Les yeux plus grands que le ventre - Cavanna
En ce 7 décembre 2025, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) poursuis mon exploration de l'oeuvre autobiographique de François Cavanna (1923-2014), fondateur du premier Charlie Hebdo et membre jusqu'à sa mort de la rédaction de l'actuelle série du titre. Cela fait plus de 18 mois que j'avais chiné ce titre de 1983, dans son édition d'origine (grand format) et non en réédition "poche" comme d'autres oeuvres de Cavanna déjà chroniquées.
Cavanna, Les yeux plus grands que le ventre, Belfond, 1983, 315 pages
Dans un autre titre, Maria, acheté ultérieurement et dont je parlerai une autre fois, l'"Avertissement" (p.9) dit: "Ce livre [Maria] est le cinquième d'une série autobiographique qui commença avec Les Ritals et continua avec Les Russkoffs, puis Bête et méchant, enfin Les yeux plus grands que le ventre".
Pour cet ouvrage qui est mon sujet du jour, p.9 aussi, l'exergue signée Cavanna annonce sobrement: "Ce livre aurait dû s'appeler "Mémoires d'un vieux con", mais le titre était déjà pris".
Alors qu'en fait (?!), cet ouvrage narre l'histoire d'une rencontre et d'une "histoire" entre une jeune femme de 28 ans (prénommée Gabrielle), mariée et mère d'un bambin d'un an, et Cavanna, la cinquantaine, en couple depuis 27 ans avec Tita et beau-père ou père de cinq enfants déjà grands (trois et deux). Il s'agit d'une autobiographie parfois "à la troisième personne", forme sans doute appropriée alors qu'il s'agit de "prendre du recul" (comme on pourrait dire). Gabrielle débarque à la rédaction, avec en projet un journal animé par son "collectif" d'assistantes sociales, psy, etc. ciblant les "seniors" (comme on ne disait pas encore) pour leur permettre de s'autonomiser... et c'est "l'indicible essentiel", comme [il] l'avait déjà su, trois fois, pas davantage, au cours de [sa] vie (p.16) - ils "concluront" environ un an plus tard, à l'improviste, une nuit de bouclage de leurs journaux respectifs (chapitre "Avant l'aurore, il y a l'aube", p.43). Petit retour en arrière sur l'aventure de ses hémorroïdes en mai 68 (avec Suzanne, proctologue, une éphémère - mais première blessure pour Tita). Et, encore plus loin, jusqu'à expliquer sa fascination enfantine (il emploie le mot "obsession") pour LA femme, en attendant l'Amour (adolescent timide!).
Le titre du livre, nettement plus polysémique que Les Ritals ou Les Ruskoffs, évoque bien les crises et les contradictions dont Cavanna va exposer les rouages, en long, en large et en travers, au fil des pages. Il mêle, dans cet exposé-analyse, l'avancée du temps, la vie professionnelle et la manière dont pour lui elle fonctionne, la relation aux autres en général et à la femme (... au pluriel!) en particulier. Et c'est là tout le "problème": en relation amoureuse avec ses deux femmes, et ne souhaitant (sincèrement?) faire de mal à aucune, il ne sait pas choisir, ne choisit pas, reste dans un flou inconfortable pour tout le monde, en veut et s'en veut... Il doit assumer une tentative de suicide ici, s'apercevoir là qu'il se conduit bêtement en "mâle jaloux" en refusant instinctivement la liberté réciproque... Cavanna se donne dans ce livre de fort grands airs d'égoïsme et d'égotisme, "très vulnérable aux tentations" même s'il rêverait de ne faire souffrir personne (contradiction dans les termes!). Il se complait peut-être un peu (mais c'est, comme toujours, brillamment écrit!) à faire comprendre que, conscient quelque part qu'il fait souffrir les deux femmes et lui-même, il laisse faire les choses par faiblesse sans trancher.
Et puis nous avons des anecdotes sur ses demeures successives ou simultanées (toujours bricoleur dans l'âme), sur sa basse-cour à la campagne (pintades, canards de Barbarie, chiens, chats...). Il nous parle de "ses" journaux (Hara Kiri, L'Hebdo Hara Kiri devenu Charlie Hebdo qui, lorsque l'ouvrage est rédigé, vient de cesser sa publication...). Notre auteur nous livre une vision de son processus d'écriture très personnel pour ses chroniques dans Charlie Hebdo: texte pondu à la dernière minute, en cherchant longuement l'inspiration, seul dans la nuit, juste pour le bouclage, chaque lundi, en s'étant désespérément efforcé de dire quelque chose d'original sur l'actualité chaude du moment, pour amener le lecteur de Charlie à se dire "oui, c'est ça que je pensais sans savoir l'exprimer"! Il a (pp.280-281) quelques pages définitives (et très pessimistes) sur la politique.
Vers la fin du livre, nous trouvons une (non moins définitive?) ode à la solitude (p.299): "les autres sont parfois - rarement - source de joie (par exemple quand j'aime, sexuellement ou autrement). Ils sont infiniment plus souvent source de contrainte, d'ennui, de danger. Par dessus-tout quand ils t'imposent leur amitié, leur gentillesse. Leur amour, jamais en résonance avec le tien", qu'a précédé (p.274) un lapidaire "La femme pense à l'homme. L'homme pense à soi". Bref, tout ça ne peut finir que par le suicide du rédacteur, bien entendu. En fait, comme chacun sait (puisque dit plus haut), Cavanna est mort en 2014, plus de 30 ans après la parution de ce "roman autobiographique". De son côté, Tita est morte en 2022, sans avoir contrepointé les dires et affres de Cavanna. Ou peut-être dans l'ouvrage posthume (2020) signé François Crève, Ducon!, que je finirai bien par dénicher aussi et par lire une année ou l'autre...?
Alys (Catsbooksrock) en avait parlé en 2017.
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Pas de rapport direct avec Cavanna, mais je souhaite signaler que je lis chaque semaine, dans les numéros actuels de Charlie Hebdo, des réactions (en général positives) de lecteurs à la proposition (boutade?) de faire entrer Charb au Panthéon (proposition lancée il y a deux mois). Pour ma part, je ne trouve pas cette idée plus bête (et méchante) qu'une autre! Donc allons-y, je suis "pour" aussi.
*** Je suis Charlie ***