L'Atlantique est mon désert - Jean-François Deniau
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Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) remercie bien sincèrement Fanja et ses challenges "Book trip en mer", de m'avoir fourni, cette fois-ci, l'occasion de découvrir un bouquin magnifiquement écrit, d'un auteur que je n'avais jamais lu. Plus largement, une fois sorti de ma "zone de confort" (des bouquins que j'avais déjà lus et relus au fil des décennies et que j'ai eu envie de présenter dans le cadre de ces lectures maritimes), ce challenge thématique m'a donné un "filtre" supplémentaire lors de mes visites (de plus en plus fréquentes cette année 2025 où je contribue à deux "bibliothèques partagées" de hall d'immeuble) aux bacs d'une demi-douzaine de librairies d'occasion. "Tiens, un bateau sur la couverture? Que dit le dos du livre? Ah, mais je connais cet auteur? Tiens, il y a un nom d'océan ou de mer dans le titre, qu'en est-il?"... Et hop, dans mon cabas pour quelques sous en plus (après, c'est vrai, il faut les lire et surtout les chroniquer). En regardant mes participations, je constate en tout cas que les "non-fictions" (et plutôt pas spécialement récentes) se seront bien avérées mon "créneau" favori. Bref, place au livre du jour.
Jean-François Deniau (de l'Académie française!),
L'Atlantique est mon désert, Gallimard, 1996, 159 pages
J'ai été enthousiasmé dès le début du livre par un texte étincelant (ce n'est pas pour rien que ce Monsieur était académicien), et je le suis resté jusqu'au bout, même si la traversée de l'Atlantique à la voile qu'il raconte est l'occasion de balayer bien d'autres aventures, histoire ou philosophie de vie. Il m'a sauté au yeux que la différence de style est flagrante avec un autre récit autobiographique chroniqué récemment...!
Ce récit commence par un voyage en Italie en voiture, sur les traces de Fabrice Del Dongo et de Stendhal, sur une idée littéraire d'un hebdomadaire qui lui a passé commande. Diverses considérations sur son sujet (p.13, attente au restaurant, réponse du Maître d'hôtel: "si Monsieur avait commandé des pâtes, il les aurait eues dans les dix minutes. Mais un risotto! À moins de vingt minutes, monsieur, on bousille un risotto") et puis, p.23, BAM! Crise cardiaque. Retour accéléré en France, pour diverses opérations médicales graves (nous sommes à l'été 1995, Jean-François Deniau [1928-2007] n'a pas encore 67 ans). p.37, il sort de l'hôpital à la fin de l'été 1995 dans une chaise roulante, avec des cannes anglaises pour marcher, une minerve, le soufie court, un coeur hésitant à régler... Son projet personnel pour se "rééduquer"? Traverser l'Atlantique à la voile (en solitaire si possible?), comme il l'avait déjà fait 20 ans avant avec quatre néophytes, et comme il songeait à le faire, quand, sur son lit de douleur, il ne savait pas encore s'il "s'en sortirait".
Au cours de ma lecture, je me demandais quel pouvait être le sens à donner à "Désert": méharée à la Théodore Monod? "Refuge" du protestantisme? Retraite propice à la méditation comme à la maturation d'une oeuvre? Le titre du livre est aussi celui du chapitre 6 (p.87). Mais avant cela, il fallait tout organiser. Il remercie Gérard d'Aboville, la Marine nationale, les connaissances qui ont cru en lui et en en sa capacité à mener un bateau à bon port. En plus, le même Gérard lui a conseillé (en privé) de se faire de la bouffe durant la traversée: ça occupe et fixe un objectif. En fait, ce sera surtout des rations de combat militaires... ainsi que la présence à bord d'une pharmacie renforcée! Il partira depuis les îles Canaries. Premier "faux départ": après une avarie mineure, il préfère revenir au port moins de 24 h après, en méditant l'adage "en mer les emmerdements d'abord s'additionnent, ensuite se multiplient". Il fait alors appel à Nicolas Hénard (double champion olympique de voile qu'il avait lui-même décoré de la Légion d'honneur, mais qui n'a jamais traversé l'Atlantique à la voile) pour l'accompagner au moins jusqu'aux îles du Cap Vert. Nous sommes au chap.4, p.53, pour ce second départ, à deux, le 11 novembre 1995.
