Paroles d'exode - Jean-Pierre Guéno
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L'intitulé de la consigne du mois d'août "à pieds, à cheval, en voiture ou en train – Récits de voyages en Europe" pour le challenge de Cléanthe Escapades en Europe - Voyages dans les littératures européennes m'a (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) donné l'idée de chercher à parler d'une oeuvre mettant en avant l'Exode de mai-juin 1940 (il y a plus de 85 ans), sur lequel je me souvenais avoir lu, gamin, des pages plutôt frappantes. Une recherche sur ce sujet m'a amené vers le titre ci-dessous.
Jean-Pierre Guéno, Paroles d'exode, Lettres et témoignages des Français sur les routes (mai-juin 1940), Editions J'ai lu, Librio 3 euros N°1152 (nouvelle édition), 2023, 115 pages
La première édition de cet ouvrage remonte à 2015, même si seule la mention que "cet ouvrage est d'un appel à témoignages initié par Christian Carion et Nord-Ouest Films pour le film En mai, fais ce qu'il te plaît et enrichi par Jean-Pierre Guéno" permet de le deviner (le film est sorti en 2015). La page wikip' concernant le film donne la rédaction suivante de cet appel à témoin: « J'ai besoin de vous, de vos témoignages sur ces semaines où tout a basculé. Ce film sera le vôtre en quelque sorte car j'essaierai de me nourrir le mieux possible de ce que vos anciens ou vous-même avez gardé en mémoire ». Il semble avoir surtout concerné les habitants de la Picardie? Cela me permet d'appuyer mon respect de la consigne "européenne", puisque plusieurs des témoins cités viennent de Belgique.
Bon, souvent, quand mon billet ne "jaillit" pas d'un seul jet mais ressort du syndrome de l'écran blanc, j'utilise le "truc" de commencer par m'appuyer sur une "description matérielle". Allons-y. Le livre se présente sous la forme de cinq parties, à l'intérieur desquelles chaque "journée" forme un chapitre qui comporte entre un et neuf témoignages. L'"Index des témoins" (p.119) comporte 33 noms. Quand un même "témoin" revient sur plusieurs journées, chaque écrit est incrémenté (le chiffre le plus élevé étant "[16]", pour un premier témoignage le vendredi 10 mai 1940 et un dernier le dimanche 30 juin. Mais cette dernière date n'est pas la plus tardive: on a un "[12]" le 30 juillet, et un isolat le 30 août.
Ce "recueil" donc s'ouvre par un premier chapitre à contribution unique, titré "L'appel prémonitoire". Il est constitué d'un extrait de l'avertissement rédigé par le colonel Charles de Gaulle en date du 26 janvier 1940, dans un mémorandum "secret" (L’Avènement de la force mécanique) adressé à quelque 80 "décideurs", qui, durant cette "drôle de guerre" immobile, prédisait que "le conflit présent sera, tôt ou tard, marqué par des mouvements, des surprises, des irruptions, des poursuites, dont l'ampleur et la rapidité dépasseront celles des plus fulgurants événements du passé". Une signature prestigieuse donne donc le ton (même si la source est imparfaitement titrée dans l'ouvrage). Bizarrement, Charles de Gaulle figure dans la liste des "témoins", mais ni dans la bibliographie (20 auteurs, dont J.-P. Guéno pour trois ouvrages à lui seul), ni dans les "sources et crédits"(?) où l'on découvre incidemment le nom de Julien Blanc-Gras associé à l'un des témoignages (?).
L'action débute véritablement dans le deuxième chapitre (titré "L'attaque allemande" (vendredi 10 mai 1940, sept témoignages). Les "Chleus" attaquent, mais nul (en Belgique ou dans le Département du Nord) ne doute d'une résistance efficace voire victorieuse.
Les choses intéressantes (déplacements, voyages!) commencent dans le chapitre III titré "Exode, première vague" (11 au 31 mai, 44 textes divers et variés par 16 auteurs différents [+ un "communiqué officiel" (p.27) en date du 15 juin du gouverneur militaire de Paris, qui à mon avis tombe comme un cheveu sur la soupe dans cet ouvrage: un bon élément de contexte, mais plutôt "hors sujet" par rapport au sous-titre de l'ouvrage]. Chaque jour, les conditions empirent.
