Pile entre deux - Arnaud Le Guilcher
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J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) lu très vite et avec délectation Pile entre deux, roman d'un auteur que je ne connaissais pas, "cueilli" au hasard d'un bac le mois dernier parce qu'il me semblait pouvoir être éligible au challenge Book trip en mer (saison 3) chez Fanja...
Arnaud Le Guilcher, Pile entre deux, Stéphane Million éditeur, Pocket n°15723,
2015 (EO 2013), 341 pages
Par quel malencontreux hasard un couple de parents se retrouve-t-il en plein milieu du Pacifique (atoll de Midway!), prisonniers loin de leur jeune fils resté en France? Cela pourrait être un thriller, une robinsonnade, un livre de science-fiction, une romance... et ce n'est rien de tout cela (ou un peu tout!). On est plutôt à la fois dans une uchronie et dans une saga familiale à la Pennac. L'auteur qualifie son livre de "fable" (comme Les caves du Vatican étaient qualifiées de "sotie").
Je pense que ce roman aurait pu porter en exergue "Mon seul ennemi, c'est la finance" (si cela vous rappelle quelque chose...). L'histoire se passe "de nos jours" (mais déjà dans le passé, vu que le bouquin date d'il y a plus de 10 ans désormais). Le roman est (notamment) écrit "à la première personne" du point de vue d'Antoine, homme au foyer qui visite régulièrement son père "alzheimer". Sa moitié se prénomme Judith, elle travaille dans le quartier de La Défense comme mathématicienne pour le "trading". L'action commence quand elle l'appelle pour qu'il vienne l'aider à déménager ses affaires: elle s'est fait licencier!
Mais c'est pire que ça, en fait: à peine arrivés dans le bureau au 19e étage de la Tour (gravie à pied, avec le pote à qui il avait fait appel pour conduire la voiture), ils sont tous "raflés" et embarqués (en avion!) vers ce trou perdu (entouré à perte de vue par les débris de plastique amenés par les courants marins): l'atoll de Midway. Les autorités mondiales (l'ONU...) ont décidé que le monde marcherait mieux si tous les "responsables" des dérives de la bourse et de la financiarisation à outrance étaient mis "hors circuit" (quelques milliers de personnes?). On les déporte, on leur parachute régulièrement de la nourriture, on les surveille par satellite et on les tue s'ils tentent de s'évader. Aussi simple que ça...
... Mais il faut bien entendu lire toutes les pages, écrites dans un style rapide qui m'a vraiment fait songer à celui employé par Pennac pour la saga Malaussène. Au fil des pages, on a la description de la société masculine sur l'île (Antoine, son copain et un troisième homme trouvent une planque tranquille, pendant que, bien entendu, un tyran prend le pouvoir sur "les masses"...). De son côté l'ONU s'aperçoit que finalement, la finance était peut-être aussi indispensable à la bonne marche du monde que l'estomac l'est pour les membres du corps humain (selon l'apologue du consul Agrippa Menenius Lanatus): tout tombe en quenouille, plus de sous, plus moyen de surveiller les détenus (s'ils sont brimés, "qu'ils se démerdent!", répond le papa "ponte" de l'ONU à son fiston, stagiaire "pistonné" et chargé de faire le lin onusien avec les déportés), le transport aérien bat de l'aile, et on va peut-être finir par les passer au napalm, ça évitera des frais et empêchera que certains de ces ex-grands financiers aient la langue trop longue.
Heureusement (et c'est peut-être là qu'on rentre dans le côté fabuleux...), le copain initie Antoine à la méditation et au yoga, ce qui le connecte à la nature - et en premier lieu à un albatros lui-même "leader" de la colonie locale. Le tyran en fera les frais. Quant aux femmes (qui n'étaient pas captives, elles, sur l'atoll lui-même, mais à bord de cargos-pontons amarrés en mer), elles seront délivrés après quelques malheurs. La liberté retrouvée, il ne reste plus qu'à aller rejoindre fiston en France à bord d'un des cargos. Et s'il n'y a plus de pétrole, en avant les baleines! Le bouquin s'arrête là. Mais, bien entendu, je suis loin d'avoir tout dit...
Citation p.148:
"Les civilisations étaient des entités avec un début et une fin et on constatait avec terreur que la nôtre mourait en versant dans l'idiocratie la plus manifeste. On sentait que le soleil se couchait sur une terre où la culture et les choses de l'intellect avaient une valeur, et qu'à son lever, rien ne serait plus pareil...
Des abrutis dirigeaient des barbares qui aliénaient des cons. On en était là...".
[Réflexion faite, je vous fais grâce de la citation des réflexions d'Antoine sur les kilos en trop passé 30 ans (p.216), c'est trop cruel!]
Il s'agit vraiment d'un "page-turner", j'ai été captivé de bout en bout, sauf lors de quelques interventions (autre type de police de caractère) d'un personnage inattendu (non, ce n'est ni l'albatros ni une baleine). J'ai particulièrement apprécié quelques "morceaux de bravoure" liés à la vie de couple (que celui-ci se rappelle alors qu'ils sont séparés et qu'ils commencent à peine à pouvoir communiquer via "albatros express"): "nouilles sautées"; "échographie"...
Le seul billet que j'ai pu trouver sur Pile entre deux, c'est sur La gazette de Marie-Claire (dernier billet en 2020). Si d'autres l'ont lu et chroniqué, je rajouterai les liens par la suite!