jeudi 16 janvier 2020

Vie de Gérard Fulmard - Jean Echenoz

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Quand j'ai appris qu'un nouveau Jean Echenoz était paru, je me suis précipitée dans une de mes librairies préférées. Et voilà, je viens d'achever Vie de Gérard Fulmard (Les Editions de Minuit, 235 pages). Tout commence avec la chute d'un fragment d'un satellite soviétique obsolète s'écrasant sur un centre commercial à Auteuil, dans l'ouest parisien. Et l'histoire se termine près du pont Mirabeau. Nous suivons donc les (més)aventures de Gérard Fulmard, 45 ans, ancien steward licencié pour faute, qui devient un détective privé sans client. Cet homme aux "vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne" vit dans un deux pièces et demie où vivait sa maman, rue Erlanger dans le XVIème arrondissement. Une rue pas bien gaie où deux faits divers tragiques se sont déroulés. Par l'intermédiaire d'un psychologue dont il est le patient, Gérard Fulmard, à son corps défendant, va accepter un "contrat" sur un homme politique leader d'un petit parti mineur, la FPI (Fédération Populaire Indépendante). Racontée comme cela, l'histoire n'a rien d'extraordinaire, mais l'écriture d'Echenoz est un régal. "Le salon, chez Dorothée Lopez, relève du même genre fortuné que le salon d'été de Louise Tourneur près de sa piscine, mais en plus vaste et mieux adapté aux trois autres saisons. Les tapis et les meubles - guéridons stratifiés de livres d'art et de catalogues de salles des ventes, méridiennes, sofas, poufs - ainsi que la décoration - un Staël, un Klein, trois antiquités soclées - dénotent un goût et un matelas bancaire analogues." (p.40). Un roman que je conseille, tout comme Sandrine.

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lundi 23 décembre 2019

Le loup - Jean-Marc Rochette

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C'est mon ami ta d loi du cine qui m'a parlé pour la première fois de cette BD parue en juin 2019. Le Loup (Edtions Casterman, 102 pages) se passe dans le Massif des Ecrins à notre époque. Gaspard, un berger vit retiré avec son chien Max et ses centaines de moutons et brebis. Le seul prédateur du troupeau est une louve. C'est la deuxième année qu'elle fait un carnage en égorgeant plusieurs bêtes. Gaspard, un homme frustre qui n'attend plus rien de la vie (son fils est mort comme soldat au Mali et sa femme ne va pas bien) tue la louve avec son fusil à lunettes dans une zone protégée où la chasse est interdite. La louve avait un louveteau blanc et c'est lui qui plus tard va affronter Gaspard. C'est une très belle histoire avec une fin que j'ai bien appréciée et qui se passe dans un environnement rude. Les températures dans cette région peuvent descendre très bas pendant l'hiver. J'ai aimé les dessins parfois réduits à une épure. Une BD à découvrir. Yv a aimé.

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J'en profite pour vous souhaiter un très bon réveillon de Noël!

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samedi 14 décembre 2019

La vallée des immortels, Tome 2 - Yves Sente, Teun Berserik et Peter Van Dongen

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A la fin du tome 1 de la Vallée des immortels (Menaces sur Hong-Kong), nous avions laissé Philip Mortimer en fâcheuse posture puisqu'il vient d'être enlevé à Hong-Kong par un dénommé Nathan Chase qui n'est autre que l'infâme Colonel Olrik, ennemi mortel de Blake et Mortimer. Je rappelle que l'histoire se situe juste après Le secret de l'Espadon. d'Edgar P. Jacobs. Dans La Vallée des immortels, tome 2 (Le millième bras du Mékong) (Editions Blake et Mortimer, 56 pages), Francis Blake et les forces de police hong-kongaise sont à la recherche de Mortimer. Mortimer qui a perdu sa pipe lors de son enlèvement a été embarqué dans un petit bateau, puis par avion, pour être mené vers Xi Li, un des derniers Seigneurs de la Guerre qui ne rêve que de prendre le pouvoir en Chine, persuadé qu'il est le descendant de celui qui a aidé le premier empereur de Chine à unifier cet immense territoire. Il veut que Mortimer répare une "Aile rouge" avec lequel Olrik s'était enfui. Je vous passe pas mal de péripéties. Il faut vous laisser la surprise. La vallée des immortels est un endroit dans la province de Yunnan où l'on peut trouver des émeraudes et la perle de vie qui pourrait sauver quelqu'un. Dans cette vallée, il y a aussi des pandas géants plutôt agressifs, des serpents et surtout des dragons. Là, on vire dans le fantastique. Yves Sente s'éloigne assez de l'univers de Jacobs. On peut l'accepter ou non. Quant à Chase/Olrik, qui s'est allié à Xi Li, il espère bien pouvoir s'emparer du "Skylantern", un engin de guerre au système d'élévation vertical inventé par Mortimer.
Il faut noter que pour une fois, ni Blake, ni Mortimer ne reconnaissent Olrik sous le postiche de Chase.

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Le skylantern.

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Voici les pandas.

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Pour terminer, mon ami Ta d loi du cine s'est rendu à ma place (je n'étais pas à Paris) à une rencontre avec les auteurs dans une bibliothèque médiathèque à Paris, le 21 novembre 2019 (la veille de la sortie nationale de l'album) à partir de 19h. La présentation a duré une heure et à la fin, les auteurs ont dédicacé des exemplaires.

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samedi 7 décembre 2019

"Chérie, je vais à Charlie" - Maryse Wolinski

Alors que cela va bientôt faire cinq ans que le massacre de Charlie Hebdo a eu lieu, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente aujourd'hui un livre-témoignage d'une proche d'une des victimes.

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Paru aux éditions du Seuil en janvier 2016 puis réédité en novembre 2016 en « poche » dans l’édition que je possède (coll. Points N°P4462, 137 p.), ce livre raconte l'avant, le pendant et l'après "attentat à Charlie Hebdo" tels que vécus par Maryse Wolinski, seconde épouse du dessinateur.

