L'abeille d'Ouessant - Hervé Hamon / Mémoires du large - Eric Tabarly
Il y a déjà plusieurs jours que j'avais commencé deux billets, souhaitant les publier l'un après l'autre dans le cadre du challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja. Mais j'ai été incapable de finir l'un ou l'autre avant de passer au second... En ce dernier jour de challenge, je me résous donc à les fusionner!
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"J'avais pourtant pris de bonnes résolutions. Achevant [son livre précédent], je m'étais juré de laisser croître et décroître nombre de lunes, avant d'y retourner - du moins publiquement. Je ne voulais pas (et n'ai nullement changé d'avis) que mon emportement maritime devînt une spécialité, d'autant que le folklore, en la matière, est vite envahissant. À forcer le genre, il vous pousse sur la plume une algue verte, sur le menton une barbe hirsute, et sur le plateau de télévision certaine patte, au coin de l'oeil, qui trahit le cap-hornier d'opérette."
Ainsi débute le [premier] livre que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vous présente aujourd'hui.
Hervé Hamon, L'Abeille d'Ouessant, Editions du Seuil, coll. Points N°P736, 2000 (EO 1999), 280 pages
C'est pour le bonheur de ceux qui aiment des livres retraçant la vie quotidienne mais exceptionnelle de marins spécialisés (livre de non-fiction, donc, même si la "mise en forme" de ce qui peut être glané lors d'un "reportage vécu" est parfois nécessaire) que l'auteur a fini par mettre son sac à bord de l'Abeille Flandre, basée à Brest, pour plusieurs mois, par intermittence (il y était "le treizième homme" [p.132]). "Il fut convenu que, de septembre 1997 à l'été 1998, je séjournerai périodiquement sur le bateau, et que, le reste du temps, il [l'un de ses deux commandants, Charles Claden dit "Carlos"] m'avertirait dès qu'une tempête était en vue" (p.25)». L'image de couverture est particulièrement bien choisie: au loin, la silhouette dans une mer agitée, entre chien et loup, du remorqueur de haute mer, et en gros plan, deux hommes composant son équipage, harnachés de pied et cap et manifestement "en mission" hors de leur navire (à bord d'une autre embarcation... Zodiac ou bateau attendant la remorque?). Sur demande de Carlos, Hervé Hamon a même pu être embauché pour filmer (capter le déroulement d'un sauvetage compliqué) à bord de l'Abeille Languedoc (le sister ship, basé à Cherbourg).
Mais au contraire de la BD S.O.S. Bagarreur qui était axée sur un unique sauvetage, ce "reportage au long cours" nous donne un panorama très complet sur la vie à bord d'un des remorqueurs dont l'Etat a souhaité la mise en place après la catastrophe de l'Amoco Cadiz (1978), alors que le trafic maritime à la jonction Atlantique / Manche, le "rail d'Ouessant", a été réorganisée (lisez le livre pour en savoir davantage!). Notre remorqueur est, 7 jours sur 7 et 365 jours par an (et par n'importe quel temps), prêt à appareiller pour aider tout navire en difficulté dans son secteur de surveillance. Ses puissants moteurs (quatre), ses deux arbres d'hélice, ses systèmes redondants, mais aussi l'habileté de son équipage, font qu'il est capable de tirer un pétrolier de 500 000 tonnes par tous les temps (même force 12 sur l'échelle de Beaufort). Ses missions? Conseiller un capitaine dont les cartes ne sont pas à jour et qui dévie dangereusement vers les rochers. Lancer une remorque. Evacuer un équipage. Sauver un navire et sa cargaison... Que de récits à lire!
