Le voyage des damnés - Gordon Thomas & Max Morgan Witts
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Voilà un vieux bouquin auquel je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) n'aurais sans doute prêté aucune attention dans un bac de bouquinerie si je ne naviguais pas, en ce moment, dans le challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja! Quant à son contenu, je n'en avais aucune idée avant de regarder la 4e de couv...
Gordon Thomas et Max Morgan Witts, Le voyage des damnés,
Presse Pocket N° 1563, 406 pages, 1978
(trad. Belfond en 1976 par Marianne Véron - édition originale titrée Voyage of the Damned, 1974)
Il y a croisière et croisière. Mai 1939. La Seconde Guerre Mondiale n'a pas encore éclaté, mais le nazisme est solidement au pouvoir en Allemagne, les camps de concentration où il envoie tous ceux dont il se proclame l'ennemi y existent déjà depuis des années. La compagnie maritime allemande HAPAG (Hamburg-Amerikanische Packetfahrt-Actien-Gesellschaft, autrement appelée Hamburg America Line ou Hamburg-Amerika Lini, fondée en 1847) s'apprête à envoyer un paquebot de plus à destination de Cuba, le Saint Louis (ou MS St Louis) transatlantique mis en service en 1929). Ses passagers? Des Juifs espérant quitter définitivement l'Allemagne pour le Nouveau Monde. Ce livre anglais se veut le récit historique de leur voyage.
Le livre commence par deux pages de dédicaces des auteurs pour tous ceux qui furent à bord du navire, et notamment tous ceux qui ont accepté de [les] rencontrer. Un "prologue" expose la situation historique en mai 1939 (mais sans citer expressément la "conférence d'Evian" de juillet 1938): les Juifs doivent quitter l'Allemagne, mais fort peu de pays sont prêts à les accueillir. Le récit proprement dit commence le 3 mai 1939: le capitaine Gustav Schroeder (loin d'être un Nazi) se voit confier par sa Compagnie le commandement du prochain voyage du Saint Louis, un voyage "spécial" à destination de Cuba, garantissant que le navire sera pleinement occupé (conditions financières réjouissant la HAPAG). Chaque chapitre a pour seul titre une date du jour, il y en a six avant celui parlant du départ, qui intervient le 13 mai.
Chacun des 937 passagers a bien entendu dû payer son billet (certains grâce au soutien financier de parents depuis l'étranger) pour ce voyage sans retour. La plupart ont pu embarquer parce qu'ils étaient muni d'un "permis de débarquer" commercialisé à Cuba. L'on découvre au fil des pages que les enjeux de ce voyage dépassent de loin les attentes individuelles de chacun des passagers. L'équipage (jusqu'au capitaine) est soumis à la surveillance d'une sorte de "commissaire politique" nazi, qui peut s'appuyer sur les mécaniciens (cependant que le personnel au contact des passagers n'adhère pas forcément à l'idéologie nazie). Le livre alterne et croise le récit (basé sur des témoignages ou sur d'autres sources) entre ce qui se passe à bord et ce qui se passe à terre durant le temps du voyage. C'est le samedi 27 mai que le navire jette l'ancre à Cuba, dans la baie de La Havane (il n'a pas été autorisé à accoster au port). Quelques passagers munis de visas en bonne et due forme sont seuls autorisés à débarquer.
Il s'avère en fait qu'un fonctionnaire Cubain aussi astucieux que sans scrupules a gagné plusieurs centaines de milliers de dollars en vendant de beaux documents dactylographiés sur papier à en-tête officielle mais non reconnus par le gouvernement de son pays. À Cuba, les services nazis ont orchestré une campagne de presse xénophobe. Le gouvernement officiel de l'île cherche à s'affirmer en s'appuyant sur son "opinion publique", même si le pouvoir réel appartient au militaire Fulgencio Batista, suite au coup d'Etat de 1933. Si des organisations juives missionnent des avocats pour faire des propositions financières (officielles ou officieuses) au gouvernement contre l'accueil des réfugiés, certains responsables n'ont pas envie que l'affaire du Saint Louis et de son millier de passagers montés en épingle vienne "polluer" des négociations avec l'Allemagne portant sur le sort de centaines de milliers de personnes.
Pour les Nazis, l'un des enjeux est de démontrer que les autres pays d'accueil potentiels (américains ou européens) ne veulent pas davantage que l'Allemagne des Juifs (grosse opération de propagande). Effectivement, l'Amérique de Roosevelt semble vouloir vouloir protéger les travailleurs américains des émigrants affamés qui accepteraient n'importe quel salaire... Le nazi embarqué à bord s'est vu confier par l'Abwehr (service d'espionnage allemand) la mission importante de récupérer à Cuba des documents importants (sur la défense des Etats-Unis) au nez et à la barbe des services américains. Pendant que les négociations continuent en coulisse, le navire doit quitter Cuba le 2 juin. Mais ce qui n'est peut-être qu'une affaire de "gros sous" finit par échouer, à force de bluff, de jeux de dupes (comme au poker), de refus de payer des intermédiaires (y compris ceux qui, éventuellement, auraient pu en temps voulu débloquer la situation), en espérant faire bouger un tarif de départ qui aurait permis le débarquement des passagers.
Finalement, le navire quitte les eaux américaines pour repartir vers l'Europe le 7 juin. Après d'intenses négociations, plusieurs pays acceptent de recevoir des passagers le 12 juin (non sans les choisir parmi ceux ayant le plus de chances d'émigrer par la suite vers les Etats-Unis): 200 en Belgique, 250 en France (224 finalement), 194 au Pays-Bas (181 finalement), 350 en Angleterre (288 finalement). À l'issue de ce voyage, l'American Jewish Joint Distribution Committee (JDC ou le Joint) publie le 20 juin à New York un communiqué officiel, pour annoncer que l'opération de sauvetage du Saint Louis ne doit pas être considéré comme un précédent et ne sera pas répétée à l'avenir... Les passagers qui ont eu la chance de débarquer en Grande-Bretagne seront évidement plus nombreux à survivre à la Seconde Guerre mondiale. Nombre de ceux accueillis en France ou aux Pays-Bas auront fini en camp d'extermination.
Le 18 juin 1939, le Saint Louis repart d'Anvers à destination de New York, afin d'effectuer des croisières prévues pour l'été dans la mer des Caraïbes. Le 26 août, il devait par exemple quitter New York à destination des Bermudes, mais les passagers furent brutalement avertis que le voyage avait été annulé. Le lendemain, le paquebot vide quitta son quai, et il était en haute mer quand la guerre fut déclarée le 3 septembre. Il rejoignit l'Allemagne via Mourmansk (arrivée à Hambourg le 1er janvier 1940). Le paquebot fut endommagé par la RAF dans le port de Hambourg en 1944, puis finit vendu à la ferraille en 1950.
Alors que je préparais cet article, dasola m'a dit qu'un film avait été tiré de ce livre (mais elle ne l'a pas vu). Vérification faite, il s'agit d'un film britannique de 1976 de Stuart Rosenberg aussi nommé Le voyage des damnés. Malgré sa belle distribution, il semble avoir été un échec au box-office à l'époque. Platinoch en avait parlé en 2019 (ce qui me permet de savoir qu'il existe en DVD!).