En ce début 2015, Maryse est la muse de Georges Wolinski (sa "petite fille blonde"...) depuis 47 ans. Elle évoque dans cet ouvrage la situation à Charlie Hebdo telle qu'elle la vivait, indirectement et à travers le prisme que pouvait constituer Wolinski. Le titre cite les derniers mots que lui a adressés Georges, à 9h du matin, le 7 janvier 2015. Dans Charlie, Maryse ne lisait, dit-elle, que les chroniques de Laurent Léger ou Philippe Lançon. Selon elle, Wolinski n'assistait plus à toutes les conférences de rédaction (pas plus que Cabu ou Bernard Maris - selon ce qu'elle en savait -), mais Charb avait demandé à tous les collaborateurs du journal qui le pouvaient de venir partager la galette des rois (sans doute pour annoncer que le roi était à peu près nu désormais, d'un point de vue financier). Très vite, une journée ordinaire avec juste quelques soucis surmontables (un déménagement qui s'annonçait pour le couple, et pour lequel une visite d'appartement était prévue l'après-midi, les soucis professionnels de Wolinski ayant cessé un mois plus tôt sa collaboration avec Le Journal du dimanche, la situation de Charlie Hebdo plus que précaire...) va virer au cauchemar. On assiste à l'annonce à Maryse (dans un taxi), avec avalanche de messages téléphoniques de plus ou moins proches. Son gendre Arnaud, qui s'est précipité sur les lieux de l'attentat, lui conseille de retourner chez elle.... et d'attendre. Temps de sidération, choc, avant qu'Arnaud, encore, confirme la mort de Georges Wolinski. Entretemps, dans le livre, plusieurs dizaines de pages ont été consacrées à la reconstitution de l'intrusion des assassins sur les lieux. Au total 11 appels ont été passés à Police Secours (au 17) par des voisins du journal, le premier à 11 h 18, un quart d'heure avant que les deux meurtiers se fassent ouvrir l'unique accès (porte blindée) à la rédaction de Charlie Hebdo. Ils ne mettront que deux minutes à y tirer 34 balles qui feront 10 morts et 4 blessés. On sent que Maryse a passé des mois à s'acharner à savoir, à interroger, à chercher à comprendre, afin de pouvoir faire son deuil (mais "qu'est-ce que faire son deuil?" - p.130). Elle publie dans ce livre que des témoins ont vu un troisième homme en noir (le chauffeur?), qui n'a pas suivi les assassins chez Charlie. Elle pose la question de savoir qui a pris, quelques semaines avant l'attentat, la décision d'alléger le dispositif de protection dont le journal satirique bénéficiait. Elle relève qu'un syndicat de policiers se plaignait régulièrement du fait que les "protections statiques" (dont celle de Charlie Hebdo, journal qui "crachait" sur tout un chacun, à commencer par les policiers) mobilisaient trop d'effectifs. Ces points seront-ils évoquées lors du procès des attentats de janvier 2015, qui devrait se tenir du 4 mai au 10 juillet 2020?

Et il y a l'"après", la vie sans Georges, avec l'afflux soudain d'argent au journal, malaisé à gérer. Concernant les réactions au massacre telles qu'elle les a vécues, deux pages (p.67-79) seraient presque à citer intégralement. J'en extrais juste trois phrases: "(...) la France, soudée face aux terroristes, s'est mobilisée. Mais quelle France? Les points de vue divergent." Et la question fondamentale, p.70: "pourquoi le mal? D'où vient-il sinon des hommes eux-mêmes, des fanatiques convaincus de détenir la vérité? La bonne vie ne consiste-t-elle pas à se tenir sur le chemin de la vérité sans jamais prétendre la posséder?". Pour finir, Maryse raconte comment elle a décidé, 6 mois après, et pour éviter que l'ensemble soit dispersé lors de son déménagement, de faire don de l'ensemble du contenu de l’atelier de Georges au Centre international de la caricature, du dessin de presse et de l'humour de Saint-Just le Martel (p.111-112). On est touché par le périple de la planche à dessin, ramenée un beau jour des Etats-Unis par Georges (arrivant à l'aéroport tout heureux avec sa planche sous le bras...) et repartant vers sa destination finale sous l'oeil d'une caméra.

J'ai trouvé plusieurs mentions de ce livre sur internet. Je commence bien entendu par citer le site de Maryse Wolinski. Parmi les blogs, je citerai comme en ayant parlé à un moment ou une autre (liste non exhaustive): Camille et ses livres, Le boudoir de Vesper, Les livres de Joëlle, Les deux bouquineuses, Elsa du blog Nuages-de-mots, le blog [de] Nath Litteranath, Sanguine et ses lectures, Les lectures de_Steph, Underground Quadra, La page ouverte [un blog québécois qui parle de "roman" plutôt que de "récit"]. Et enfin une interview de l'auteure sur le blog BD de Nice Matin et du Var matin en novembre 2017.

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Pour le mois prochain, je vais compiler un petit récapitulatif de tous les billets en rapport avec Charlie Hebdo déjà publiés sur le présent blog. Je précise que la matière pour de futures chroniques n'est pas près de me manquer, tant dans une pile d'ouvrages déjà acquis et même déjà parcourus pour certains mais sur lesquels il faut que je rédige, que dans mes "PAL" ou "LAL" ou encore "listes à acheter"...

*** Je suis Charlie ***

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jeudi 7 novembre 2019

Les années 70 - Cabu / Gébé / Willem

Dans le cadre de mes hommages mensuels aux victimes du 7 janvier 2015, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) reviens cette fois-ci aux origines (sinon aux "fondamentaux"?) de Charlie Hebdo, grâce à un livre que j'avais déniché (chiné) il y a déjà quelque temps.

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Les années 70, Cabu - Gébé (avec la participation de Willem), texte de Gébé, éditions First, 1992. Comme chacun sait, ces dessinateurs se sont connus à Hara Kiri (mensuel créé en septembre 1960 et qui durera jusqu'en 1989), ayant engendré Hara Kiri Hebdo, apparu en 1969, et devenu Charlie Hebdo en 1970. "En ce temps là, "...

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... c'est ainsi que commence le texte, page 7, de ce livre publié en 1992, l'année de la renaissance de Charlie Hebdo. Rappelons que le N°1 de la série actuelle est paru mercredi 1er juillet 1992 et s'est vendu à 120 000 exemplaires. Mais Les années 70, voilà des années que la génération Y, les Millenials, ou la génération Z (encore moins), ne peuvent pas connaître en les ayant vécues. Pour ma part, je peux dire "j'y étais!", même si les événements dépeints dans cet ouvrage me sont passés, je crois, largement au-dessus de la tête.