Le chapitre IV est titré Exode: combats, débâcle et raz-de-marée Juin 1940 couvre la période du 7 au 22 juin et regroupe 40 extraits. On y voit apparaître neuf nouveaux témoins (jusqu'à Jean Moulin lui-même!). Il m'a amené à la réflexion que le parti pris du découpage quotidien est intéressant mais peut s'avérer peut-être quelque peu artificiel, dans la mesure où, à la même date, certains se mettent tout juste en route alors que d'autres étaient sur les chemins depuis plusieurs jours. Les premiers avaient été bien accueillis, quand les derniers trouvaient des ressources épuisées et des locaux blasés, des campagnes désertifiées et où il est difficile de trouver à se nourrir...
Le cinquième et dernier chapitre, La fin de l'exode, va du 23 juin au 30 août (déjà signalé), ne contient que neuf contributions. Il intègre un extrait de discours de Pétain du 11 juillet qui annonce les thèmes de la "révolution nationale". Il livre un aperçu des réactions (variées) à l'Armistice, des préparatifs de retour, des retrouvailles, avec le constat des dégâts causés dans les maisons abandonnées...
Dans cette compilation de 101 "fragments" (si j'ai bien compté), apparaissent bien de nombreux moyens de déplacement. Côté chemin de fer, sauf erreur de ma part, l'ouvrage fait plutôt état de gares bombardées que de trains en circulation. Pour le reste, je vais me permettre de citer des extraits de la citation de Pierre Mendès France (p.19): "Dans les premiers jours, nous avons vu passer de somptueuses et rapides voitures américaines conduites par des chauffeurs en livrées (...). Puis sont venues des voitures moins brillantes, moins neuves (surmontées de matelas multicolores) dont les conducteurs, des petits-bourgeois, généralement accompagnés de leurs familles, avaient souvent besoin de nous. Un ou deux jours plus tard, et ce furent le plus incroyables guimbardes, des voitures d'un autre âge, sorties d'on ne sait quels hangars et utilisées à défaut d'autre moyen de fuite. (...) Puis vinrent les cyclistes, jeunes pour la plupart (...). Il y avait aussi des piétons, parfois des familles entières, lui, un baluchon sur l'épaule, elle, poussant une charrette ou une voiture d'enfants. (...) En dernier lieu vinrent les lourdes voitures attelées des paysans du Nord; elles avançaient au pas, chargées de malades, d'enfants, de vieillards, de matériel agricole, de meubles". Tout est dit ici, le reste n'est que littérature. Et ce qui m'a frappé, c'est la part belle faite, dans cet ouvrage censé donné la parole aux "anonymes", à des "signatures" de prestige (PMF donc, de Gaulle, Jean Moulin, Pétain). Il y a aussi moult extraits de livres déjà publiés (des récits publiés sur le moment, ou des "souvenirs d'enfance"), et finalement peu d'inédits? J'ai découvert Lucien Rebatet, à la plume dure et souvent outrancière (4 extraits). Oh, le monsieur (un sous-Céline?) écrit fort bien. Mais pourquoi l'avoir choisi, lui, avec son mépris visible pour ces populations en exode?