À l'époque, la plupart des marins des Abeilles sont issus de la marine marchande (Marmar), et le livre fourmille d'histoires recueillies auprès de ces rudes marins (ou de leurs "anciens"), instillées au fil du récit. Il y est question du déclin de l'"armement" français, concurrencé par les armateurs étrangers à bas coût (main-d'oeuvre essentiellement). p.94, on lui explique: "Tu comprends, le Philippin ou le Coréen, il n'est pas moins bon marin que nous quand il est marin. Mais les gars qui acceptent ces embarquements pour 25 dollars, ils ne sont pas plus marins que mon boucher. C'est des gars qui se tapent cinq ans de mer, qui économisent un max, et qui ouvrent un bistrot dès qu'ils sont rentrés au pays." Pas un mot du "shangaïage", par contre. Dans une des opérations (p.146) dont Hamon a été témoin, on verra l'aide-cuisinier d'un porte-container, un Malgache, être hélitreuillé par hélicoptère, "tenant à la main un pochon de plastique dans lequel il serrait les dollars économisés un à un depuis cinq ans. Et l'on a vu le pochon se déchirer, les billets s'égrener au vent des pales"...
On a des histoires d'hommes qui se doivent mutuellement une confiance absolue (ils risquent leur vie et celle des autres). "Il n'y a pas de bon équipage. Un bon commandant se démerde avec ce qu'il a", dit Carlos (p.236). Les femmes ne sont pas absentes (naufragées, visiteuses, épouses, et même une commandante de remorqueur de port), ou le sujet de plaisanteries de tradition goguenarde (p.196): "toujours, mon ami, toujours téléphoner à la maison, ne jamais sonner à l'improviste...", ou la vieille histoire de ce marin, rongé durant toute une traversée océanique par des doutes sur la fidélité de sa femme et quasiment en grève de la faim. Une fois rassuré sur ce point, sa grosse bordée pour arroser ça se termine... au bordel. Face à cela, les épouses se racontent de l'une à l'autre des plaisanteries de femmes de marin (p.114): "- Et ça n'est pas trop dur d'avoir votre homme pour un mois, après tant d'absence? - Mais non, voyons, un mois, c'est vite passé...".
Hamon nous parle de Jean-Paul, le cuisinier-directeur général, syndicaliste qui, en 30 ans de carrière a vu défiler bien des interlocuteurs, ou Eric, trentenaire polyvalent, qu'il retrouve soit sur la passerelle (second capitaine), soit aux machines (second mécanicien). Il est aussi question, dans l'ouvrage, de la SNSM (Société nationale de sauvetage en mer), dont un "patron" donne ce qui pourrait être le mot de la fin pour expliquer le sens de la "mission": "je pose un postulat. Je postule que, ce que je fais, n'importe qui le ferait pour moi" (p.268). J'ai encore relevé (p.174,) la question posée à Carlos (le capitaine), d'une part, et au Prémar (Préfet maritime), d'autre part, pour savoir si l'autre était d'abord un affréteur / un affrété, un supérieur hiérarchique / un subordonné, ou bien un marin avec qui étaient entretenues des relations de marin à marin. Réponses (séparées): "D'abord un marin, [ont-ils] répondu, sans hésitation aucune".
Quelques années après la sortie du livre, en 2005, l'Abeille Flandre a été remplacée, à Brest, par l'Abeille Bourbon, désormais nommée (depuis avril 2025) l'Abeille Bretagne. L'Abeille Flandre a fini son service à Toulon comme navire de remorquage d’urgence de haute mer en Méditerranée, jusqu'en 2022, où il est ramené à Brest pour y être démantelé en 2023. L'une de ses hélices y est exposée.
Hervé Hamon a écrit plusieurs autres livres sur le monde maritime. Coopté comme "écrivain de marine" en 2005, il a choisi en 2022 de quitter ce cénacle.
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Mon autre (et dernier) livre est une autobiographie. Ayant débuté mes participations à la 2e saison du Book trip en mer de Fanja avec Kersauson, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) trouvais intéressant de les conclure par Tabarly!
Éric Tabarly, Mémoires du large, Editions de Fallois,
Le livre de Poche N°14448, 2018 (1er DL 1998, EO 1997), 283 pages
Je crois qu'il s'agit du dernier livre publié par le navigateur avant sa disparition en mer, le 12 juin 1998. Un cahier central de 27 photos en noir et blanc nous présente Eric (barrant à trois ans [il est né en juillet 1931] le voilier paternel Annie...), ses proches, ses bateaux successifs, ses équipages (du moins quelques-uns des nombreux équipiers qu'il a formés), et 27 chapitres nous racontent toute sa vie à la première personne. Les premières pages sont pour "le" Pen Duick, celui qui porte aujourd'hui le numéro I d'une série poursuivie officiellement jusqu'à VI (si j'ai bien compris, celui qui aurait dû être le septième quand Taraly en réalisait la maquette est devenu, à l'ère du sponsoring-"naming", le Paul-Ricard).