Le texte de Gébé assure le fil conducteur, tandis que les reportages dessinées de Cabu scandent la diversité des luttes (manifestations antimilitaristes, Larzac, luttes antinucléaires, Lip, procès de Charlie [1978]...). C'est de manière plus ou moins allusive que l'ouvrage brosse, p.20-22, l'histoire très conviviale (ou la légende, bien connue de tous) de l'apparition de Hara Kiri Hebdo, puis de sa transformation en Charlie Hebdo.

J'ai bien apprécié les crédits iconographiques, très bien faits (p.126-127 - quelques coquilles minimes) et qui m'ont servi pour mes comptages. Comme je l'ai déjà indiqué dans certaines de mes chroniques précédentes, je trouve que beaucoup de compilations ou anthologies de dessinateurs de la série actuelle de Charlie omettent de préciser la date et le numéro de parution pour chaque dessin. Bref, Les années 70 alignent 170 dessins (41 de Gébé, 19 de Willem, 108 de Cabu, et 2 de Fournier). Ce Fournier-là (Pierre, le fondateur de La Gueule ouverte), ne doit pas être confondu avec ceux de Spirou (Jean-Claude, ou un autre Pierre!).

Dans les dix dessins que j'ai choisi de citer ci-dessous, j'ai fait, proportionnellement, la part fort belle à Gébé, Fournier ou Willem. J'ai en effet déjà consacré plusieurs billets à Cabu, et j'aurai d'autres occasions de le faire. En tout cas, si Fournier et Gébé sont décédés trop jeunes (à 35 et 74 ans) cependant que Cabu a, lui, été assassiné (à 76 ans, presque 77), Willem (né en 1941) continue à dessiner chaque semaine dans Charlie Hebdo (merci à lui!).

 p.16 Gébé (10/05/1971). P1110544 Et pour la retraite à 64 ans, comment insulter les libéraux?

p.22 Gébé (10/01/1971). P1110545 Sourire... de quelle couleur? 

p.41 Cabu (08/01/1976). P1110547 La Révolution, ce n'est plus demain la veille...

p.54 Cabu & Willem (22/12/1977). P1110556  P1110553 Fauchon plastiqué (les textes de Cabu sont excellents, je trouve!).

p.61 Gébé (14/08/1972). P1110548 Je suppose que cela ne visait même pas l'usine de La Hague, mais tout simplement l'absence de stations d'épurations en bord de mer? Il faudrait relire le numéro concerné ...

p.62 Fournier (10/07/1972). P1110549 (à Mururoa, c'était bien l'époque des essais nucléaires aériens, dont certaines retombées ont pu voyager loin...).

72 Gébé (05/08/1976). P1110550 Un dessin bien symbolique.

p.118 Willem (05/07/1979). P1110557 Remplaçons donc "boat-people" par "migrants, et il serait publiable tel quel de nos jours!

p.119 Cabu (05/07/1979). P1110552 Moi, ce masque me fait un peu penser à quelqu'un d'autre...?

Je me suis permis de remarquer qu'effectivement (comme le mentionne wikipedia consulté le 3 novembre 2019), les textes des BD du Néerlandais Willem, à cette époque, sont truffés de fautes d'orthographe, et il refusait de les faire corriger (cela donnait un genre certain à ses grandes planches). J'ai encore vu sur internet que cet album a pu être qualifié de "chronique historique dans la liste des ouvrages de Gébé". Par contre, je n'ai pas trouvé sur la blogosphère de critiques concernant cet ouvrage déjà ancien. Peut-être en existe-t-il et ai-je mal cherché, je corrigerai si nécessaire!

*** Je suis Charlie ***

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jeudi 31 octobre 2019

La fille de Vercingétorix - Jean-Yves Ferri et David Conrad

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Dans cet album écrit par le duo Jean-Yves Ferri (pour le texte) et Didier Conrad (pour les dessins), on apprend que Vercingetorix, le vainqueur de la bataille de Gergovie mais le vaincu d'Alésia, avait une fille, Adrenaline, une grande ado rousse qui a été élevée par des Arvernes et a une tendance à fuguer. La fille de Vercingétorix est emmenée dans le village gaulois par ses pères adoptifs, Monolitix et Ipocalorix, membres du FARC (Front Arverne de Résistance Checrète). Ils veulent la soustraire à Adictoserix, un "pisteur" à la solde de César qui souhaiterait qu'Adrénaline soit élevée à la romaine. Adrénaline, comme toutes les grandes ados de son âge, veut qu'on la laisse tranquille. Elle rêve de partir sur un bateau pour se diriger vers l'île de Thulé car elle en a ras l'amphore qu'on se serve d'elle et du torque (donné par son père) pour faire la guerre. Elle se lie avec Blinix et Selfix (les fils respectifs d'Ordralfabétix et de Cétautomatix) qui vont l'aider à s'enfuir, mais Adictoserix et son cheval Nosferatus ne sont pas loin. Un album plaisant qui fait passer un bon moment. Pour ma part, je l'ai préféré à Astérix et la Transitalique, même si mon préféré des quatre (à ce jour) signés Conrad & Ferri reste Le papyrus de César.

Pour la petite histoire, à Paris, on connait beaucoup mieux la rue d'Alésia qui traverse le XIVème arrondissement d'ouest en est (et sa station de métro) que la rue de Gergovie (beaucoup plus modeste) au moins 5 fois moins longue. Elle est parallèle à la rue d'Alésia. Comme quoi, une défaite est mieux célébrée qu'une victoire.

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jeudi 10 octobre 2019

Propriété privée - Julia Deck / La clé USB - Jean-Philippe Toussaint

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Voici deux romans achetés compulsivement. Ils étaient côte à côte sur un présentoir. Ils font partie des nouveaux romans parus cet automne. J'ai déjà lu un ou deux romans dont La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint et j'avais bien apprécié Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck. 

Toujours est-il que j'ai apprécié ces deux romans même si j'ai été frustrée sur la manière dont les récits évoluent.