Je me suis aussi étonné de ne pas voir cité Cavanna (que j'ai moi-même découvert récemment), qui a écrit tout un chapitre, signé Pour le Tsar! (pp.53-115) sur son "aller et retour pour rien" à vélo de Paris vers Bordeaux, le parcours étant stoppé du côté de Saint-Amand-Montrond [Cher - 18] (au retour, les copains se foutent de sa gueule: "Aller si loin pour se faire rattraper, merde! Moi, je trouve que ça valait le coup"). Dans un ouvrage titré Les Ruskoffs, c'est sûr qu'il n'allait pas écrire "Pour le roi de Prusse!"... Je vais me permettre de citer les conditions de son départ sur les routes à 17 ans, alors qu'il était employé dans un bureau de poste parisien (p.55). Trois jours avant [= vers le 13 ou le 14 juin, par là], le receveur du bureau de poste de la rue Mercoeur, près du métro Charonne, fait rassembler tout le monde, tri, guichet, facteurs, télégraphistes, tout le monde, et il dit: "Les Boches sont à Meaux; Foncez chacun chez vous chercher vos affaires, le strict minimum. Dans trois heures, un autocar vous emmène tous vers le Sud. Ordre de l'Administration. Ceux qui refuseront de partir encourront des sanctions pouvant aller jusqu'au licenciement. Sans préjuger des poursuites devant les tribunaux militaires. N'oubliez pas que nous sommes réquisitionnés". Mais pas de car (attendu en vain): à 14 h, le receveur ordonne alors de partir par ses propres moyens (train, à pied en espérant trouver une voiture qui acceptera de les prendre...). Pour Cavanna, c'est son beau vélo personnel. Point de ralliement prévu: Bordeaux, la poste centrale...
Pour ma part, j'avais découvert des écrits sur l'Exode en lisant, il y a entre 40 et 45 ans, le livre Compagnons de l'honneur du colonel Rémy, dont le premier chapitre est axé sur Le pont de Gien, goulet d'étranglement pour ceux (civils et militaires) qui cherchaient, du 12 au 17 juin, à passer sur la rive gauche de la Loire (sous les bombes et les mitraillages)... Ce titre (mon exemplaire "poche" date de 1970, l'ouvrage original était paru en 1966) fait partie de ceux que j'ai lus et relus lors de nos "voyages familiaux" en Grèce, où je n'avais le droit d'emporter qu'un voire deux livres de poches dans mon sac à dos (j'en revenais en le sachant à peu près par coeur).
Je crois me souvenir aussi qu'une de mes grand-mères m'avait parlé d'une aïeule de notre famille, traumatisée en 1940 par l'exode, parce que c'était sa troisième fuite devant les envahisseurs "alboches" ou "teutons" (guerre de 1870, 1914, et 1940)... Je ne suis pas sûr par contre que cette vieille dame avait survécu à l'Occupation. Ceci m'avait été raconté, à moi, dans le dernier quart du XXe siècle.
Mais revenons à Paroles d'exode. Bien sûr, il ne fallait pas en attendre trop d'un ouvrage "grand public" de 115 pages vendu (neuf) 3 euros (je l'ai déniché d'occasion...). Directeur de collection chez Librio, Jean-Pierre Guéno semble avoir creusé jusqu'à plus soif son concept, dans une quinzaine d'ouvrages (de compilations, je présume, faute d'avoir lu les autres). Je ne dis pas que mon impression d'"aurait pu mieux faire" ne relève pas d'une part de jalousie en me disant que, moi, j'aurais pu au moins faire aussi bien, avec du temps et du réseau (bravo à lui pour avoir vendu trois millions d'exemplaires de Paroles de poilus!). Il est sûrement un bon compilateur, mais je n'ai pas réussi à trouver de thèses de doctorat en Histoire qu'il aurait dirigées (un critère de qualité d'un "chercheur" en Histoire pour moi - déformation familiale sans doute...).
pp.116-118 figure une "chronologie" très sommaire, dont on peut ne retenir que trois dates. 10 mai: "Première vague de l'exode: les populations du Nord et de l'Est, deux millions de Belges, de Hollandais, de Luxembourgeois et deux millions de Français fuient vers le sud". 8 juin: "Le front français est complètement disloqué. Exode des civils français du nord vers le sud" [pas de chiffre]. 14 juin: "Les Allemands entre dans Paris, déclaré "ville ouverte"".
Bref, je considère que cet opuscule peut constituer un bon ouvrage introductif et un livre certainement utile pour tous ceux qui ne connaissaient absolument rien du sujet (l'Exode de juin 1940), en donnant, espérons-le, envie d'approfondir cette histoire qui avait jeté plusieurs millions de personnes sur les routes pour des trajets par tous moyens sur parfois des centaines de kilomètres depuis leur point de départ!
Je n'ai pas trouvé de blogs ayant parlé de Paroles d'exode, mais me réserve la possibilité d'en rajouter le cas échéant.