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30 novembre 2025

L'abeille d'Ouessant - Hervé Hamon / Mémoires du large - Eric Tabarly

Il y a déjà plusieurs jours que j'avais commencé deux billets, souhaitant les publier l'un après l'autre dans le cadre du challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja. Mais j'ai été incapable de finir l'un ou l'autre avant de passer au second... En ce dernier jour de challenge, je me résous donc à les fusionner!

"J'avais pourtant pris de bonnes résolutions. Achevant [son livre précédent], je m'étais juré de laisser croître et décroître nombre de lunes, avant d'y retourner - du moins publiquement. Je ne voulais pas (et n'ai nullement changé d'avis) que mon emportement maritime devînt une spécialité, d'autant que le folklore, en la matière, est vite envahissant. À forcer le genre, il vous pousse sur la plume une algue verte, sur le menton une barbe hirsute, et sur le plateau de télévision certaine patte, au coin de l'oeil, qui trahit le cap-hornier d'opérette."
Ainsi débute le [premier] livre que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vous présente aujourd'hui.

Hervé Hamon, L'Abeille d'Ouessant, Editions du Seuil, coll. Points N°P736, 2000 (EO 1999), 280 pages

 

C'est pour le bonheur de ceux qui aiment des livres retraçant la vie quotidienne mais exceptionnelle de marins spécialisés (livre de non-fiction, donc, même si la "mise en forme" de ce qui peut être glané lors d'un "reportage vécu" est parfois nécessaire) que l'auteur a fini par mettre son sac à bord de l'Abeille Flandre, basée à Brest, pour plusieurs mois, par intermittence (il y était "le treizième homme" [p.132]). "Il fut convenu que, de septembre 1997 à l'été 1998, je séjournerai périodiquement sur le bateau, et que, le reste du temps, il [l'un de ses deux commandants, Charles Claden dit "Carlos"] m'avertirait dès qu'une tempête était en vue" (p.25)». L'image de couverture est particulièrement bien choisie: au loin, la silhouette dans une mer agitée, entre chien et loup, du remorqueur de haute mer, et en gros plan, deux hommes composant son équipage, harnachés de pied et cap et manifestement "en mission" hors de leur navire (à bord d'une autre embarcation... Zodiac ou bateau attendant la remorque?). Sur demande de Carlos, Hervé Hamon a même pu être embauché pour filmer (capter le déroulement d'un sauvetage compliqué) à bord de l'Abeille Languedoc (le sister ship, basé à Cherbourg).

 

Mais au contraire de la BD S.O.S. Bagarreur qui était axée sur un unique sauvetage, ce "reportage au long cours" nous donne un panorama très complet sur la vie à bord d'un des remorqueurs dont l'Etat a souhaité la mise en place après la catastrophe de l'Amoco Cadiz (1978), alors que le trafic maritime à la jonction Atlantique / Manche, le "rail d'Ouessant", a été réorganisée (lisez le livre pour en savoir davantage!). Notre remorqueur est, 7 jours sur 7 et 365 jours par an (et par n'importe quel temps), prêt à appareiller pour aider tout navire en difficulté dans son secteur de surveillance. Ses puissants moteurs (quatre), ses deux arbres d'hélice, ses systèmes redondants, mais aussi l'habileté de son équipage, font qu'il est capable de tirer un pétrolier de 500 000 tonnes par tous les temps (même force 12 sur l'échelle de Beaufort). Ses missions? Conseiller un capitaine dont les cartes ne sont pas à jour et qui dévie dangereusement vers les rochers. Lancer une remorque. Evacuer un équipage. Sauver un navire et sa cargaison... Que de récits à lire!

 

À l'époque, la plupart des marins des Abeilles sont issus de la marine marchande (Marmar), et le livre fourmille d'histoires recueillies auprès de ces rudes marins (ou de leurs "anciens"), instillées au fil du récit. Il y est question du déclin de l'"armement" français, concurrencé par les armateurs étrangers à bas coût (main-d'oeuvre essentiellement). p.94, on lui explique: "Tu comprends, le Philippin ou le Coréen, il n'est pas moins bon marin que nous quand il est marin. Mais les gars qui acceptent ces embarquements pour 25 dollars, ils ne sont pas plus marins que mon boucher. C'est des gars qui se tapent cinq ans de mer, qui économisent un max, et qui ouvrent un bistrot dès qu'ils sont rentrés au pays." Pas un mot du "shangaïage", par contre. Dans une des opérations (p.146) dont Hamon a été témoin, on verra l'aide-cuisinier d'un porte-container, un Malgache, être hélitreuillé par hélicoptère, "tenant à la main un pochon de plastique dans lequel il serrait les dollars économisés un à un depuis cinq ans. Et l'on a vu le pochon se déchirer, les billets s'égrener au vent des pales"...

 

On a des histoires d'hommes qui se doivent mutuellement une confiance absolue (ils risquent leur vie et celle des autres). "Il n'y a pas de bon équipage. Un bon commandant se démerde avec ce qu'il a", dit Carlos (p.236). Les femmes ne sont pas absentes (naufragées, visiteuses, épouses, et même une commandante de remorqueur de port), ou le sujet de plaisanteries de tradition goguenarde (p.196): "toujours, mon ami, toujours téléphoner à la maison, ne jamais sonner à l'improviste...", ou la vieille histoire de ce marin, rongé durant toute une traversée océanique par des doutes sur la fidélité de sa femme et quasiment en grève de la faim. Une fois rassuré sur ce point, sa grosse bordée pour arroser ça se termine... au bordel. Face à cela, les épouses se racontent de l'une à l'autre des plaisanteries de femmes de marin (p.114): "- Et ça n'est pas trop dur d'avoir votre homme pour un mois, après tant d'absence? - Mais non, voyons, un mois, c'est vite passé...". 

 

Hamon nous parle de Jean-Paul, le cuisinier-directeur général, syndicaliste qui, en 30 ans de carrière a vu défiler bien des interlocuteurs, ou Eric, trentenaire polyvalent, qu'il retrouve soit sur la passerelle (second capitaine), soit aux machines (second mécanicien). Il est aussi question, dans l'ouvrage, de la SNSM (Société nationale de sauvetage en mer), dont un "patron" donne ce qui pourrait être le mot de la fin pour expliquer le sens de la "mission": "je pose un postulat. Je postule que, ce que je fais, n'importe qui le ferait pour moi" (p.268). J'ai encore relevé (p.174,) la question posée à Carlos (le capitaine), d'une part, et au Prémar (Préfet maritime), d'autre part, pour savoir si l'autre était d'abord un affréteur / un affrété, un supérieur hiérarchique / un subordonné, ou bien un marin avec qui étaient entretenues des relations de marin à marin. Réponses (séparées): "D'abord un marin, [ont-ils] répondu, sans hésitation aucune".

 

Quelques années après la sortie du livre, en 2005, l'Abeille Flandre a été remplacée, à Brest, par l'Abeille Bourbon, désormais nommée (depuis avril 2025) l'Abeille Bretagne. L'Abeille Flandre a fini son service à Toulon comme navire de remorquage d’urgence de haute mer en Méditerranée, jusqu'en 2022, où il est ramené à Brest pour y être démantelé en 2023. L'une de ses hélices y est exposée. 

 

Hervé Hamon a écrit plusieurs autres livres sur le monde maritime. Coopté comme "écrivain de marine" en 2005, il a choisi en 2022 de quitter ce cénacle. 

 

********************

 

Mon autre (et dernier) livre est une autobiographie. Ayant débuté mes participations à la 2e saison du Book trip en mer de Fanja avec Kersauson, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) trouvais intéressant de les conclure par Tabarly!