Pour La clé USB de Jean-Philippe Toussaint (Editions de Minuit, 190 pages), je m'attendais à lire un roman d'espionnage. Le narrateur travaille à la Commission européenne à Bruxelles. Il s'intéresse à la "Blockchain" et aux "Bitcoins". Il publie un rapport sur ces sujets et cela l'amène à être approché par des lobbyistes. Sur le chemin qui l'emmène vers Tokyo pour intervenir dans une conférence, il fera une halte en Chine qui provoquera un blanc de quarante-huit heures (1) dans son emploi du temps. Dans la dernière partie du récit, l'histoire bifurque sur la vie personnelle du narrateur avec la maladie de son père qui est en train de mourir. Quant à la clé USB du titre, c'est un des lobbyiste qui la fait tomber (volontairement ou non) de sa poche. On reste avec plein de questions quand on referme ce roman agréable à lire mais je n'ai pas forcément compris ce que voulait nous dire l'écrivain.

Je passe à Propriété privée de Julia Deck (Editions de Minuit, 173 pages). Cette fois ci, c'est une narratrice qui nous raconte à sa manière comment elle et son mari ont décidé de devenir propriétaires d'un pavillon dans un éco-quartier de la banlieue parisienne. Leur pavillon fait partie d'un ensemble dans une allée résidentielle pour ménages aisés. Une semaine après qu'ils se soient installés, un couple, Arnaud et Annabelle Lecoq, s'installent avec leur petit garçon dans le pavillon voisin de l'autre côté du mur. Et puis, d'autres personnes s'installent au fur et à mesure. La narratrice se rend compte très vite que la vie avec des voisins n'est pas facile d'autant plus qu'Annabelle Lecoq n'est pas sympathique. Cette dernière peut être déplaisante et vulgaire. Malgré tout le temps s'écoule et au moment d'une rentrée des classes, Annabelle et son petit garçon ont disparu. Une enquête de voisinage entraîne l'arrestation du mari de la narratrice. Je pourrais résumer l'histoire à "L'enfer, ce n'est pas les Autres, ce sont les voisins". Comme pour La clé USB, le roman se lit vite. A vous de juger! A emprunter en bibliothèque, à mon avis.

(1) Merci Alex-mot-à-mot!

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lundi 7 octobre 2019

Le lambeau - Philippe Lançon

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Philippe Lançon, Le Lambeau, Paris, éditions Gallimard, 2018, 512 p. (ISBN 9782072689079)

J'ai (ta d loi du cine, squatter chez dasola) laissé passer bien des mois avant d'ouvrir ce livre qui m'avait été offert à Noël 2018 (sur ma demande). Maintenant que le tapage médiatique est un peu retombé, je peux me permettre d'en parler à ma manière. Cet été (le temps d'oublier tout ce que j'avais pu lire dans la presse au moment de sa parution), avec devant moi quelques semaines sans trop de sollicitations, je me suis engouffré dans ces 510 pages denses (20 chapitres et un épilogue). Je l'ai lu en une petite semaine. Il a fallu ensuite que j'en fasse mon miel: l'absorber, prendre le temps de le "ruminer", régurgiter quelques phrases, relire et réabsorber... et coudre ensemble ces ...fragments.

Justement, en qui concerne ce titre, Le lambeau, j'ai réfléchi (tout seul, volontairement) aux différentes significations qu'il est possible de mettre derrière, ou dans, ce mot. Sans avoir regardé dans le dictionnaire (ni dévoilé encore la 4ème de couv' de derrière son bandeau rouge - je ne l'ai découverte qu'après la fin de ma lecture), j'en appellerai au sens du mot lambeau: quelque chose de déchiré (un lambeau de tissu, une vie en lambeaux), et à recoudre. Quoique je n'aie jamais été doué en "commentaire composé", je pense qu'on pourrait commenter tout le livre autour du thème de la déchirure.

J'ai noté que ses références dans le livre marquent une culture littéraire plutôt classique (Thomas Mann, Franz Kafka, Marcel Proust), première moitié voire premier quart du XXe siècle (après la 1ère Guerre Mondiale mais avant avant la seconde?). Philippe Lançon témoigne dans le livre (écrit en août 2017 [? p.190] pour une parution en avril 2018) de la même écriture châtiée que dans ses chroniques hebdomadaires.

Toujours est-il que c'est un récit enchevêtré entre passé, présent et futur qu'il a rédigé autour de l'attentat. Le matin du 7 janvier, il écoutait Houellebecq sur France Inter. Il arrive à la conférence hebdomadaire de Charlie p.48. Dans le chapitre suivant (3e, titré "La conférence"), il parle de beaucoup de choses, de Libération et de Serge July qui ne s'est pas opposé à ce qu'il rentre à Charlie Hebdo à l'invitation de Val, de la publication des caricatures de Mahomet suite à laquelle Charlie s'est retrouvé isolé dans la presse française. "Cette absence de solidarité n'était pas seulement une honte professionnelle, morale. Elle a contribué à faire de Charlie, en l'isolant, en le désignant, la cible des islamistes" p.65). "Le 7 janvier 2015 vers 10 h 30, il n'y avait pas grand monde en France pour être Charlie" (p.66). Encore quelques pages du contexte de cette matinée comme tant d'autres. Et puis (p.74) "tout l'ordinaire a disparu". Page 80, les assassins sont déjà repartis, quelque deux minutes après leur intrusion dans les locaux. Philippe Lançon a survécu à leur passage, mais avec "blessure de guerre" (comme il le fait remarquer par [sans doute] un des pompiers).

== En octobre 2019, Riss vient de publier sa propre version, titrée Une minute quarante-neuf secondes. Je ne l'ai pas lue à ce jour (mais ce sera fait, en son temps, dans le cadre d'un futur billet-hommage). ==

Ayant pensé à sa carte Vitale, le blessé Lançon arrive à l'hôpital p.111. Il va mettre des mois à en sortir. Et l'entourage se met en place: famille (sa relation avec son frère, la première personne qu'il a vue à son réveil à l'hôpital, m'a interpellé), soignants, compagne actuelle et ancienne épouse, et relations diverses, amicales ou professionnelles. Il pouvait seulement communiquer par écrit. Il nous raconte son quotidien, ou plutôt son "jour après jour", l'environnement dont il ne maîtrise pas grand-chose, les policiers qui l'entourent, une vie basculée. Le contexte, les éléments biographiques (qui est Philippe Lançon?) ou historiques, il "tourne autour" davantage qu'il ne les explique, ai-je trouvé. Je retiens l'apostrophe, p.51: "J'insiste, lecteur: ce matin-là comme les autres, l'humour, l'apostrophe et une forme théâtrale d'indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu'elle valait, mais dont la suite allait montrer que l'essentiel du monde lui était étranger. J'avais mis du temps à me débarrasser de mon esprit de sérieux pour l'accepter, et je n'y étais d'ailleurs pas tout à fait parvenu. Je n'avais pas été programmé pour le comprendre, et puis, comme la plupart des journalistes, j'étais un bourgeois. Autour de cette table [de rédaction de Charlie Hebdo], il y avait des artistes et des militants, mais il y avait peu de journalistes et encore moins de bourgeois."

