L'or du Cristobal - Albert t'Serstevens
Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) connaissais depuis des décennies l'existence de ce titre, repéré dans les listes de "titres disponibles" de vieilles éditions "livre de poche" (il y aurait le N°616 - quand j'en ai regardé une photo, je me suis dit que je ne l'avais jamais eu entre les mains!). Alors quand j'ai repéré, dans une autre édition, dans un bac d'occasion, je n'ai pas hésité, même si celle-ci est nettement plus récente...
Albert t'Serstevens, L'or du Cristobal, Albin Michel, coll. Librio N°33, 1994 (EO 1936)
J'ai appris avec amusement que Blaise Cendrars (1887-1961), qui avait publié L'Or en 1925, était (de 1913 à sa mort en 1961?) un grand ami de t'Serstevens (1885-1974 - bien oublié de nos jours, lui). Chez Cendrars, l'or est "natif", dans la terre, et il faut l'en extraire. Chez t'Serstevens, il s'agit de mettre la main de haute lutte sur un trésor dissimulé!
Dans le roman L'or du Cristobal, l'histoire est censée se dérouler en mai et juin 1916, en pleine Première guerre mondiale, de l'Equateur jusqu'en Polynésie française. Cela commence par un peu de géographie, la présentation de Guayaquil, le plus grand port de commerce en Equateur. La guerre en Europe est lointaine, mais les journaux locaux publient les communiqués des uns et des autres, "qui sont tous de victoire" (p.13). Ici, la guerre fait marcher à plein le commerce (mines, plantations, exploitations forestières, ...). C'est jour de réception chez le colonel Roméro Tovar, chef de la police du port, qui a gagné cette prébende lors de la Révolution de 1912... Ils sont vingt à table, lui-même, et ses 19 invités dont une femme, Edith Macmillan, surnommée "La Rubia". Elle lui extorque des informations sur un cargo arrivé au port l'après-midi même: le Cristobal. Tous armés, les convives bien imbibés font un concours à qui éteindra le plus de lampes - avec pour prix un vrai baiser d'Edith. Ayant perdu, le colonel tire et atteint à la poitrine... une statue de plâtre la représentant. Mais l'action commencera véritablement le lendemain... à l'heure de la sieste, chez Edith (rendez-vous donné pour le consoler, pense-t-il).
Et avant le repos du guerrier, la jeune tentatrice de 23 ans va entortiller autour de son petit doigt ce quadragénaire aventurier - elle a pris la peine de se renseigner sur ce qu'il faisait en 1902 par exemple, elle sait qu'il est ancien marin... Entre en scène un nouveau personnage: le premier lieutenant (troisième officier...) du Cristobal, à bord duquel est chargée une banale cargaison de charbon. William Dupuis (tout ce qu'il y a d'américain: c'est son grand-père qui est venu de la France avec des socialistes de son époque, et lui-même ne parle pas un mot de français), amant de la femme de son capitaine (allemand de souche), a eu connaissance d'une information capitale...
Notre trio dresse ses batteries. L'équipage du Cristobal est composé de 31 hommes (dont 18 aux machines). Seuls les officiers possèdent une arme à feu. Contre eux, le colonel et son âme damnée, le Saïnos (ils ont navigué ensemble pendant 10 ans, peut-être déjà mené à bien ensemble une baraterie...), vont recruter un équipage d'une vingtaine d'hommes de sac et de corde (pardon, de "bout"), nécessaire pour conduire le cargo après s'en être emparé, en en disant le moins possible sur le véritable but de la prise à l'abordage qui conditionne le voyage: quelques hommes de confiance qui formeront les cadres, et d'autres (matelots, soutiers) jaugés un par un par Roméro, avec promesse d'être payés à prix d'or s'ils s'engagent dans une aventure d'une semaine payée au tarif de six mois sans poser de questions indiscrètes. "Je vais les interroger sur ce qu'ils savent faire, et surtout leur dire ce que j'attends d'eux. Ces gens-là ont besoin de paroles presque autant que d'argent" (p.56). Et ça ne traîne pas: dix pages plus loin, le bateau est pris, presque sans casse. Le capitaine, retranché dans sa cabine, se tire une balle dans la tête, le prénom de sa femme à la bouche, et seuls quelques coups de crosse ou de couteau ont été distribués...
Après l'appareillage, qui s'est déroulé sans encombre, la question se pose de flanquer par-dessus bord en pleine mer, ou non, les 29 hommes de l'ancien équipage. La décision est tranchée non sans mal entre le colonel, son "second" (William) et Edith. Petit intermède comique: fumeur invétéré, le colonel n'a pas emporté assez de ses bons cigares "Colorado" du Nicaragua (50? Il n'en a pas pour trois jours!), et doit se contenter de "cigares de Californie, longs, épais, fournis de bagues prétentieuses détestables" (p.100), trouvés à bord. Ensuite, il s'agit de se débarrasser du nouvel équipage (royalement payé, rubis sur l'ongle... et en or, pas en billets!), en missionnant le Sainô pour qu'il ramène une goélette chercher le trio des chefs sur l'atoll polynésien où a été caché le cargo. Jusque-là, tout va bien.
Ce roman d'aventure finit pourtant de manière quelque peu morale, en démontrant une fois de plus que l'or ne fait pas le bonheur... Après un véritable duel entre les deux aventuriers (et pas pour l'or!), c'est la marine de guerre française qui tirera les marrons du feu.
Je ne vous ai évidemment pas tout dévoilé, je vais rajouter deux citations, qui montrent bien que Roméro a beau être une canaille, il ne manque pas de panache.
p.90, Roméro au Second de l'ancien équipage (Herr Muller): "croyez-moi, il y a autant de gloire, aujourd'hui, à être gangster, que, jadis, à être conquistador. Vous savez bien qu'il n'y a plus rien à conquérir nulle part, si ce n'est l'argent des autres...".
p.95, Roméro à William: "vous êtes vraiment plus français que vous ne le pensez, lieutenant Dupuis. Vous êtes plein d'idées généreuses et de cet altruisme qui, finalement, conduira le pays de votre grand-père à sa perte. Nous entrons aujourd'hui dans une période où la force, la vraie, celle qui n'hésite jamais, comptera seule aux yeux des hommes. Les gens comme vous sont condamnés à disparaître".
Je ne sais pas si ces citations reflétaient ou non les idées de t'Serstevens, sachant que le roman a été rédigé de 1932 à 1935 selon les indications de l'auteur en fin d'ouvrage.
En tout cas, les actes des protagonistes sont plus francs, plus brutaux, moins tarabiscotés que dans Le triangle d'or de Maurice Leblanc (publié en feuilleton en 1917 et en volume en 1918) où il est question d'or monnayé devant servir à l'effort de guerre allemand...
Oh allez, je lâche le morceau (sucre?). Un soucrès (sucre!) valant un demi-dollar en 1916, 38 millions de sucres étaient en jeu (95 millions de francs-or - une fortune...): de l'or américain envoyé par les banques américaines d'origine allemande pour soutenir le IIe Reich!
Cette quête d'un monceau d'or par la violence, c'est un thème que les films de guerre ou les westerns ont bien souvent traité: Les rois du désert, De l'or pour les braves, Les morfalous, La caravane de feu, El Condor, Il était une fois la Révolution, et j'en oublie...
J'inscris ce roman d'aventures maritimes (dont j'ai apprécié la lecture) au Book trip en mer (saison 3) chez Fanja ainsi que pour le challenge 2026 sera classique aussi! organisé par Nathalie...
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... sans oublier le challenge Pages de la Grande guerre 2026 également organisé par Nathalie.
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