Éric Tabarly, Mémoires du large, Editions de Fallois,
Le livre de Poche N°14448, 2018 (1er DL 1998, EO 1997), 283 pages

 

Je crois qu'il s'agit du dernier livre publié par le navigateur avant sa disparition en mer, le 12 juin 1998. Un cahier central de 27 photos en noir et blanc nous présente Eric (barrant à trois ans [il est né en juillet 1931] le voilier paternel Annie...), ses proches, ses bateaux successifs, ses équipages (du moins quelques-uns des nombreux équipiers qu'il a formés), et 27 chapitres nous racontent toute sa vie à la première personne. Les premières pages sont pour "le" Pen Duick, celui qui porte aujourd'hui le numéro I d'une série poursuivie officiellement jusqu'à VI (si j'ai bien compris, celui qui aurait dû être le septième quand Taraly en réalisait la maquette est devenu, à l'ère du sponsoring-"naming", le Paul-Ricard). 

 

Cette autobiographie suit ensuite classiquement l'ordre chronologique, expose comment le Pen Duick "familial" a fini par lui être donné par son père, comment Eric s'est engagé dans la marine (dans l'aéronavale, d'abord) pour gagner une solde lui permettant de réparer le bateau, puis comment il a pu (à sa seconde tentative) entrer à l'Ecole navale pour devenir officier de la marine et ingénieur (il y faisait du sport, en privilégiant la régate sur les voiliers de l'école plutôt que la course à pied), comment il a fini (en juillet 1965) par être détaché auprès du ministère de la jeunesse et des sports (dont le ministre était alors Maurice Herzog). Avant cela, la Transat anglaise en solitaire qu'il a gagnée à bord de Pen Duick II en 1964 occupe à elle seule une cinquantaine de pages (il raconte aussi avoir dû décliner une première invitation par de Gaulle à l'Elysée (pour cause de priorité de marin... [la mise à l'eau de Pen Duick III ne pouvait se faire qu'à la même date, pour raison de marée]). 

 

J'ai entendu de mes oreilles un officier marinier retraité parler de l'époque où, depuis son propre navire, il voyait Éric Tabarly ramener au port, à Lorient, l'EDIC 9092 (engin de débarquement d'infanterie et de chars) sur lequel il a effectué son temps de commandement règlementaire (évoqué p.63). Il a pris sa retraite de la Marine nationale en juillet 1985 avec le grade de capitaine de vaisseau (équivalent à colonel dans les autres armes). p.268, il dit que c'est la Transat 76 qui a déclenché la course aux sponsors et l'intrusion de l'argent dans le monde de la voile. 

 

Toute sa vie, il l'a passée à naviguer en course au large (en solitaire ou en équipage), à faire les plans du voilier suivant, à chercher (et trouver) de l'argent pour sa construction, en tâchant qu'il soit prêt à temps pour l'engager en course... Il a créé la société Pen Duick en 1973 (son ami Gérard Petipas a accepté dès 1972 d'en être le dirigeant, ce qu'Eric Tabarly ne pouvait pas être, en tant qu'officier de la Marine nationale en activité). L'argent manquant toujours (malgré les droits d'auteurs sur les livres d'Eric), ils songent à mettre en place une maison d'(auto-)édition. Consulté à ce sujet, le baron Bich n'a pas donné d'argent, mais le meilleur des conseils, en substance (p.243): "vous êtes jeunes et prêts à travailler, Eric a un nom et vous une marque, Pen Duick, qui vaut des milliards en notoriété. Ne vous fourrez jamais entre les mains des banquiers car si vous faites appel à eux, vous êtes morts. Débrouillez-vous seuls". 

Je me rappelle encore un disque que j'écoutais, ado, "Éric Tabarly présente Les chansons de la mer" (1973), où il racontait l'un ou l'autre épisode de course entre deux chansons (je ne sais pas combien il avait dû toucher pour cela).

 

Enfin, il ne le dit pas dans le livre, mais sa fiche sur Wikipedia (consultée le 30/11/2025) signale qu'il a été admis à l'Académie de marine dans la section Marine marchande et plaisance le 5 juin 1990. Je dirais que ce livre est à son image: peu bavard, direct, sans mâcher ses mots, délivrant des informations plutôt que livrant des états d'âme.

 

J'avais lu il y a quelques années le livre écrit par son frère Patrick (né en 1944), Frères de mer (2018). Je n'ai pas (encore) lu celui écrit par sa fille Marie (née en 1984), Éric Tabarly, mon père (2008). L'un comme l'autre ont pratiqué ou pratiquent la course au large.

 

PetiteMarie29 (dernier billet en 2018) avait parlé de Mémoires du large en 2010

29 novembre 2025

La gouvernante - Joy Fielding / Hurlements - Alma Katsu / La maison des mensonges - John Marrs

Moi, Dasola, je viens de me rendre compte que je n'avais pas écrit de billet depuis une semaine. Je ne vois pas passer le temps. Et je n'ai pas été au cinéma récemment. Il faut que je me rattrape. 

En attendant, j'ai lu des romans dont les trois que je vais chroniquer dans l'ordre où je les ai lus.

Je commence avec La gouvernante de Joy Fielding (Edition Michel Lafon poche, 417 pages) que j'ai lu lors d'un aller-retour en train. De nos jours, à Toronto au Canada, Jodi Bishop est agent immobilier dans un cabinet créé par son père. Elle est mariée à Harrison, un écrivain et animateur d'un atelier d'écriture qui dépend d'elle financièrement. Ils ont deux jeunes enfants. Jodi a une grande soeur, Tracy, une femme assez fantasque. Jodi qui est la narratrice raconte comment une certaine Elyse Woodley, une gouvernante digne d'éloges recrutée par ses soins avec de très bonnes recommandations, va s'immiscer peu à peu dans la vie des parents de Jodi et Tracy. En effet, la mère des deux soeurs est atteinte de la maladie de Parkinson et le père qui n'a pas bon caractère ne peut plus s'occuper d'elle. Les deux vivent dans une belle demeure. Les jours et mois passant, Elyse s'incruste, devient indispensable et ne se départit jamais de son sourire. Jodi se rend compte trop tard que le loup est entré dans la bergerie jusqu'à ce que... Un roman qui se lit agréablement.

Maintenant, je passe à Hurlements d'Alma Katsu, un thriller horrifique (Editions 10/18, 453 pages) qui s'inspire de faits réels. Aux Etats-Unis, en 1846-1847, en pleine ruée vers l'or, une centaine de personnes (hommes, femmes et enfants)  partent de Springfield, Illinois sur des chariots avec du bétail en direction de la Californie. La romancière se focalise sur la famille Donner qui a donné le nom à l'expédition. Le périple commence à partir de juin 1846. Parmi les pionniers, beaucoup ne parlent qu'allemand. Assez vite, un petit garçon disparait dont on ne retrouvera que le squelette. La peur s'installe peu à peu. Le convoi avance mais pas assez vite, il y a des tensions entre les individus. Les provisions s'amenuisent peu à peu, les Indiens ne sont pas loin et il y a surtout des aléas climatiques qui vont compromettre l'avancée de l'expédition et amener le trouble. D'autres personnes vont disparaître, un jeune Indien est sacrifié. L'histoire est bien menée mais l'ensemble est un peu long malgré des flash-back qui donnent des éclaircissements sur le passé et nature de certaines personnes. Vous pouvez vous contenter de lire l'article sur Wiki même si la romancière a extrapolé certains faits. 