Il nous ouvre connaissance d'une kyrielle de personnages: infirmiers et infirmières ou aides soignant(e)s, kiné, anesthésiste, chirurgienne, médecin, chef de service, policiers, coiffeur, tous ces professionnels qui ont fait leurs métiers avec empathie. Je me sens moi-même en empathie avec "ceux qui, comme Christiane, la cadre du service, pleuraient les figures sarcastiques de leur jeunesse, et avec elles, un morceau de civilisation bien française. (...) Cabu, Wolinski, comment avaient-ils pu?" (p.164). Le mot-titre "le lambeau" apparaît à mi-livre, p.249: "le lambeau. On allait me faire un lambeau". Les détails des greffes, des opérations subies durant des mois, j'en avais déjà lu une partie dans sa chronique dans Charlie Hebdo. Il a repris l'écriture journalistique une semaine après l'attentat, pour Libération (où  avait alors trouvé refuge l'équipe rescapée de Charlie), via un article que, p. 212-213, il décortique (qu'aurait pu extraire Elsa Cayat de mon emploi de ce mot)?

Pour qu'avancent ses réparations, Philippe Lançon a connu un total de 5 chambres dans deux hopitaux, du 8 janvier au 17 octobre 2015, enchaînant les piqures dans ses "veines timides". A l'hôpital des Invalides, il a croisé Loïc Liber, ce jeune militaire guadeloupéen qui avait été blessé en mars 2012 par Mohamed Merah, mais aussi Fabrice Nicolino et Simon Fieschi, blessés à Charlie Hebdo (p.420, "je l'ai [Simon F] regardé d'un oeil torve en pensant: "à toi les gâteaux, à moi les promenades"!). Autre bon mot, j'ai noté l'ordre de la chirurgienne joliment possessive à la compagne de Philippe: "vous faites ce que vous voulez avec lui, mais vous ne touchez pas à mes cicatrices" (p.348). Le rôle des proches constitue une bonne partie du livre: ils secourront ou secoueront selon les moments.

Nous pouvons sourire (sans que cela fasse trop mal?), p.444, de l'épisode tragi-comique du courrier de la Sécu, qui demandait à Monsieur Philippe Lançon d'un ton comminatoire, au bout de trois mois, s'il était toujours en arrêt maladie (nous sommes bien en France?). Encore une citation, p.493: "Employons, au conditionnel, un mot de Rousseau: ils [des hommes et femmes de bonne volonté] voudraient, sans doute, un contrat social efficace, équitable et civilisé. Mais, s'il y a une majorité de gens pour le signer, il n'y a plus personne en France pour l'écrire et le mettre en oeuvre". Le livre finit sur "l'attentat suivant, celui du 13 novembre, qui a agi comme un remède de cheval en me transformant, d'une minute à l'autre, en ancien combattant" (p.213).

Mais une fois de plus, j'en écris trop long. J'ai fait l'épreuve à plusieurs reprises: le passage que je ne peux relire sans frissonner, c'est celui (p.235) où il décrit par le menu sa longue extraction d'une écharde d'acier, bien avant l'attentat. Aussi, p.257, j'ai soupiré au récit d'une leçon d'écriture journalistique assénée 30 ans auparavant par Laurent Joffrin: "Il coupait les adjectifs, plus encore les adverbes, en disant: "quand on utilise des adverbes, c'est souvent parce que l'enchaînement des phrases manque de logique". Châteaubriantd n'utilisait presque jamais d'adverbes".

C'est seulement après avoir rédigé la majeure partie du présent article que j'ai cherché quelques liens de critiques parues sur des blogs à y injecter. Je me suis donc dépêché pour faire une petite recension (non exhaustive bien sûr!) de chroniques sur ce livre, par divers blogs: Manou, Lire au lit, Frédéric Chambe, Lili et la vie, Sonia boulimique des livres (que les blogs que j'ai omis n'hésitent pas à se signaler). Sur babelio, ce sont pas moins de 219 critiques qui sont répertoriées ce 6 octobre (une autre oeuvre titrée Les Iles et datant de 2011 n'en comportant qu'une). Et pour tous ceux qui n'ont pas encore découvert ce livre, à votre tour de le lire! Vu le temps écoulé, je présume ne pas être le premier à parler de "transmettre le lambeau".

Pour finir, je vais me permettre de citer la réponse de Luz au Journal du dimanche qui l'interrogeait à l'occasion de la sortie de son album, indélébiles, en octobre 2018 (28/10, pp.16-17): "- Avez-vous lu le livre de Philippe Lançon, Le Lambeau, qui restitue la tuerie du 7 janvier 2015? - Je l'ai acheté, il est sur ma table de nuit. Un jour, je trouverai le temps pour le lire mais pour l'instant je ne l'ai pas ouvert. J'aime l'écriture de Philippe Lançon, je sais que c'est un bon livre, mais après il y a autre chose. Peut-être que mon bouquin sera aussi sur sa table de chevet et qu'il ne l'ouvrira pas."

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*     *

Je l'ai pas vu, je l'ai juste lu...

Sans rapport avec ce qui précède, j'ai relevé mercredi 11 septembre 2019 la sortie d'un documentaire nommé Une joie secrète de Jérôme Cassou. Je cite intégralement (et sans commentaire) sa présentation dans L'Officiel des spectacles: "En 2015, bouleversée par l'attentat de Charlie Hebdo, la chorégraphe Nadia Vadori-Gauthier décide de danser chaque jour une minute, de se filmer et de partager ses vidéos sur les réseaux. Ses danses surfent sur l'actualité brûlante (attentats, grèves, manifestations, élections...). Ou sur des micro-événements du quotidien. Ainsi, depuis plus de quatre ans, le projet "Une minute de danse par jour" est un geste de résistance politique, d'une douceur qui permet d'affronter la dureté du monde".

