Carnets de patrouille - André Maginot
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Tout le monde connaît certainement le nom de l'auteur du bouquin dont je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais parler aujourd'hui (ne l'ayant pas fait pour le 11-Novembre), dans le cadre des challenges "Pages de la Grande guerre 2025" et "2025 sera classique aussi!" tous deux organisés par Nathalie. Je l'ai découvert il y a quelques mois dans les rayons d'une des "bibliothèques partagées" que je fréquente cette année, et j'avais sauté dessus avec ces challenges bien en tête.
André Maginot, Carnets de patrouille, Grasset, 1940, 181 pages
[présentés par Mme R. Joseph-Maginot]
(achevé d'imprimer le 4 juin - 10e édition)
Vérification faite, on peut facilement trouver d'occasion sur internet ce livre âgé de plus de trois quart de siècle pour le prix d'un livre neuf d'aujourd'hui. Son "avant-propos" nous dévoile que "Mme R. Joseph-Maginot" est la soeur du Maginot surtout connu pour la "ligne" éponyme. Elle y expose que l'auteur de ces "carnets" est mort avant d'avoir pu en revoir le texte. Elle dit "livre[r ces notes telles qu'elle les a] trouvées sans y changer un mot. Il me semble que ce sera mieux ainsi." Nous sommes le 1er août 1914, et l'auteur (récit à la 1ère personne) prend le train gare de l'Est à Paris, en direction d'un régiment de la défense de Verdun auquel il s'est fait affecter avec son collègue Chevillon. Seule note discordante dans l'enthousiasme des hommes ("À Berlin!"): une mère qui n'est pas arrivée à temps pour embrasser ses deux fils, soldats, avant qu'ils partent vers la frontière... "Elle a beau être fille et femme de soldats, s'être résignée depuis longtemps, en bonne Française qu'elle est, à donner ses enfants, son coeur maternel saigne à l'heure du sacrifice". Là, j'ai vraiment senti le gouffre qui différencie la population française du début du XXe siècle de celle de 2025.
L'ouvrage est organisé en 10 chapitres. Evidemment, ce n'est pas le "trouffion" moyen qui pouvait commencer par aller serrer la main à l'ami Grillon, sous-préfet de l'arrondissement, lui aussi mobilisé... et au coiffeur local, bombardé la veille chef de la "garde civique" (chargée entre autres de faire fermer les boutiques et les cafés indûment ouverts). Nos députés débattent, en déjeunant sur les bords de la Meuse, de la durée de la guerre. Maginot pense qu'elle durera plus de trois mois. Ils sont affectés au 44e régiment territorial, et, sur leur demande, sont affectés à la 6e compagnie, sous les ordres d'un capitaine de Bar-le-Duc (dont Maginot est élu député depuis 1910). p.37, une page en italique résume ce qui se passe jusque vers la mi-août. Dans le chapitre 3, titré "Notre recul en Woëvre", le 22 août évoque certaines pages de La Débâcle (Zola). Une nouvelle interpolation en italiques (ce ne sera pas la dernière!) explique que Maginot a lui-même l'idée de mettre en place des corps de "patrouilleurs réguliers", et pour commencer, le sergent Maginot va commander une section d'élite, d'hommes "plus soldats que militaires"... Le livre se termine sur la citation à l'ordre du régiment, à Verdun, en date du 22 novembre 1914, des hommes qui ont ramené sous une grêle de balles leur sergent [Maginot], blessé, ainsi que ceux qui avaient été tués en le défendant. Ces "patrouilleurs" et leurs faits d'armes m'ont fortement fait songer aux combats des hommes du Capitaine Conan (de Roger Vercel), les crimes en moins.
Je pourrais encore citer des lignes et des lignes du livre, je préfère laisser aux lecteurs la découverte des faits d'armes comme des états d'âme de notre combattant (cité à l'ordre de la division le 7 octobre, s'enorgueillissant d'avoir "gagné" un duel au fusil, à 400 m., contre un soldat allemand).