Je termine avec La maison des mensonges de John Marrs (Edition City poche, 430 pages), une histoire éprouvante, un huis-clos dans une maison anglaise où vivent une mère (Maggie), 68 ans et sa fille Nina (36 ans). La mère dort dans un grenier aménagé avec une chaîne attachée à la cheville depuis deux ans. Nina travaille dans une bibliothèque. Au fur et à mesure que le récit avance, on va apprendre pourquoi la fille a enchaîné sa mère. C'est un huis-clos étouffant. Maggie et Nina racontent tour à tour ce qui se passe. Au bout du compte, la vie de ces deux femmes est terrifiante car l'une a toujours essayé de protéger l'autre. On découvre ou on devine les événements terribles qui se sont passés une vingtaine d'années auparavant. C'est un roman qui m'a mise mal à l'aise à un moment donné. Je l'ai trouvé un peu "too much" Et on ne peut pas dire que la fin soit heureuse car la boucle est bouclée. Je n'en dirai pas plus. 

26 novembre 2025

Carnets de patrouille - André Maginot

Tout le monde connaît certainement le nom de l'auteur du bouquin dont je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais parler aujourd'hui (ne l'ayant pas fait pour le 11-Novembre), dans le cadre des challenges "Pages de la Grande guerre 2025" et "2025 sera classique aussi!" tous deux organisés par Nathalie. Je l'ai découvert il y a quelques mois dans les rayons d'une des "bibliothèques partagées" que je fréquente cette année, et j'avais sauté dessus avec ces challenges bien en tête. 

André Maginot, Carnets de patrouille, Grasset, 1940, 181 pages
[présentés par Mme R. Joseph-Maginot]
(achevé d'imprimer le 4 juin - 10e édition)

 

Vérification faite, on peut facilement trouver d'occasion sur internet ce livre âgé de plus de trois quart de siècle pour le prix d'un livre neuf d'aujourd'hui. Son "avant-propos" nous dévoile que "Mme R. Joseph-Maginot" est la soeur du Maginot surtout connu pour la "ligne" éponyme. Elle y expose que l'auteur de ces "carnets" est mort avant d'avoir pu en revoir le texte. Elle dit "livre[r ces notes telles qu'elle les a] trouvées sans y changer un mot. Il me semble que ce sera mieux ainsi." Nous sommes le 1er août 1914, et l'auteur (récit à la 1ère personne) prend le train gare de l'Est à Paris, en direction d'un régiment de la défense de Verdun auquel il s'est fait affecter avec son collègue Chevillon. Seule note discordante dans l'enthousiasme des hommes ("À Berlin!"): une mère qui n'est pas arrivée à temps pour embrasser ses deux fils, soldats, avant qu'ils partent vers la frontière... "Elle a beau être fille et femme de soldats, s'être résignée depuis longtemps, en bonne Française qu'elle est, à donner ses enfants, son coeur maternel saigne à l'heure du sacrifice". Là, j'ai vraiment senti le gouffre qui différencie la population française du début du XXe siècle de celle de 2025.

L'ouvrage est organisé en 10 chapitres. Evidemment, ce n'est pas le "trouffion" moyen qui pouvait commencer par aller serrer la main à l'ami Grillon, sous-préfet de l'arrondissement, lui aussi mobilisé... et au coiffeur local, bombardé la veille chef de la "garde civique" (chargée entre autres de faire fermer les boutiques et les cafés indûment ouverts). Nos députés débattent, en déjeunant sur les bords de la Meuse, de la durée de la guerre. Maginot pense qu'elle durera plus de trois mois. Ils sont affectés au 44e régiment territorial, et, sur leur demande, sont affectés à la 6e compagnie, sous les ordres d'un capitaine de Bar-le-Duc (dont Maginot est élu député depuis 1910). p.37, une page en italique résume ce qui se passe jusque vers la mi-août. Dans le chapitre 3, titré "Notre recul en Woëvre", le 22 août évoque certaines pages de La Débâcle (Zola). Une nouvelle interpolation en italiques (ce ne sera pas la dernière!) explique que Maginot a lui-même l'idée de mettre en place des corps de "patrouilleurs réguliers", et pour commencer, le sergent Maginot va commander une section d'élite, d'hommes "plus soldats que militaires"... Le livre se termine sur la citation à l'ordre du régiment, à Verdun, en date du 22 novembre 1914, des hommes qui ont ramené sous une grêle de balles leur sergent [Maginot], blessé, ainsi que ceux qui avaient été tués en le défendant. Ces "patrouilleurs" et leurs faits d'armes m'ont fortement fait songer aux combats des hommes du Capitaine Conan (de Roger Vercel), les crimes en moins.

 

Je pourrais encore citer des lignes et des lignes du livre, je préfère laisser aux lecteurs la découverte des faits d'armes comme des états d'âme de notre combattant (cité à l'ordre de la division le 7 octobre, s'enorgueillissant d'avoir "gagné" un duel au fusil, à 400 m., contre un soldat allemand).

Revenons donc sur l'auteur au nom célèbre: André Maginot (1877-1932), ministre des pensions, primes et allocations de guerre presque deux ans, de janvier 1920 à janvier 1922, puis ministre de la guerre et des pensions jusqu'à juin 1924 (sous trois Présidents de la République et sept présidents du Conseil), a laissé son nom à un "concept", celui d'une ligne fortifiée à l'abri de laquelle la France serait inattaquable par l'Allemagne, qui l'avait envahie et vaincue en 1870 et s'était efforcée de le faire en 1914. On peut supposer que c'est précisément parce que, comme des millions d'hommes, il avait combattu dans les tranchées de 1914-1918 qu'il souhaitait, comme d'autres, empêcher le retour de tels massacres. 

 

Comme ministre, il avait succédé dans la fonction à son collègue Léon Abrami (1879-1939), autre député engagé comme simple soldat et aux côtés duquel il avait combattu en première ligne en août 1914, qui avait, lui, été sous-secrétaire d'Etat aux effectifs et pensions de novembre 1917 (un an avant la fin de la guerre) jusqu'en janvier 1920. Mort à 59 ans en janvier 1939, avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, Léon Abrami n'a donc pas connu la publication de ces Carnets de patrouille qui évoquent son rôle dans ce qui est pour nous la Première, et reste la Grande. 

 

Frédéric Chevillon (1879-1915), le troisième député et compagnon d'armes de ces débuts de la guerre, n'a, lui, pas survécu à la grande boucherie. Selon wikipedia (consulté le 10/11/2025), "sorti de la tranchée en criant «Vous allez voir comment on meurt dans le 15e corps», il meurt au champ d'honneur à l'âge de 36 ans le 21 février 1915, au cours de la bataille des Eparges". Cette mort m'a fait songer à celle d'Alphonse Baudin, mort sur une barricade pour s'opposer au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, en rétorquant à des ouvriers qui ne voulaient pas se faire tuer pour lui conserver son indemnité parlementaire: « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs [par jour] ! ».
Ayez les bons mots au moment de vous faire tuer, et l'Histoire retiendra votre nom... 

 

André Maginot a obtenu la Médaille militaire le 7 novembre 1914. Pour en confirmer la légalité "dans les formes", il aura sans doute fallu attendre la loi du 30 mars 1915 validant certains décrets pris en 1914, notamment celui du 13 août 1914 prévoyant un contingent spécial de légions d'honneur et médailles militaires pour les mobilisés, pour édicter que l'interdiction par l'article 3 de la loi du 18 juillet 1906, pour les parlementaires, de faire l'objet d'une nomination ou promotion dans la légion d'honneur ou la médaille militaire, ne s'applique pas aux nominations ou promotions dont ces membres peuvent être l'objet à raison de faits de guerre (et non une première rédaction, qui mentionnait juste "peuvent être l'objet à titre militaire"). 

 

Voici encore quelques explication contextuelles. Le gouvernement français a décrété la mobilisation générale le 1er août 1914 (en réponse à la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie). Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France (Jaurès avait été assassiné le 31 juillet), et c'est parti pour l'aventure. Le 4 août, le parlement (qui avait été convoqué le 2 août en session extraordinaire) vote 18 projets de loi permettant au gouvernement Viviani de mettre le pays en état de guerre avant de s'ajourner sine die. 235 parlementaires (des députés pour la plupart, car les sénateurs sont en général plus âgés) sont appelés sous les drapeaux. Le Parlement reprendra ses travaux en session extraordinaire à partir du 22 décembre 1914. 