*** Je suis Charlie ***

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samedi 7 septembre 2019

Lettre à un paysan sur le vaste merdier ... / Lettre à une petiote sur l'abominable histoire ... - Fabrice Nicolino

Les titres des deux livres que je tiens à présenter aujourd'hui, dans le cadre de mes hommages aux victimes de l'attentat chez Charlie Hebdo, sont tellement longs que je n'ai pas pu les reporter intégralement dans celui de mon billet!

Après ma chronique, il y a quelques mois, d'un ouvrage récent de Fabrice Nicolino, blessé lors du massacre chez Charlie Hebdo, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente aujourd'hui deux de ses livres, un peu plus anciens, Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture (2015), et Lettre à une petiote sur l'abominable histoire de la bouffe industrielle (2017), initialement parus aux éditions Les échappées, puis réédités deux ans plus tard en Poche chez Babel (Acte Sud) sous les N°1498 et 1614.

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Ces deux "Lettre..." forment un diptyque qui a bien son unité (à mon avis), pour les raisons que je vais évoquer plus loin. Rappelons aussi que Fabrice Nicolino est l'un des initiateurs de l'Appel "Nous voulons des coquelicots" pour l'interdiction de tous les pesticides de synthèse. On peut, c'est vrai, être agacé par la forme et le style des ouvrages (véhémence, exhortation systématique, en prenant à témoin le destinataire fictif de l'ouvrage), mais le fond est pertinent - désespérément. Que sera la France agricole en 2050 (demain, autrement dit)? Et, plus largement, le monde de l'alimentation / l'alimentation du monde?

Dans ce "... vaste merdier...", au prétexte (fictionnel) d'un courrier à un paysan né en 1924 à qui commenter les changements intervenus dans l'agriculture (en France) durant le XXème siècle, c'est bien entendu au lecteur "Monsieur/Madame tout.e le monde" que Fabrice Nicolino s'adresse.

Entre autres figures, l'auteur nous fait connaître (p.23 et suivantes) André ("Dédé") Pochon, qui, dès les années 50, pratiquait en Bretagne ce que l'on nomme aujourd'hui "l'engrais vert": l'enrichissement de la terre en azote par des plantes elles-mêmes (trèfle blanc), sans apport d'intrants extérieurs. J'ai apprécié la citation qu'il disait tenir de René Dumont: "Regardez bien votre vache, c'est un animal extraordinaire: elle a une barre de coupe à l'avant, et un épandeur [à fumier...] à l'arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d'un pré, elle fait le travail toute seule". [Ce ne sont pas des fermiers tenants du "Bio holistique" qui me diront le contraire, je suppose]. Oui... mais si la méthode à Dédé s'était développée, il n'y aurait plus, alors, d'achat d'intrants ni de machines! Dans un court chapitre (p.31 et suiv.), l'auteur nous ensuite présente en quelques pages les hommes qui ont mis en place, à partir des années 20, le lobby des pesticides en France (il y est longuement revenu dans Nous voulons des coquelicots).

Le chapitre commençant p.39 démythifie l'élevage, avec les études scientifiques menées pour diminuer la taille (donc le coût) de la ration alimentaire des animaux d'élevage, tout en sélectionnant des lignées qui grandissent plus vite (en assimilant mieux ladite ration, "optimisée"). J'ai apprécié page 43 le rappel de l'émission TV "Euréka" du 2 décembre 1970 (je n'étais pas devant la télé, à l'époque), où les téléspectateurs avaient pu voir une "vache à hublot" de l'INRA, des décennies avant que des images filmées par l'association L214 nous en indigne, en juin 2019. Autre temps, autres moeurs, et une "mise en prespective" intéressante, du coup. L'auteur rappelle (p.55) que, au début des années 1960, la viande représente un chiffre d'affaires bien plus élevé que les plus grandes entreprises françaises, comme EDF, la sidérurgie ou la SNCF.

Fabrice Nicolino met aussi à l'honneur, p.64, un certain Georges Lebreuilly, petit paysan, irréductible adversaire du remembrement depuis 1983 dans sa commune de Geffosses (jusqu'à faire élever, en 1994, dans la commune dont il était devenu maire, un monument national à la nature et aux victimes du remembrement).

Je vais encore picorer (p.72) l'exemple de l'impasse de la révolution verte en Inde, où les semences productives tant vantées par la "propagande" de la FAO (Food and Agriculture Organization / Organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation) ont été le "cheval de Troie" pour introduire motorisation, irrigation massive, engrais et pesticides. Résultat: nappes phréatiques en baisse sévère, eaux de surface polluées, et sols qui, épuisés par le matraquage chimique, ont perdu pour très longtemps leur fertilité naturelle. Or, les terres agricoles sont la seule véritable richesse qui compte (ou qui devrait compter). La preuve? Elle se fait accaparer.

Vers la fin de l'ouvrage (p.93), Nicolino souhaite nous empêcher d'oublier que les entreprises qui contrôlent la majorité des semences nécessaires pour nourrir l'humanité ont imaginé de développer des variétés, surnommées "terminator", qui ne puissent absolument pas être re-semées (d'où obligation de racheter les semences chaque année): ce serait la fin de l'histoire millénaire de l'agriculture. Les dernières pages posent la question de la réversibilité des orientations prises depuis des décennies. Le livre se termine par "Un autre monde reste à construire". Celui d'une agriculture alternative. Ma dernière citation (p.97): "il n'est pas interdit d'imaginer une France de 2050 qui compterait un, deux ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux-esclaves. Ce qui a été fait peut-il être défait? (...) La destruction des paysans a été un moment absurde de l'histoire que personne n'a interrogé. Pour les besoins d'un projet industriel immoral, on a vidé des milliers de villages et rempli les banlieues de millions de prolétaires, dont beaucoup sont devenus des chômeurs perpétuels. Ce n'est pas une vie. (...) Il est encore possible d'imaginer autre chose."

Je passe maintenant à la Lettre à une petiote sur l'abominable histoire de la bouffe industrielle. Cette fois-ci, point de prise à partie d'un vieillard ayant traversé le XXème siècle, le livre est "adressé" à une fillette de 3 ans. Il commence fort (p.7): "pour bien comprendre, il te faudra manger beaucoup de soupe, en priant le Bon Dieu et ses saints qu'elle ne soit pas farcie aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens". Le parti pris se veut donc à la fois pédagogique et d'avertissement. Il s'agit d'expliquer comment s'est mise en place une industrie de l'ultra-transformation des aliments.

