Le vaisseau des morts - B. Traven
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Je (ta d loi du ciné, "squatter" chez dasola) présente aujourd'hui un autre titre correspondant à trois challenges (le Book trip en mer (saison 2) chez Fanja, le challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie, mais aussi l'Escapade dans les littératures européennes des année 1920 chez Cléanthe).
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B. Traven, Le vaisseau des morts, 1926 (EO), La Découverte, 2010, 286 pages
(première traduction intégrale, de l'allemand, par Michele Valencia, 2004)
Partant du titre original en allemand (Das Totenschiff), G**gl* Tr*nl*t* donne bêtement "Le navire de la mort". Il faut d'abord avoir lu le livre pour goûter le sel du titre. Le narrateur, un jeune marin américain, s'y exprime avec une ironie décalée et amère. En fin d'escale à Anvers du Tuscaloosa ("un vapeur de première, made in USA, avec la Nouvelle-Orléans comme port d'attache"), alors qu'il n'est pas encore descendu à terre, il sollicite des subsides pour aller tirer une bordée. "- Ne vous soûlez pas. C'est vraiment un sale coin, me recommanda l'officier en attrapant le reçu. (...) - Non, je ne tâte pas de ce poison, répondis-je. Je sais trop bien ce que je dois à mon pays, même à l'étranger. Parfaitement. Je suis un antialcoolique forcené. Vous pouvez me croire. Je le jure, la main sur le coeur.
Et me voila descendu de ce rafiot". Bref, quand il se réveille de sa nuit dans le lit d'une demoiselle, son navire a déjà levé l'ancre. Sans lui. Et il n'a plus sur lui ni argent ni papiers (restés à bord). Le voici pestiféré. La Belgique, la Hollande, la France, vont se le renvoyer d'une frontière à l'autre, sans qu'il puisse, faute de papiers en règle, embarquer sur un honnête navire dans un port, sans pouvoir non plus se faire établir de papiers. Le passage devant un consul des Etats-Unis est un moment d'anthologie. Plus tard, par le biais d'un comparse, sera même évoqué le problème des "apatrides" nés de la guerre, et le fameux passeport Nansen. Mais nous n'en sommes pas encore là. Notre marin apprend la "débrouille", les marchandises qui tombent des wagons, passe par Marseille, par le Portugal, et finit par atteindre Barcelone, y trouve même une âme charitable en attente de compagnie temporaire... et, enfin, un navire qui lui tend les bras. Nous y voilà (cette "partie II" commence p.121), il s'est enfin fait embarquer, sous fausse identité (faux nom, fausse nationalité) par un capitaine peu regardant, celui du Yorikke.
Notre jeune marin va vite déchanter, lorsqu'il se retrouve affecté comme soutier au travail infernal du pelletage du charbon et de l'évacuation des cendres. Nous sommes dans cette époque de l'entre-deux-guerre où la chauffe au mazout n'était pas encore répandue et où de nombreux "vapeurs" marchaient encore au charbon (comme le Titanic en son temps). De longues pages décrivent la misère de ce travail, avec trois "quarts" à prendre au lieu de deux, la nourriture infecte, les conditions de vie indigentes: le capitalisme, dans l'une de ses formes les plus féroces, exploite le travailleur en lui donnant juste assez pour l'empêcher de crever. Et tant pis s'il meurt à la tâche, d'un accident causé par la vétusté du bateau. Sur ce navire aux cargaisons louches, chacun a pourtant embarqué plus ou moins de son plein gré, mais sans forcément prêter attention aux subtilités de langage ("on a du fret pour Liverpool, vous pourrez débarquer là-bas" ne signifiait nullement "notre prochaine destination est Liverpool", mais "on y passera... un jour").
Il faut parler le yorikkais (un mélange, aussi interlope que l'équipage, de mots prononcés avec différents accents autour d'un "squelette" de vocabulaire anglo-saxon). Le roman comporte beaucoup de descriptions, savamment graduées pour montrer que, aussi dures que soient les choses, elles peuvent encore empirer, d'une part, mais qu'aussi rudes que soient les pressions exercées sur l'homme, celui-ci peut toujours ruser et marquer jusqu'où il n'acceptera pas de céder et transgressera les règles pour survivre. Le jeune marin trouve comme mentor un bon compagnon de misère, un peu plus expérimenté que lui, non moins apatride, mais qui ne rêve que d'une chose, c'est de travailler sur un navire américain... Ce qui permet d'autres échanges instructifs sur la destinée de ces marins dont aucun pays ne veut et qui se retrouvent ainsi prisonniers à leur bord, morts au monde. Alors que tous deux vivent dans la hantise de la baraterie finale où tout l'équipage en général, et les chauffeurs et soutiers en particulier, risqueront leur peau, les mois passent cependant, coupés de chargement et déchargement caisses d'armes de contrebande au large des côtes, ou d'embarquement de cargaisons plus officielles dans des ports. Le navire constitue le seul univers des "marins fantômes": s'ils peuvent descendre à terre lors des escales, les autorités locales veillent soigneusement à leur rembarquement avant que le bateau quitte le port. Mais il peut toujours y avoir pire (partie III, p.261)... Hélas, pauvre Yorikke (c'est bon, je sors), on te regrettera! Voici nos deux infortunés compères à bord de l'Impératrice de Madagascar pour son dernier voyage.
Le ton amer et désabusé du livre peut faire songer aux pages les plus âpres de Jack London ou d'Upton Sinclair. Ici, l'exploitation des marins (marche ou crève!) est destinée à rapporter de l'argent aux armateurs. Et les Etats sont vus comme d'insupportables égoïstes. Je remercie encore Fanja de m'avoir donné l'occasion de me pencher sur ce titre.
J'ai trouvé quelques blogs ayant parlé de ce roman: Redbluemoon, Lili. Dans le billet de Patrick Bléron, j'ai découvert qu'il existait une vieille édition dans Le livre de Poche. Selenie m'a permis d'apprendre qu'il existait un film, adaptation allemande de 1959 (avant la mort de B. Traven, donc!) sous le titre Les mutins du Yorick.
Des mystères demeurent encore sur les origines de B. Traven, écrivain et aventurier mystérieux pendant de longues décennies (sous quel nom, où et quand exactement, est-il né?). Allemand révolutionnaire, il a dû s'exiler dans les années 1920. Il a vraisemblablement connu des années de galère, qui ont sans doute autant nourri son oeuvre que ses convictions. On dit qu'il assistait incognito en 1947 au tournage du film Le trésor de la Sierra Madre tiré de son livre le plus connu (peut-être même y aurait-il fait de la figuration?).