 

Mon exemplaire de ce livre a eu ses pages coupées, et a donc bien été lu. Je me demande par combien de personnes, depuis 1940? Le titre a été réédité en 1964 (je ne sais pas si c'est le même texte, ou une édition plus complète), avec une préface du Général Weygand (1867-1965), sous l'égide de la "Fédération André Maginot". Créée en 1888 par des anciens combattants sous la forme d'une "Union fraternelle", nommée en 1933 Fédération nationale des mutilés, victimes de guerre et anciens combattants, elle ajoute en 1953 à son appellation la mention "André Maginot" (qui en a été Président d'octobre 1918 jusqu'à son décès en janvier 1932) et devient en 1961 la Fédération nationale André Maginot dite « FNAM ».

 

En fait, si je n'ai pas publié ce billet pour le 11 novembre, c'est qu'il me restait trop de travail dessus par rapport à ce que j'avais en tête, raison pourquoi Il s'appelait... le soldat inconnu (tout de même plus facile comme sujet de chronique!) s'était imposé... 

25 novembre 2025

Le voyage de Magellan (1519-1522) - La relation d'Antonio Pigafetta

C’est en lisant de vieux « Amis-Coop » lorsque j’étais gamin que je (ta d loi du cine, « squatter » chez dasola) me suis « gravé dans la mémoire » les aventures de Magellan, l’un de ces « grands navigateurs » de l’époque des « grandes découvertes ». Je me rappelle cette BD aux tons sépia où on le voyait être confronté aux mutineries, aux doutes de ses équipages, à la découverte du « détroit » qui porte son nom, à la famine lors de la traversée du Pacifique puis à la mort, mais pas avant que son « esclave » Henrique, après avoir pratiquement « bouclé » son propre tour du monde, se retrouve à proximité de son île natale, en tout cas dans une aire géographique où sa langue (le malais) était comprise. C’est par ce canal que j’avais entendu parler de Pigafetta (et non par mes études scolaires). Dans d’autres numéros, je crois qu'il y avait des BD du même tonneau sur Jules César, Alexandre le Grand, Gutenberg, Napoléon… 

Le voyage de Magellan, 1519-1522
La relation d’Antonio Pigafetta du premier tour du monde
traduite, présentée & annotée par Xavier de Castro
Editions Chandeigne, 2017, 351 pages

 

Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une version « pour la jeunesse », mais d’une édition critique « de référence » du récit écrit au XVIe siècle. Le texte traduit proprement dit occupe les pages 57 à 225. La très intéressante introduction » (pp.5-37) apporte un éclairage sur le travail des biographes de Magellan (et les erreurs éventuelles recopiées de l’un à l’autre et aujourd’hui contredites par l’avancée des études), sur le déroulement même du voyage et ses enjeux, sur les autres relations du voyage que celle de Pigafetta… Elle est suivie d’une chronologie (pp.39-55) qui égrène aussi un par un les décès intervenus lors de l’expédition (237 hommes au départ du port de Séville en 1519 [départ d'Europe le 20/09/1519], 18 hommes reviennent sur la Victoria qui a bouclé en 1522, sans Magellan, le tour du monde). D’autres membres de l’expédition, avant ou après, sont revenus sur leurs pas depuis le continent américain ou depuis les Moluques (91 survivants au total sont revenus en Europe). Les abondantes notes complémentaires (pp.227-298) apportent tous les éclairages possibles sur le déroulement du voyage et ses péripéties, même celles tues par Pigafetta. Un Index de six pages (personnes, lieux, thèmes ou mots-clés) termine l’ouvrage. Auparavant, l’Index biographique détaillé des membres de l’équipage (242 entrées) occupe les pages 299 à 233, avant leur répartition initiale sur les cinq vaisseaux (pp.334-339). pp.341-344, on trouve une « brève bibliographie » (autres sources directes, quelques études, etc.). Précisons enfin que le livre Magellan de Stefan Zweig est sobrement qualifié de « fort bien documenté pour l’époque » avant que soit employé le mot « périmée » pour sa présentation des origines de l’empire portugais.

Si Pigafetta a diffusé (sans doute en plusieurs exemplaires ? On connaît trois copies manuscrites en français et une en italien d'un document original perdu, peut-être rédigé en dialecte vénitien?) sa version du voyage, c’est afin d’en tirer profit en l’offrant à différents souverains ou hauts personnages (Charles Quint, Louise de Savoie, Philippe de Villiers de l'Isle-Adam, ...). 

 

Le récit, généralement à la première personne du pluriel, est découpé en 48 parties (chapitres, dont certains font deux pages voire moins?), qui mêlent récit, observations directes, informations de seconde main, notations géographiques ou linguistiques... Dans le prologue, Pigafetta raconte comment il s'est lui-même joint à l'expédition. Il précise les dispositions ("ordonnances") de navigation prises par Magellan, Portugais d'origine commandant une expédition dont ses officiers étaient pour la plupart "Castillans". Au chapitre 6, le Brésil est déjà atteint (après la traversée de l'Atlantique). Puis l'expédition va descendre, en longeant la côte, de plus en plus bas vers le sud, explorant en vain baies et estuaires à la recherche d'un passage vers l'Océan Pacifique (aperçu par Balboa en 1513 après sa traversée de l'isthme de Panama). Les rencontres avec des "autochtones" sont évoquées. Le "détroit de Magellan" est traversé dans le chapitre 11. Chap.12, mercredi 28 novembre 1520 commence la navigation dans la "mer Pacifique". Le chapitre 27 est sobrement intitulé "Mort de Magellan" [27/04/1521]. Les survivants ne sont pas encore au bout de leurs aventures... Il semble que l'historiographie contemporaine se demande dans quelle mesure le Capitaine n'a pas adopté une conduite suicidaire, sachant que ses "îles des épices" étaient bien en zone portugaise et non espagnole comme il le croyait en préparant l'expédition et l'avait affirmé à ses commanditaires...

En marge du texte est mentionnée dans le livre la date de l'événement évoqué. Il transparaît dans ce récit que les "hardis explorateurs", dans ces contrées peu connues, se conduisaient parfois en pirates, preneurs d'otages, enleveurs de personnes malgré elles, mais aussi adeptes du don et du contre-don ou du commerce (pacotille et tissus contre épices). Ils n'hésitaient pas à "saluer" les souverains locaux de canonnades et arquebuses à blanc (ça impressionnait toujours!). 

Je suis très content d'avoir enfin lu ce texte lui-même, dont, comme tout un chacun, je connaissais seulement les événement saillants, depuis sans doute plus très loin d'un demi-siècle... 

 

Ce récit d'une navigation célèbre dans l'histoire de l'Humanité a toute sa place dans le Book trip en mer (saison 2) chez Fanja, même si ce voyage n'a rien eu d'une croisière tranquille. Je l'inscris aussi pour 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie (Antonio Pigafetta a écrit il y a un peu plus de quatre siècles...). 

Pour qui veut lire ce même texte mais avec bien d'autres compléments encore, les mêmes éditions Chandeigne viennent de publier la mise à jour d'une édition "de référence", grand format, d'un total de 1120 pages. Un beau livre pour les fêtes (59 euros).
J'ajoute que le Musée de la Marine, à Paris, propose jusqu'au 1er mars 2026 une exposition: "Magellan, un voyage qui changea le monde".

