", organisé par l'ACP (Association du Corps Préfectoral), sur le thème "L'intégration républicaine en péril: comment la refonder?". On pourrait relever qu'il avait lieu aussi 85 ans après les émeutes anti-républicaines du 6 février 1934 (manifestations des ligues d'extrême-droite)...

*** Je suis Charlie ***

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