Après avoir brossé le portrait rapide de nos ancêtres plus ou moins lointains et plus ou moins omnivores, Fabrice Nicolino rappelle qu'aujourd'hui 12 plantes seulement assurent les repas de base des trois quart de la population [humaine] de la terre, et qu'à eux seul blé, riz et maïs nourrissent la moitié de ce monde. Il décrit ensuite, en quelques pages, l'invention, au XIXème siècle, des techniques de conservation des aliments que sont apertisation et réfrigération - techniques plus artisanales qu'industrielles, à l'origine. L'industrialisation semble avoir émergé dans les abattoirs de Chicago, dans la seconde moitié du XIXème siècle (l'auteur cite à ce propos La jungle d'Upton Sinclair, que j'ai naguère chroniqué moi-même ici). Il explique ainsi la puissance des sociétés, brassant des milliards de dollars, constituées à partir de l'industrie de la viande, après la 1ère guerre mondiale.

Il fait ensuite défiler en quelques pages l'histoire de Bayer, société allemande qui vient de finir par avaler Monsanto, laquelle, comme on sait, a empoisonné en toute connaissance de cause depuis des décennies bon nombre d'êtres humains à coup de pyralène, de dioxines et autres glyphosate "bon pour l'environnement". Il en profite pour expliquer le lien entre la chimie de synthèse et l'alimentation (p.31): "citons pêle-mêle les colorants, les exhausteurs de goût, les édulcorants, les conservateurs, les antioxydants, les antibiotiques, les emballages, les émulsifiants, les antiagglomérants, les régulateurs d'acidité, les épaississants, les gélifiants, les stabilisants, les humectants, les séquestrants, les agents de texture, les agents de rétention d'eau et d'humidité, les agents levants, les liants, les anticoagulants, les antimoussants, les nébulisants, les agents d'enrobage, etc., etc. etc. Ces trois etc. pour te dire qu'il n'y a pratiquement plus de limites à l'invasion de la chimie dans la nourriture".

Dans les chapitres suivants, à travers quelques exemples (Nestlé, Unilever, Pepsi...), ce sont les "Empires" de l'industrie alimentaire qui sont "déconstruits" par l'auteur: quels que soient les "affichages" à but publicitaires, "tel le scorpion de la fable, qui pique mortellement la gentille grenouille qui lui fait traverser la rivière, la transnationale fait du fric. Car c'est sa vraie nature" (p.49), "Une dizaine de groupes se partagent le marché mondial, car ils possèdent des centaines de marques qui donnent l'illusion de la liberté, le mirage du choix". "Il n'existe pas de puissance industrielle supérieure à celle du lobby agroalimentaire" (p.63). L'ANIA (Association nationale des industries alimentaires) sait rappeler chaque fois que nécessaire son poids en tête des secteurs industriels français (avec par exemple un chiffre d'affaires de 172 milliards d'euros en 2016).

Le moteur (pour ne pas dire l'aliment!) de cette industrie est le souci de vendre toujours plus de produits, en commençant par les fabriquer, avec un coût de revient toujours moindre, tout en s'abstenant d'empoisonner le client-consommateur trop vite ou de manière trop visible, ou en tout cas illégalement. Pour cela, il suffit à cette industrie de respecter les normes, règlements et législations qu'elle contribue elle-même à définir. En se donnant ainsi des obligations de moyens, tout devrait se passer dans le meilleur des mondes industriels possibles? Et bien, non. Ces aliments normés... n'améliorent pas notre santé, au final. Ils ont plutôt pour effet de la détériorer sur le long terme, en nous poussant aux abus. Et que je te fais avaler du sel, du sucre et du gras...

Dans un chapitre titré "Sur le chemin de la mauvaise direction", quelques pages sont bien sûr consacrés aussi aux illusions provoquées par la "révolution verte" (à coup d'engrais et de variétés "à haut rendement" - au détriment des nappes phréatiques!) après la Seconde guerre mondiale, ou, désormais (depuis les années 1980), aux OGM, "cette belle invention au service des marchands" (p.81). Le dernier chapitre (p.97), titré "Et pourtant, il y a plus d'une autre voie" sème encore en quelques pages de menues graînes d'espoir... que je vous laisse découvrir.

Car, bien sûr, l'auteur met dans ses livres davantage de verve qu'il n'en transparaît dans mes quelques lignes de résumé. Je vous invite donc à dévorer vous-même ces deux ouvrages. Chacun des livres de Fabrice Nicolino (je ne m'interdis nullement d'en évoquer quelques autres ultérieurement) peut figurer dans toute "BibliAMAP" qui se respecte! Je terminerai en disant qu'on peut voir une courte interview de Fabrice Nicolino à l'occasion de la sortie de l'un des livres ici.

*** Je suis Charlie ***

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mercredi 7 août 2019

Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles - Bernard Maris

Comme annoncé il y a quelques mois, je (ta d loi du cine, squatter chez dasola) poursuis aujourd'hui ma découverte de l'oeuvre de Bernard Maris, assassiné chez Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, avec cette fois-ci la présentation de sa Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles (142 p., Points Economie n°E57, 2003).  

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Ce livre initialement paru aux éditions Albin Michel en 1999 a bénéficié, en 2003, d'une préface où Bernard Maris revient sur la (récente alors) affaire Enron (faillite en décembre 2001) pour rappeler que, "à quinze jours de la mise en faillite (la plus grosse faillite de l'histoire américaine après celle de World Com), une majorité d'analystes et une banque d'affaires, Goldman Sachs pour ne pas la nommer, encourageaient encore le peuple à acheter du Enron". Et ce n'est que le premier des exemples cités d'erreurs des analystes avant un krach boursier.