20 novembre 2025

L'Atlantique est mon désert - Jean-François Deniau

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) remercie bien sincèrement Fanja et ses challenges "Book trip en mer", de m'avoir fourni, cette fois-ci, l'occasion de découvrir un bouquin magnifiquement écrit, d'un auteur que je n'avais jamais lu. Plus largement, une fois sorti de ma "zone de confort" (des bouquins que j'avais déjà lus et relus au fil des décennies et que j'ai eu envie de présenter dans le cadre de ces lectures maritimes), ce challenge thématique m'a donné un "filtre" supplémentaire lors de mes visites (de plus en plus fréquentes cette année 2025 où je contribue à deux "bibliothèques partagées" de hall d'immeuble) aux bacs d'une demi-douzaine de librairies d'occasion. "Tiens, un bateau sur la couverture? Que dit le dos du livre? Ah, mais je connais cet auteur? Tiens, il y a un nom d'océan ou de mer dans le titre, qu'en est-il?"... Et hop, dans mon cabas pour quelques sous en plus (après, c'est vrai, il faut les lire et surtout les chroniquer). En regardant mes participations, je constate en tout cas que les "non-fictions" (et plutôt pas spécialement récentes) se seront bien avérées mon "créneau" favori. Bref, place au livre du jour. 

Jean-François Deniau (de l'Académie française!),
L'Atlantique est mon désert, Gallimard, 1996, 159 pages

 

J'ai été enthousiasmé dès le début du livre par un texte étincelant (ce n'est pas pour rien que ce Monsieur était académicien), et je le suis resté jusqu'au bout, même si la traversée de l'Atlantique à la voile qu'il raconte est l'occasion de balayer bien d'autres aventures, histoire ou philosophie de vie. Il m'a sauté au yeux que la différence de style est flagrante avec un autre récit autobiographique chroniqué récemment...!

 

Ce récit commence par un voyage en Italie en voiture, sur les traces de Fabrice Del Dongo et de Stendhal, sur une idée littéraire d'un hebdomadaire qui lui a passé commande. Diverses considérations sur son sujet (p.13, attente au restaurant, réponse du Maître d'hôtel: "si Monsieur avait commandé des pâtes, il les aurait eues dans les dix minutes. Mais un risotto! À moins de vingt minutes, monsieur, on bousille un risotto") et puis, p.23, BAM! Crise cardiaque. Retour accéléré en France, pour diverses opérations médicales graves (nous sommes à l'été 1995, Jean-François Deniau [1928-2007] n'a pas encore 67 ans). p.37, il sort de l'hôpital à la fin de l'été 1995 dans une chaise roulante, avec des cannes anglaises pour marcher, une minerve, le soufie court, un coeur hésitant à régler... Son projet personnel pour se "rééduquer"? Traverser l'Atlantique à la voile (en solitaire si possible?), comme il l'avait déjà fait 20 ans avant avec quatre néophytes, et comme il songeait à le faire, quand, sur son lit de douleur, il ne savait pas encore s'il "s'en sortirait". 

 

Au cours de ma lecture, je me demandais quel pouvait être le sens à donner à "Désert": méharée à la Théodore Monod? "Refuge" du protestantisme? Retraite propice à la méditation comme à la maturation d'une oeuvre? Le titre du livre est aussi celui du chapitre 6 (p.87). Mais avant cela, il fallait tout organiser. Il remercie Gérard d'Aboville, la Marine nationale, les connaissances qui ont cru en lui et en en sa capacité à mener un bateau à bon port. En plus, le même Gérard lui a conseillé (en privé) de se faire de la bouffe durant la traversée: ça occupe et fixe un objectif. En fait, ce sera surtout des rations de combat militaires... ainsi que la présence à bord d'une pharmacie renforcée! Il partira depuis les îles Canaries. Premier "faux départ": après une avarie mineure, il préfère revenir au port moins de 24 h après, en méditant l'adage "en mer les emmerdements d'abord s'additionnent, ensuite se multiplient". Il fait alors appel à Nicolas Hénard (double champion olympique de voile qu'il avait lui-même décoré de la Légion d'honneur, mais qui n'a jamais traversé l'Atlantique à la voile) pour l'accompagner au moins jusqu'aux îles du Cap Vert. Nous sommes au chap.4, p.53, pour ce second départ, à deux, le 11 novembre 1995. 

 

Désormais, nous aurons droit régulièrement, au fil des pages, à des "relevés de position". Deniau navigue "à l'ancienne", en faisant lui-même son point au sextant sans être tributaire de l'électronique fragile (par contre, délectables récits de télétransmission d'électrocardiogrammes...). Le fax semble être l'un des moyens de communication le plus fiable à l'époque. Anecdotes savoureuses de course en mer (Deniau avait fait la "course du Figaro"). Les affres de l'auteur ne sont pas uniquement médicales, car il s'est vu imposer à l'improviste un "pensum" à rédiger: sept pages sur la vertu (pour l'académie), extraits p.81-84 (il commence par débattre du sexe de celle-ci!): "C'est d'ailleurs le premier sens de la vertu, je le rappelle: la force d'âme. Il s'applique aussi bien aux femmes qu'aux hommes. La nature du courage est double et double le sexe de la vertu. (...) Quel diable, chargé de la communication, a inventé "l'effet d'annonce"? Expression qui signifie que ce qu'on fait n'a aucune importance par rapport à ce qu'on dit et qu'il n'est pas nécessaire que l'acte suive et conforte la parole. (...) Et d'ailleurs, qui peut mieux juger de la vertu que celui qui en manque, s'il sait seulement qu'il en manque."

 

Mais avant, nous avons encore quelques pages bien torchées sur l'escale aux îles du Cap Vert, où il pensait initialement débarquer Nicolas pour poursuivre seul. Une simple cuite qui le laisse le lendemain sans souvenirs aucun (je me suis demandé à part moi s'il n'avait pas mélangé avec le traitement médicamenteux - no comment) l'amène à comprendre qu'il vaut mieux poursuivre accompagné que seul. Après avoir enfin déniché le paquet de médicaments indispensables qui l'attendait depuis 5 jours dans la case "urgent" du bureau de poste local, ils reprennent la mer, cap 280, vers l'Ouest. 

 

Durant cette grande traversée (il ne sait pas encore si la destination finale sera Martinique, Guadeloupe ou Guyane), Deniau parlera politique à Nicolas (aux rares moments où ils ont l'occasion de se croiser, lors de repas). Nous avons droit à des récits savoureux [diable, je me répète!] du temps où il était le plus jeune ambassadeur de France en Mauritanie (pays désertique comportant une plage de plus de 300 km de long, et une communauté ["tribu", dit-il], les Imraghens, qui vit sur les 25 mètres qui séparent mer et désert), et à une définition p.96, "Désert: région où il n'y a que des hommes". Il a aussi, sur le traitement médiatique de l'équipe de voile française championne olympique, ou sur les coulisses du match OM-VA bien connu, quelques bons mots que j'ai peur de juger vraisemblables. p.123 j'ai attrapé un fou-rire en lisant une aventure australienne digne des nouvelles de Kenneth Cook (L'ivresse du kangourou, etc.). Cette traversée est aussi l'occasion de méditer comme de délivrer quelques leçons de philosophie de vie. À l'arrivée à Fort de France (Guadeloupe, destination imposée) le 1er décembre, après 19 jours de mer au total et beaucoup de nourriture en boîte, les deux équipiers ne rêvent que d'un plat (au grand dam du maître d'hôtel qui leur proposait noisette d'agneau, foie de veau ou perdrix...): le poisson frais qu'ils n'ont pas réussi à pêcher.

