Le naufrage du Titanic - Joseph Conrad
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Ce mois de mai 2025 entrecoupé de viaducs passe vraiment trop vite. Je (ta d loi du ciné, "squatter" chez dasola) n'arrive pas à tenir le rythme idéal de mes participations aux divers challenges plus motivants les uns que les autres. Ce billet va au moins réussir à cocher trois cases, en présentant un ouvrage qui réunit huit ou neuf (1) textes courts.
Joseph Conrad, Le naufrage du Titanic (et autres écrits sur la mer), Arléa, 2009, 147 pages
(textes originaux rassemblés en anglais en 1924-1926).
Le recueil (dont l'édition que j'ai eue en main ne contenait pas de table des matières) commence (pp.9-62) par les deux articles de presse datés de 1912 où Conrad, lui-même breveté capitaine au long cours de la marine anglaise, donne son opinion sur la catastrophe (alors très contemporaine) du Titanic, et sur les débats en recherche de responsabilité vus par la presse de l'époque. Rappelons que le "marketing" qui vantait le navire l'avait qualifié d'"insubmersible", et que les passagers de la traversée inaugurale comptaient nombre de millionnaires attirés par le luxe des services disponibles à bord (il "fallait être" de cet événement mondain). Ce qui provoque l'ire de Conrad, qui sait de quoi il parle, ce n'est pas tant la "fortune de mer" elle-même que ce qui est dit (par la presse, par les avocats des armateurs ou les "experts" appelés à témoigner lors des différentes enquêtes). Face aux dérobades cherchant à dégager les responsabilités, lui insiste cruellement sur les manquements à la sécurité d'une part, à la mise en cause des morts (notamment du capitaine Smith) de l'autre, et enfin sur l'hypocrisie consistant à chercher à dissimuler que les choix techniques faits correspondaient à une recherche de rentabilité financière bien plus qu'à des contraintes matérielles.
Ce qu'il met en évidence dans Sur le naufrage du Titanic puis dans Aspects admirables de l'enquête sur le naufrage du Titanic nous est aujourd'hui (plus de 110 ans et d'innombrables livres après) bien connu, mais à l'époque, sa voix autorisée a dû porter des propos très originaux. Face à ceux qui disaient qu'il aurait dû y avoir moins (et non pas davantage) de canots de sauvetage, lui défend l'idée que la drome doit offrir une place à chacune des personnes à bord des navires. Il rappelle le cas d'un navire victime d'une collision qui a coulé en 20 minutes (le RMS Douro, en 1882), cargo dont, dit-il, l'équipage presque entier a péri, mais non sans avoir préservé dans les canots de sauvetage l'intégralité des passagers et les marins nécessaires à leur armement (l'équipage était composé de marins professionnels et entraînés, et non de personnel destiné avant tout au service et au confort des passagers comme sur le Titanic...) (2). Il fustige le fait qu'ait été qualifié d'insubmersible un navire dont les cloisons dites "étanches" ne montaient pas jusqu'au pont le plus haut de la coque (en-dessous des superstructures), mais s'arrêtaient trop bas. Dans ces conditions, il est dubitatif sur la théorie avançant qu'une collision frontale et non par le côté avec l'iceberg aurait sauvé le navire. L'argument selon lequel les cloisons étanches n'auraient pu être fermées à cause des tas de charbon jonchant le sol lui paraît tout aussi fallacieux (une fermeture ne se fait pas obligatoirement par une porte coulissant de haut en bas: les ingénieurs auraient pu prévoir qu'elle se fasse de bas en haut, latéralement ou obliquement...). Il n'apprécie guère les bureaucrates...
Je dirai seulement quelques mots des autres textes, qui sont aussi liés à la mer et au voyage.
* D'abord, Noël en mer (p.103-109), un court texte qui m'a vraiment touché. Il contient le souvenir d'une belle leçon d'humanité et d'attention à l'autre donnée à Noël 1879 par un capitaine au jeune marin qu'était Conrad à l'époque (né en 1857, il avait commencé à naviguer comme mousse en 1874).
* Dans En dehors de la littérature (p.65-71), il explique pour les Terriens béotiens la sécheresse des Instructions nautiques, dont l'exactitude est primordiale et exempte de tout style littéraire ("la plus fiable des proses imprimées"), et en profite pour raconter une anecdote où il a frôlé l'échec lors d'un examen.
* Un clipper sur lequel Conrad a navigué en 1891-92 est évoqué dans Le Torrens, hommage personnel (p.75-84), dans un texte qui doit dater du tout début des années 1920 ("presque trente ans après le jour où je le vis pour la première fois").
* Le petit texte Livres de voyage (p.87-99) constitue à l'origine une préface pour ...un livre de voyages. Notre auteur fustige ici la "vulgarisation" des récits de voyages à son époque, et regrette le temps où les "aventures" vécues par les premiers explorateurs du vaste monde pouvaient faire rêver les lecteurs (ce qui a presque disparu au cours du XIXe s.). Désormais, les "voyageurs", écrit-il, ne sont plus qu'"une immense société d'individus souffrant de surmenage (dans tous les sens possibles) ou de neurasthénie qui parcourent le monde pour se reposer ou se changer les idées. (...) Les compagnies maritimes les adorent".
* De la géographie et de quelques explorateurs (p.113-139) contient quelques considérations sur les conquistadors et explorateurs souvent mus d'abord par l'appât du gain, sur la longue recherche du continent austral censé "équilibrer" notre globe, sur le bien mal nommé océan Pacifique, sur l'exploration de l'Afrique. Mais je crois qu'il s'y identifie aussi, racontant avec un brin de nostalgie, me semble-t-il comment il avait obtenu de ses armateurs l'autorisation de faire prendre à un navire qu'il commandait une route originale, ou comment il s'est retrouvé, en Afrique, navigant sur le fleuve Congo, à l'endroit qu'il avait pointé du doigt, enfant, sur une carte...
* Le voyage océanique (p.143-147) termine le recueil. On y sent la nostalgie des traversées à la voile où les passagers avaient le temps de "s'amariner" alors que le jour d'arrivée n'était pas connu avec certitude, contrairement aux navires à vapeur et à leurs quelques jours en mer cadencés et aseptisés. "La seule chose qu'on puisse dire avec certitude s'agissant du voyage en mer, c'est qu'il n'est plus ce qu'il était, que ses éléments même ont changé"...
Joseph Conrad, Polonais de naissance, et orphelin à 11 ans, s'est d'abord formé au métier de marin en France, avant de rejoindre la marine britannique. C'est en 1896 (l'année de son brevet de capitaine) qu'il adopte la nationalité britannique et commence à écrire: toute son oeuvre a été rédigée en langue anglaise.
J'inscris ce billet pour le Book trip en mer (saison 2) chez Fanja, pour 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie, mais aussi pour l'Escapade dans les littératures européennes des année 1920 chez Cléanthe (il ne s'agit pas d'un roman, mais c'est bien de la littérature...).
(1) J'ai compté et recompté: je ne trouve que huit textes, même si la 4e de couv' parle de neuf...
(2) Le Douro est par ailleurs connu comme ayant transporté un trésor en pièces d'or lors de son naufrage, trésor retrouvé en 1995. À l'occasion de sa vente aux enchères en 1996, il n'est mentionné que la mort de six membres d'équipage.