Revenons donc sur l'auteur au nom célèbre: André Maginot (1877-1932), ministre des pensions, primes et allocations de guerre presque deux ans, de janvier 1920 à janvier 1922, puis ministre de la guerre et des pensions jusqu'à juin 1924 (sous trois Présidents de la République et sept présidents du Conseil), a laissé son nom à un "concept", celui d'une ligne fortifiée à l'abri de laquelle la France serait inattaquable par l'Allemagne, qui l'avait envahie et vaincue en 1870 et s'était efforcée de le faire en 1914. On peut supposer que c'est précisément parce que, comme des millions d'hommes, il avait combattu dans les tranchées de 1914-1918 qu'il souhaitait, comme d'autres, empêcher le retour de tels massacres.
Comme ministre, il avait succédé dans la fonction à son collègue Léon Abrami (1879-1939), autre député engagé comme simple soldat et aux côtés duquel il avait combattu en première ligne en août 1914, qui avait, lui, été sous-secrétaire d'Etat aux effectifs et pensions de novembre 1917 (un an avant la fin de la guerre) jusqu'en janvier 1920. Mort à 59 ans en janvier 1939, avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, Léon Abrami n'a donc pas connu la publication de ces Carnets de patrouille qui évoquent son rôle dans ce qui est pour nous la Première, et reste la Grande.
Frédéric Chevillon (1879-1915), le troisième député et compagnon d'armes de ces débuts de la guerre, n'a, lui, pas survécu à la grande boucherie. Selon wikipedia (consulté le 10/11/2025), "sorti de la tranchée en criant «Vous allez voir comment on meurt dans le 15e corps», il meurt au champ d'honneur à l'âge de 36 ans le 21 février 1915, au cours de la bataille des Eparges". Cette mort m'a fait songer à celle d'Alphonse Baudin, mort sur une barricade pour s'opposer au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, en rétorquant à des ouvriers qui ne voulaient pas se faire tuer pour lui conserver son indemnité parlementaire: « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs [par jour] ! ».
Ayez les bons mots au moment de vous faire tuer, et l'Histoire retiendra votre nom...
André Maginot a obtenu la Médaille militaire le 7 novembre 1914. Pour en confirmer la légalité "dans les formes", il aura sans doute fallu attendre la loi du 30 mars 1915 validant certains décrets pris en 1914, notamment celui du 13 août 1914 prévoyant un contingent spécial de légions d'honneur et médailles militaires pour les mobilisés, pour édicter que l'interdiction par l'article 3 de la loi du 18 juillet 1906, pour les parlementaires, de faire l'objet d'une nomination ou promotion dans la légion d'honneur ou la médaille militaire, ne s'applique pas aux nominations ou promotions dont ces membres peuvent être l'objet à raison de faits de guerre (et non une première rédaction, qui mentionnait juste "peuvent être l'objet à titre militaire").
Voici encore quelques explication contextuelles. Le gouvernement français a décrété la mobilisation générale le 1er août 1914 (en réponse à la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie). Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France (Jaurès avait été assassiné le 31 juillet), et c'est parti pour l'aventure. Le 4 août, le parlement (qui avait été convoqué le 2 août en session extraordinaire) vote 18 projets de loi permettant au gouvernement Viviani de mettre le pays en état de guerre avant de s'ajourner sine die. 235 parlementaires (des députés pour la plupart, car les sénateurs sont en général plus âgés) sont appelés sous les drapeaux. Le Parlement reprendra ses travaux en session extraordinaire à partir du 22 décembre 1914.
Mon exemplaire de ce livre a eu ses pages coupées, et a donc bien été lu. Je me demande par combien de personnes, depuis 1940? Le titre a été réédité en 1964 (je ne sais pas si c'est le même texte, ou une édition plus complète), avec une préface du Général Weygand (1867-1965), sous l'égide de la "Fédération André Maginot". Créée en 1888 par des anciens combattants sous la forme d'une "Union fraternelle", nommée en 1933 Fédération nationale des mutilés, victimes de guerre et anciens combattants, elle ajoute en 1953 à son appellation la mention "André Maginot" (qui en a été Président d'octobre 1918 jusqu'à son décès en janvier 1932) et devient en 1961 la Fédération nationale André Maginot dite « FNAM ».
En fait, si je n'ai pas publié ce billet pour le 11 novembre, c'est qu'il me restait trop de travail dessus par rapport à ce que j'avais en tête, raison pourquoi Il s'appelait... le soldat inconnu (tout de même plus facile comme sujet de chronique!) s'était imposé...