 

Elu à l'Académie française en 1992 alors qu'il avait neuf livres à son actif, L'Atlantique est mon désert était son douzième, et il en a écrit une quinzaine ensuite. Pour ma part, comme déjà dit, je n'avais jamais lu auparavant cet homme de lettres qui écrivait dans le Figaro et L'Express, titres de presse que j'ai eus entre les mains très rarement dans ma vie. Jean-François Deniau a été partie prenante (membre pour l'une, fondateur pour l'autre) de deux institutions que j'avais évoquées dans un autre billet, l'Académie de marine et Les écrivains de marine. Je pense que, si je tombe sur d'autres de ses livres, je me laisserai tenter! Mais bizarrement, alors qu'on pourrait naïvement penser que les oeuvres de tous les Immortels seraient éternellement rééditées et disponibles en permanence en "neuf", cela ne semble pas être le cas?

17 novembre 2025

Heidi jeune fille / Heidi et ses enfants - Charles Tritten

Encore une fois, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) n'ai pas réussi à finaliser à temps afin de le faire paraître pour la date que j'aurais souhaité (15 novembre...) le billet de ce jour. J'y présente deux vieux livres "jeunesse", dont les premiers propriétaires des volumes photographiés ci-dessous que j'ai trouvés d'occasion pour une bouchée de pain (oui, moins du prix d'une baguette "de tradition" pour les deux!) ont probablement des petits-enfants voire des arrière-petits-enfants  aujourd'hui. Je devrais pouvoir les inscrire pour trois ou quatre challenges...

Heidi jeune fille, 152 pages
Heidi et ses enfants, 147 pages
Ces deux volumes sont parus chez Flammarion,
avec en date d'impression / dépôt légal "1er trim. 1958".

 

J'avais eu l'occasion, il y a un an, de lire (sans le chroniquer) le premier tome de la "saga" Heidi, disponible dans le "système de prêt de livres" de l'AMAP dont je fais partie. Ce livre (simplement titré Heidi en français, mais dont le titre original signifiait "L'apprentissage et les années de voyage de Heidi") a été publié en 1880 par l'autrice suisse alémanique Johanna Spyri (1827-1901). Elle a publié un second volume en 1881, titré Heidi grandit en français (signification du titre original: "Heidi peut utiliser ce qu'elle a appris"), que je n'ai pas lu. 

Une cinquantaine d'années plus tard, le Suisse Charles Tritten (1908-1948, né et mort à Lausanne), qui fut l'un des traducteurs en français de Heidi, a écrit des suites à l'histoire. Bizarrement, les deux titres que je vous présente aujourd'hui, dans leurs éditions de 1958 présentées en page de garde comme "suite inédite de Heidi et Heidi grandit de J. Spyri, adaptation nouvelle", ne font aucune mention du nom de Charles Tritten. Question de droits? D'absence d'ayants-droits? Je ne sais pas. Ces deux volumes semblent avoir été publiés pour la première fois respectivement en 1936 et 1939. 

 

Heidi jeune fille, le premier de ces deux volumes, pourrait s'appeler "Heidi au pensionnat" ou "en pensionnat". Le grand-père est toujours vivant dans son chalet d'alpage, et un vieux docteur semble être devenu le "parrain" de notre fillette des montagnes. Heidi débarque à Lausanne, "son violon serré sous le bras", alors que Claire, la jeune fille qu'avait connue la jeune montagnarde Heidi dans le premier tome, poursuit de son côté son voyage en train. Heidi doit passer une année à l'ancien pensionnat de Claire. Un pensionnat suisse? Il ne faut surtout pas s'imaginer un immense bâtiment sous la tutelle des autorités. C'est une "entreprise privée" tenue par une "vieille fille" qui organise son petit business (embauche d'enseignants...) pour "éduquer" (au moins autant qu'instruire?) des fillettes (sept, avec Heidi?) dont les parents ne s'occupent pas directement, pour diverses raisons (ils payent!). Cet univers m'a fait songer au roman Petite princesse (de Frances H. Burnett, édition originale en 1905) lu il y a bien longtemps en "Rouge & Or". Aujourd'hui, quand on pense "internat", on pense d'abord "réussite aux examens scolaires", "bonnes études" et "bonne préparation à l'enseignement supérieur" pour les "élèves". À l'époque, il s'agissait surtout de préparer les "pensionnaires" à être de futures bonnes épouses et mères! Bref, Heidi s'intègre, se fait des amies, et emmène la plus proche (Jamy) en vacances à la montagne! Retour chez les chèvres, avec un nouveau gamin chevrier à apprivoiser aussi, entre autres péripéties enfantines d'un monde suranné (monde de bisounours!). S'ensuit, p.88-89, une ellipse de quelques années, au bout desquelles Heidi est nommé institutrice, métier qu'elle a choisi, dans le village de son choix également. Héritière tant de son grand-père que de son parrain, elle n'a pas besoin, en fait, de travailler pour vivre, mais souhaite "s'occuper" semble-t-il... Heidi va devoir "apprivoiser" gamines et gamins pauvres, les peigner (et offrir de sa poche des peignes), apprendre aux filles à coudre pour réparer leurs guenilles (achat de mercerie...), loger un orphelin doué pour le dessin... 

Dans le dernier chapitre (deux pages, "cinq ans plus tard"), il est temps de se marier (avec son amoureux d'enfance, Pierre)!

 

Avant Heidi et ses enfants, que je présente ci-dessous, semble prendre place un volume publié en 1938 et titré Au pays de Heidi, dont j'ignore le contenu.

  

Dans Heidi et ses enfant, la vie suisse semble présenter un côté rassurant, intemporel et immuable (l'auteur se plaçant dans la continuité de la saga, donc au commencement du XXe siècle, alors que ces volumes ont été écrits à l'approche de la Seconde guerre mondiale). Heidi est mariée et mère d'un garçon de 13 ans (Henry), d'une fille de 11 ans (Annette) et d'un garçon de 7 ans (Paul). Au début du livre, une lettre annonce la visite, depuis l'Amérique, de Jamy elle-même mariée et mère de famille (Georges, 12 ans, et Margareth-Rose, 10 ans). 

Pour ma part, j'ai trouvé Heidi et ses enfants quelque peu dégoulinant de bons sentiments. Par exemple, j'avoue avoir rigolé en lisant, p.100, alors que les deux petites familles partent "en voyage" pour visiter la Suisse durant un mois: "- Ce sera un voyage d'agrément, commença Heidi, mais nous joindrons l'utile à l'agréable; je vous expliquerai et vous raconterai, en cours de route de nombreux points d'histoire et de géographie, dont vous vous souviendrez, j'espère. (...) - Pourrons-nous aussi herboriser? demandèrent Georges et Henry.  - Cela va sans dire, confirmèrent ensemble les deux mères, heureuses de constater que les enfants s'intéressaient à des choses sérieuses."

J'ai relevé que si la guerre de 1914-1918 s'étend sur une grande partie du volume, il n'y est guère fait allusion autrement que par le fait que la famille américaine, venue passer quelque temps en Suisse en rendant visite à Heidi, ne peut quitter le pays que quatre ans plus tard. Jamy a dû faire un beau mariage: au début du livre, Margareth-Rose, de santé fragile (asthme) était accompagnée de sa nurse, elle-même suisse). Un chapitre de 14 pages commence par décrire la vie d'une famille pauvre et se conclut quand Jamy récompense le père de famille d'avoir repêché Georges tombé dans un torrent! 

A plusieurs reprises encore, on a droit à des récits" plutôt qu'à des péripéties, quand Heidi raconte des légendes, ou des "hauts faits d'armes" suisses, ou encore une histoire dans l'histoire qui s'étend sur plusieurs dizaines de pages (64-98), pleine de bons sentiments: une jeune fille placée auprès d'un couple riche (baron et baronne...), Lucie, les quitte pour se marier, malgré leurs conseils, avec leur domestique. Elle est abandonnée avec sa fillette (Yvonne) lorsque celui-ci part chercher en Amérique la vie meilleure qu'il ne trouve pas en Europe puis cesse bientôt de donner des nouvelles. Le jour même où Yvonne cherche à trouver de l'argent en vendant des fleurs aux touristes, pour faire venir le docteur qui soignerait sa mère gravement malade, devinez sur qui elle tombe? Le vieux baron, désormais veuf. Le lien avec Heidi? C'est celle-ci qui, lors de deux veillées, conte cette belle histoire. 