Bien évidemment, je trouve difficile, voire impossible, de résumer un tel ouvrage, où figurent un ou deux exemples par page, à l'appui d'une démonstration que je simplifierais en disant qu'en économie, la seule chose qu'on devrait savoir, c'est qu'on ne peut pas savoir. Après avoir convoqué les "grands anciens" et les économistes de renom, Bernard Maris déconstruit pour nous la notion même de "système économique". Plus exactement, il montre qu'ils sont justement trop bien construits, et faits pour rester abstraits plutôt que pour être crus opératoires. Une citation (p.45): "tout ce qui se dit en économie est invérifiable, insanctionnable, mais en revanche parfaitement démontrable, comme le contraire est parfaitement démontrable. L'économie, comme l'inconscient, la métaphysique, la religion et le vaudou, ignore le principe de contradiction". L'escroquerie (si je puis dire) consiste à laisser penser que cette "Science" permettrait de prendre des décisions dont les résultats soient prévisibles (j'ai failli ajouter "à l'avance"). p.42: "La politique n'a aucun droit, je dis bien aucun droit, à utiliser la "science" économique". On appréciera aussi la litote qu'il exhume d'une publication de l'INSEE datant de 1986: "les conjoncturistes disposent d'outils de plus en plus perfectionnés: indicateurs, enquêtes, comptes trimestriels. Pour autant, les progrès de la prévision ne sont pas manifestes." Parce que la transparence n'est qu'une illusion, contrée par le "hors-bilan" ou l'argent noir, parce que, fondamentalement le capitalisme ne peut exister que dans l'opacité et l'asymétrie d'information. p.75: "et que l'on réfléchisse un peu: si tout se savait sur tout (si la transparence existait) personne ne ferait de profit. Les profits n'existent, particulièrement en Bourse, que parce que l'on ne sait pas ce que font les autres: on anticipe, ce qui n'est pas pareil". L'imposture consiste bien à faire passer pour une "science dure", ou "science exacte", un "objet d'observations" [passées] où interviennent aléatoirement facteurs humains, théorie des jeux... et autres éléments "imprévisibles".

Tout le monde en prenant pour son grade, et pas seulement les "théoriciens", il appelle à sa tribune (sinon son tribunal) les praticiens, les "grands responsables", parce qu'ils font croire qu'ils savent ce qu'ils font. Michel Camdessus, Directeur Général du FMI de janvier 1987 à février 2000 (après la sortie de la première édition du livre, donc) se fait essorer durant une douzaine de pages, parmi d'autres. Je vais juste évoquer les titres des presque derniers chapitres, suffisamment parlants en eux-mêmes: 13. Experts ["l'expert est la bête noire de ce livre" - p.17]. 14. Penseurs. 15. Economistes et journalistes. 16. Economistes et politiques. 17. Et Dieu dans tout ça?

Alors, certes, les exemples cités remontent à avant 1999, à une époque où, savons-nous aujourd'hui, l'illustre jeune inconnu Macron venait tout juste de rater Normale Sup avant d'intégrer Sciences Po (bien avant d'entrer à l'ENA). Mais on ne va pas, en plus, reprocher à Bernard Maris de ne pas être en mesure d'actualiser ses informations avec des analyses contemporaines!

Voici enfin, pêle-mêle, quelques citations non encore mentionnées mais que j'ai trouvées particulièrement savoureuses (pour les remettre dans leur contexte, ... lisez donc le livre!). p.15 (attribuée à [Jacques?] Attali, mais malheureusement non sourcée?): "[un économiste] est celui qui est toujours capable d'expliquer le lendemain pourquoi la veille il disait le contraire de ce qui s'est produit aujourd'hui". p.10, une citation de Lawrence Summers (pour laquelle il relève plusieurs sources en 1992), que je trouve particulièrement immonde: "Les pays sous-peuplés d'Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l'air y est d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays moins avancés. Une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où les salaires sont les  plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversés là où les salaires sont les plus faibles est imparable". p.62: l'économie moderne n'est qu'un "patchwork" de micro-modèles (...) sans cohérence, sinon celle du calcul coûts bénéfices [financiers - ai-je compris]. De modèles ad hoc, bricolés, pour un problème à traiter, comme on fait une maquette d'autoroute, avant la véritable autoroute, sans savoir pourquoi ni pour qui on trace une autoroute.

Je voudrais mentionner aussi dans cet article (qui ne sera sans doute pas le dernier que je consacrerai à Oncle Bernard) quelques informations que j'ai trouvées sur une "Chaire internationale" inaugurée en novembre 2018 à Toulouse: "Le but de la Chaire UNESCO Bernard Maris Économie Société est de continuer à faire vivre la pensée de Bernard Maris, de nourrir le pluralisme, de pratiquer l’interdisciplinarité, et de faciliter les recherches sur les thèmes qui lui étaient chers tels que l’écologie, l’histoire de la pensée économique et l’histoire économique, la valeur, la richesse, l’échange, la justice sociale, la coopération, le savoir et la gratuité." Selon ce qui figure sur le site de l'association des diplômés de l'IEP de Toulouse (dont Bernard Maris a été diplômé en 1968 et où il enseigna à partir de 1994, avant de rejoindre l'Université Paris 8 en 1999), "Cette chaire internationale d’économistes citoyens est portée par Sciences Po Toulouse, l’association ALLIance Sciences-Société (ALLISS) et la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Elle bénéficie du label UNESCO car ses objectifs ont été jugés conformes à l’œuvre de rapprochement entre les peuples par la culture, la science et l’éducation. Elle vise à développer l’« économie autrement », une économie pluraliste solidement ancrée dans les sciences humaines et sociales, et à promouvoir l’économie citoyenne, une économie à l’écoute et au service des citoyens. « Politiques régionales d’innovation, transition et soutenabilité » est le thème retenu pour sa première année." Des questions de financement semblent se poser (puisqu'il est fait appel à du "financement citoyen"...).

Voici aussi quelques autres blogs qui ont parlé de ce livre: Litterama (les femmes en littérature), Un blog sur la planète (nsdp), CnR Midi-Pyrénées, L'Oeil de Brutus, avant ou après le 7 janvier 2015. Un article du blog de Bats0 y piochait en décembre 2011 des exemples à l'appui d'une démonstration...

Pour conclure, je laisse la parole à Jacques Littauer (qui a repris le flambeau d'une chronique d'économie critique (à défaut d'être atterrée?), dans Charlie), N°1381 du 5 janvier 2019, p.5: « comme le disait Bernard Maris, les maths "éliminent les littéraires, les sociologues, psychologues, les penseurs un peu sceptiques, les doux, les philosophes". Il savait un petit peu de quoi il parlait. »

*** Je suis Charlie ***

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