Cette autobiographie suit ensuite classiquement l'ordre chronologique, expose comment le Pen Duick "familial" a fini par lui être donné par son père, comment Eric s'est engagé dans la marine (dans l'aéronavale, d'abord) pour gagner une solde lui permettant de réparer le bateau, puis comment il a pu (à sa seconde tentative) entrer à l'Ecole navale pour devenir officier de la marine et ingénieur (il y faisait du sport, en privilégiant la régate sur les voiliers de l'école plutôt que la course à pied), comment il a fini (en juillet 1965) par être détaché auprès du ministère de la jeunesse et des sports (dont le ministre était alors Maurice Herzog). Avant cela, la Transat anglaise en solitaire qu'il a gagnée à bord de Pen Duick II en 1964 occupe à elle seule une cinquantaine de pages (il raconte aussi avoir dû décliner une première invitation par de Gaulle à l'Elysée (pour cause de priorité de marin... [la mise à l'eau de Pen Duick III ne pouvait se faire qu'à la même date, pour raison de marée]).
J'ai entendu de mes oreilles un officier marinier retraité parler de l'époque où, depuis son propre navire, il voyait Éric Tabarly ramener au port, à Lorient, l'EDIC 9092 (engin de débarquement d'infanterie et de chars) sur lequel il a effectué son temps de commandement règlementaire (évoqué p.63). Il a pris sa retraite de la Marine nationale en juillet 1985 avec le grade de capitaine de vaisseau (équivalent à colonel dans les autres armes). p.268, il dit que c'est la Transat 76 qui a déclenché la course aux sponsors et l'intrusion de l'argent dans le monde de la voile.
Toute sa vie, il l'a passée à naviguer en course au large (en solitaire ou en équipage), à faire les plans du voilier suivant, à chercher (et trouver) de l'argent pour sa construction, en tâchant qu'il soit prêt à temps pour l'engager en course... Il a créé la société Pen Duick en 1973 (son ami Gérard Petipas a accepté dès 1972 d'en être le dirigeant, ce qu'Eric Tabarly ne pouvait pas être, en tant qu'officier de la Marine nationale en activité). L'argent manquant toujours (malgré les droits d'auteurs sur les livres d'Eric), ils songent à mettre en place une maison d'(auto-)édition. Consulté à ce sujet, le baron Bich n'a pas donné d'argent, mais le meilleur des conseils, en substance (p.243): "vous êtes jeunes et prêts à travailler, Eric a un nom et vous une marque, Pen Duick, qui vaut des milliards en notoriété. Ne vous fourrez jamais entre les mains des banquiers car si vous faites appel à eux, vous êtes morts. Débrouillez-vous seuls".
Je me rappelle encore un disque que j'écoutais, ado, "Éric Tabarly présente Les chansons de la mer" (1973), où il racontait l'un ou l'autre épisode de course entre deux chansons (je ne sais pas combien il avait dû toucher pour cela).
Enfin, il ne le dit pas dans le livre, mais sa fiche sur Wikipedia (consultée le 30/11/2025) signale qu'il a été admis à l'Académie de marine dans la section Marine marchande et plaisance le 5 juin 1990. Je dirais que ce livre est à son image: peu bavard, direct, sans mâcher ses mots, délivrant des informations plutôt que livrant des états d'âme.
J'avais lu il y a quelques années le livre écrit par son frère Patrick (né en 1944), Frères de mer (2018). Je n'ai pas (encore) lu celui écrit par sa fille Marie (née en 1984), Éric Tabarly, mon père (2008). L'un comme l'autre ont pratiqué ou pratiquent la course au large.
PetiteMarie29 (dernier billet en 2018) avait parlé de Mémoires du large en 2010.
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