Enfin (p.146), "par une belle soirée de novembre, les cloches de Dörfi, celles de Mayenfeld, comme celles de toutes les villes et villages de Suisse et du monde ont sonné pour annoncer la fin de cette longue guerre"... et les Américains peuvent rentrer chez eux. "Nous ne vous disons pas Adieu, murmura Jamy, mais Au revoir... peut-être qu'un jour...".

 

Charles Tritten a encore écrit Heidi grand-mère (1941), que je n'ai jamais croisé non plus. Ci-dessous les "doubles pages" où la page de titre du premier ne mentionne pas le nom de Charles Tritten (la liste des titres Heidi est annoncée "Dans la même collection", sous Johanna Spiry). Le second est ambigu (en parlant toujours de "Suite inédite" tout en créditant Charles Tritten pour Heidi Jeune Fille). En tout cas, les textes disponibles en édition numérique via la "bibliothèque suisse romande" sous le nom de Charles Tritten (d'après les éditions originales) semblent bien être les mêmes que ceux de ces éditions Flammarion!

 

 

Même si je n'ai pas réussi à tenir le délai, j'inscris ce billet avec ces deux oeuvres pour le challenge Escapades en Europe – Voyages dans les littératures européennes de Cléanthe, dont le thème pour novembre était "Suisse alémanique". Une fois de plus, j'effectuais un petit "pas de côté" puisqu'il s'agit de "suites" qui ne sont pas dues à l'autrice initiale (suisse alémanique), mais à un "continuateur" originaire, lui, du canton de Vaud (Suisse romande). Par contre, c'est sans conteste que ces deux volumes peuvent participer aux challenges Littérature jeunesse chez Pativore et 2025 sera classique aussi! organisé par Nathalie. À toutes fins utiles, je signalerai à celle-ci que le volume Heidi et ses enfants contient des allusions au déclenchement de la guerre de 1914 vécu en Suisse (famille américaine qui ne peut en repartir, mari de Heidi mobilisé...) et à la fin de celle-ci quatre ans plus tard (retour à la maison...). Mais je ne sais pas si cela peut suffire pour inscrire ce titre à ses "Pages de la Grande Guerre"!

 

15 novembre 2025

Les éléments - John Boyne

Les éléments a reçu tout récemment le prix du roman Fnac en 2025. Le roman Les éléments de l'Irlandais John Boyne (Edition Jean-Claude Lattès, 505 pages) est composé de quatre parties comme les quatre éléments : Eau, Terre, Feu et Air. Les histoires sont différentes mais on retrouve d'une partie à l'autre certains personnages. Chaque récit est narré à la première personne. Dans "Eau", Vanessa Carvin change de prénom et de nom. En débarquant sur une île irlandaise, elle fuit son passé douloureux avec un mari en prison et une fille appelée Emma qui s'est suicidée. Et sa deuxième fille Rebecca lui en veut terriblement et a coupé pratiquement les ponts. Dans "Terre", le personnage central est Evan Keogh. Quelques années après avoir quitté son île (celle où Vanessa Carvin a vécu un an) avec l'aide de sa mère, après avoir rêvé de devenir peintre, il est devenu un footballeur de talent mais le sort s'acharne contre lui. Sa beauté lui a joué des tours. Je vous laisse découvrir pourquoi. Dans "Feu", on fait la connaissance de Freya Petrus, une chirurgienne des grands brûlés. Traumatisée depuis l'enfance : elle a été enterrée vivante pendant quelques heures par une paire de jumeaux qui l'avaient violée auparavant. C'est, pour moi, l'histoire la plus sombre des quatre car Freya est devenue une prédatrice sexuelle. Ses victimes, des garçons de 14 ans. Je ne vous en dis pas plus. Le rapport ténu avec l'histoire précédente, c'est que Freya a fait partie d'un jury lors d'un procès où Evan était l'un des deux accusés. C'est aussi dans "Feu" que l'on fait connaissance d'Aaron Umber, l'assistant de Freya. C'est lui qui va causer la perte de Freya. Enfin dans "Air", on retrouve Aaron divorcé de Rebecca et père d'un garçon de 14 ans appelé Emmet (en souvenir de sa tante Emma). L'essentiel de l'histoire se passe dans un avion entre l'Australie et l'ïle de la première partie. Le roman est très bien construit avec dans chaque partie une allusion à Tadzio, le jeune garçon de Mort à Venise du film de Luchino Visconti. Mes parties préférées sont donc la première "Eau" et la quatrième "Air où l'on sent l'apaisement et la réconciliation. Un roman à découvrir. Lire le billet d'Alex-mot-à-mots qui en dit beaucoup. 

11 novembre 2025

Il s'appelait... le soldat inconnu - Arthur Ténor / Le royaume de Kensuké - Michael Morpurgo

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) réunis dans ce billet deux livres "jeunesse" qui me permettent de poursuivre mes participations au challenge Littérature jeunesse 2025-2026 de Pativore (les deux mentionnent "à partir de 10 ans"). Mais chacun peut participer à (au moins) un autre challenge... 

* Michael Morpurgo, Le royaume de Kensuké, Gallimard Jeunesse,
coll. Folio junior N°1437, 2010 (DL 2007, trad. 2000, EO 1999), 157 pages
* Arthur Ténor, Il s'appelait... le soldat inconnu, Gallimard Jeunesse,
coll. Folio junior N°1313, 2005 (DL 2004), 148 pages

 

J'ai été étonné (et amusé en même temps) en ayant l'impression que les deux volumes, de format et épaisseur équivalents, ne semblaient pas peser le même poids. Vérification faite, Le soldat pèse un peu plus de 400 g, contre quelque 750 pour Le royaume. Je pense que cela est dû à la qualité du papier, liée au fait que le plus lourd (papier un peu glacé) contient nombre d'illustrations en couleurs cependant que l'autre ne contient que du texte. Mais je n'ai pas fait d'analyse plus approfondie pour vérifier ce qu'il en est de la politique de la collection en fonction des dates et/ou pour d'autres titres contemporains!

 

Je commence par Il s'appelait... le soldat inconnu. Cette fiction débute en 1896 dans une cour de ferme française, par l'attente de la naissance d'un premier-né. Le futur père au futur grand-père: "- Et si c'est une fille? - Et alors? réplique le tout-nouveau grand-père. Comme ça, elle ira pas à la guerre. Mais elle fera plein de marmots, et le bon Dieu sera content." L'ambiance est donnée (et, oui, on accouchait à domicile, à l'époque). Fin du deuxième chapitre p.15, le gamin (François) a 10 ans et tombe amoureux, le jour de la rentrée des classes. "Guerre des Bouses" avec d'autres garnements (qui rappelle évidemment La guerre des boutons de Pergaud), le chef des antagonistes se prénomme Alphonse. Chapitre 7, l'amoureuse de François, Lucie (qui se trouve être la fille de l'instituteur), revient de pension, cependant que lui, qui n'a pas eu l'occasion de poursuivre ses études au-delà du certificat d'études, est devenu apprenti menuisier (tout en continuant à aider à la ferme). Mai 1914, entre deux taquineries dans la grange à foin, les deux jeunes se demandent ce qu'ils feraient s'il y avait la guerre. "J'irais, évidemment!" répond François. "Alors j'irai aussi!", clame Lucie (p.45), avant de passer à la phase "lutte romaine". 1er août 1914, l'ordre de mobilisation générale est placardé. Les non-mobilisés volontaires pour s'engager doivent avoir 19 ans, semble-t-il. François appartient à la "classe 15" [ou la classe "16" qui devrait être appelée en 1915?]: pas sûr que la guerre dure jusque-là, pense-t-on. Le premier mort du village est un copain de François, Gustave (engagé volontaire). François est appelé en avril 1915, alors que Lucie est déjà aide-soignante dans un hôpital militaire de la région. 