Désormais, nous aurons droit régulièrement, au fil des pages, à des "relevés de position". Deniau navigue "à l'ancienne", en faisant lui-même son point au sextant sans être tributaire de l'électronique fragile (par contre, délectables récits de télétransmission d'électrocardiogrammes...). Le fax semble être l'un des moyens de communication le plus fiable à l'époque. Anecdotes savoureuses de course en mer (Deniau avait fait la "course du Figaro"). Les affres de l'auteur ne sont pas uniquement médicales, car il s'est vu imposer à l'improviste un "pensum" à rédiger: sept pages sur la vertu (pour l'académie), extraits p.81-84 (il commence par débattre du sexe de celle-ci!): "C'est d'ailleurs le premier sens de la vertu, je le rappelle: la force d'âme. Il s'applique aussi bien aux femmes qu'aux hommes. La nature du courage est double et double le sexe de la vertu. (...) Quel diable, chargé de la communication, a inventé "l'effet d'annonce"? Expression qui signifie que ce qu'on fait n'a aucune importance par rapport à ce qu'on dit et qu'il n'est pas nécessaire que l'acte suive et conforte la parole. (...) Et d'ailleurs, qui peut mieux juger de la vertu que celui qui en manque, s'il sait seulement qu'il en manque."
Mais avant, nous avons encore quelques pages bien torchées sur l'escale aux îles du Cap Vert, où il pensait initialement débarquer Nicolas pour poursuivre seul. Une simple cuite qui le laisse le lendemain sans souvenirs aucun (je me suis demandé à part moi s'il n'avait pas mélangé avec le traitement médicamenteux - no comment) l'amène à comprendre qu'il vaut mieux poursuivre accompagné que seul. Après avoir enfin déniché le paquet de médicaments indispensables qui l'attendait depuis 5 jours dans la case "urgent" du bureau de poste local, ils reprennent la mer, cap 280, vers l'Ouest.
Durant cette grande traversée (il ne sait pas encore si la destination finale sera Martinique, Guadeloupe ou Guyane), Deniau parlera politique à Nicolas (aux rares moments où ils ont l'occasion de se croiser, lors de repas). Nous avons droit à des récits savoureux [diable, je me répète!] du temps où il était le plus jeune ambassadeur de France en Mauritanie (pays désertique comportant une plage de plus de 300 km de long, et une communauté ["tribu", dit-il], les Imraghens, qui vit sur les 25 mètres qui séparent mer et désert), et à une définition p.96, "Désert: région où il n'y a que des hommes". Il a aussi, sur le traitement médiatique de l'équipe de voile française championne olympique, ou sur les coulisses du match OM-VA bien connu, quelques bons mots que j'ai peur de juger vraisemblables. p.123 j'ai attrapé un fou-rire en lisant une aventure australienne digne des nouvelles de Kenneth Cook (L'ivresse du kangourou, etc.). Cette traversée est aussi l'occasion de méditer comme de délivrer quelques leçons de philosophie de vie. À l'arrivée à Fort de France (Guadeloupe, destination imposée) le 1er décembre, après 19 jours de mer au total et beaucoup de nourriture en boîte, les deux équipiers ne rêvent que d'un plat (au grand dam du maître d'hôtel qui leur proposait noisette d'agneau, foie de veau ou perdrix...): le poisson frais qu'ils n'ont pas réussi à pêcher.
Elu à l'Académie française en 1992 alors qu'il avait neuf livres à son actif, L'Atlantique est mon désert était son douzième, et il en a écrit une quinzaine ensuite. Pour ma part, comme déjà dit, je n'avais jamais lu auparavant cet homme de lettres qui écrivait dans le Figaro et L'Express, titres de presse que j'ai eus entre les mains très rarement dans ma vie. Jean-François Deniau a été partie prenante (membre pour l'une, fondateur pour l'autre) de deux institutions que j'avais évoquées dans un autre billet, l'Académie de marine et Les écrivains de marine. Je pense que, si je tombe sur d'autres de ses livres, je me laisserai tenter! Mais bizarrement, alors qu'on pourrait naïvement penser que les oeuvres de tous les Immortels seraient éternellement rééditées et disponibles en permanence en "neuf", cela ne semble pas être le cas?