 

J'ai pris la peine de faire la vérification: en 1914, la mobilisation générale (près de 3,8 millions d'hommes) a concerné les hommes ayant déjà effectué leur service militaire de deux ans [les "3 ans" n'ont été votés qu'en 1913] à leurs 21 ans, et appartenant ensuite à la "réserve de l'armée d'active" jusqu'à leurs 34 ans. Quant aux engagements volontaires, la loi du 7 août 1913 (dite "loi des 3 ans") parlait dans son article 25 d'engagement dit de "devancement d'appel" à partir de 18 ans (je n'y ai pas trouvé mention d'"engagement pour la durée de la guerre"), contre un engagement de trois ans "normal" dans l'armée d'active. La loi de 1905 parlait, elle, de "18 ans accomplis" pour un engagement dans l'armée d'active. Le 6° de son article 50 prévoyait que "le mineur de moins de vingt ans doit être pourvu du consentement de ses père, mère ou tuteur". Un décret du 16 septembre 1914 du gouvernement replié à Bordeaux assouplit ces conditions (en cas d'empêchement du père, "notamment par le fait de guerre", de donner autorisation...), il semble avoir été ratifié début 1915, en même temps qu'une trentaine d'autres décrets identifiés alors comme "illégaux", par une loi votée par l'Assemblée nationale (vous avez dit "Union sacrée"?) [cf. débats au Sénat]

 

Bref, revenons à notre jeune héros. Trois mois de "classes" lui apprennent le maniement des armes avant le départ au front (fin juin 1915). Baptême du feu et première mort d'un copain (éclat d'obus) à côté de François: c'est moins glorieux que prévu, la guerre, en vrai. Il préfère faire prisonnier un Allemand de son âge que le laisser tuer. 

Pendant ce temps, à l'arrière, à la ferme, les animaux (cochon, boeuf, vache, cheval...) ont été réquisitionnés, pour la nourriture ou pour le travail. Une lettre de François, très rassurante, arrive (en parallèle, Lucie en reçoit une autre, nettement plus désabusée, au bout de 10 jours en première ligne). Les tourtereaux se retrouvent (on ne sait pas trop la date) alors qu'ils sont de retour au village, l'une en convalescence (elle a pris une église-hôpital sur la tête - blessure légère), l'autre en permission pour 10 jours... Retour dans la grange à foin et conclusion probable. Mais direction Verdun pour François (p.116). Pendant qu'il tente en vain de sauver Alphonse, gazé, tout en se faisant blesser, son père a une attaque dans sa ferme... et je vais arrêter là (fin du chapitre 21, p.126). Il reste quatre chapitres, jusqu'au 11 novembre 1920.  

 

Des écrits sur la première page m'apprennent que la propriétaire précédente de ce volume était en CM2 quand elle l'a eu (l'a-t-elle lu?). D'autres blogueurs ont évoqué ce titre, entre autres L'amie des livresPimprenelle (dernier billet en 2016), Calypso. L'auteur lui-même possède un blog, et j'y ai trouvé intéressant qu'il y évoque un commentaire erroné sur l'un de ses autres titres.
[Edit du 13/11/2025: ... et même un épilogue inédit.]

Ah, et saurez-vous comprendre pourquoi j'ai annoté mon exemplaire comme "publié 105 numéros trop tôt!"?

J'inscris bien entendu ce titre pour une participation au challenge Pages de la grande guerre (2025), dont se charge Nathalie depuis 2024.

 

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Poursuivons par Le royaume de Kensuke. Du même auteur (Michael Morpurgo), je me rappelle avoir lu il y a quelques années Le cheval de guerre (qui aurait aussi eu toute sa place dans le challenge repris par Nathalie). 

Ici, le jeune personnage principal, anglais, se prénomme Michael (!). Il est né en juillet 1966, peu avant les "années Thatcher". Jusqu'à ses 11 ans, sa famille (père, mère, chienne [Stella Artois] et lui) vivait tranquillement, ses parents travaillant dans une briqueterie, avec comme loisir familial la pratique de la voile sur le lac local. Puis arrive la lettre de licenciement: ses deux parents perdent leur emploi. Misère... Le gamin trouve un job de distributeur de journaux... et le père quitte le foyer, voyant que son fils ramène davantage d'argent que lui à la maison, pour le Sud de l'Angleterre. Il les appelle au téléphone depuis Fareham, près de Southampton. Y vendant sa voiture, il y a acheté un voilier de 12 mètres (Peggy Sue), pour partir faire le tour du monde... en famille! C'est la mère qui skippera, après des semaines d'entraînement des deux parents par un vieux loup de mer et après avoir obtenu son diplôme. Levée de l'ancre le 10 septembre 1987 (p.19). De la p.27 à la p.40, nous avons droit à des extraits du "journal de bord" tenu par Michael: Afrique, Brésil, Australie, etc. Mais la veille de son 12e anniversaire (28 juillet 1988)...

 

... Il tombe à l'eau, en plein Pacifique et en pleine nuit, alors qu'il devait être seul à la barre, en essayant de ramener Stella Artois (qui ne portait pas son harnais de sécurité - et lui non plus du coup) tout en empêchant son ballon de foot fétiche de passer par dessus-bord, ballon qui va lui servir de bouée quelque temps, avant qu'il soit tiré de l'eau. Réveil p.46, par le hurlement de singes, sur une plage déserte. Pas d'eau, pas de nourriture. En bon naufragé, il se dirige vers une hauteur: c'est une île (p.50). Il trouve une grotte pour dormir. Le lendemain, Stella Artois découvre deux écuelles pleine d'eau, et une boite en fer-blanc emplie de tranches de poisson cru et de petites bananes. Le gamin a le bon réflexe de remercier à la cantonade. p.62, il arrive à allumer du feu... ce qui dérange le maître des lieux. 

 

Celui qui a éteint son feu est un vieil homme, qui baragouine quelques mots pour lui interdire de faire du feu et de sortir de sa "moitié d'île": lui, Kensuké, "son île", fait-il comprendre. Le garçon va vite s'apercevoir qu'il est incapable trouver suffisamment de nourriture tout seul, et reste tributaire de celle qui lui est octroyée. "On" finit par lui offrir un tapis et un lit (il remercie à la cantonade). Il lui est déconseillé de nager dans la mer, toujours interdit de faire du feu pour alerter les bateaux passant au large... Quand Michael, par défi, va nager, il est attaqué par une physalie. Kensuké lui sauve (une fois de plus!) la vie. 

 

Nous sommes p.93. À partir de là, les deux naufragés vont vivre ensemble et s'apprivoiser, Kensuké racontant sa vie, ouvrant Michael à sa "zénitude", à sa méticulosité et à son art (le gamin apprend à peindre, à pêcher...). En échange, Michael lui réapprend à parler anglais, lui parle du monde extérieur (cela m'a fait penser qu'en fait, on ne pouvait pas trop décréter qui était le vendredi de l'autre...). Kensuké, de son côté, lui explique pourquoi il souhaite mourir seul sur son île... et lui fait promettre d'attendre 10 ans après son sauvetage pour parler de lui à qui que ce soit. Je passe sur les diverses péripéties qui se déroulent jusqu'à la fin de l'ouvrage (la première page du livre annonçait que l'engagement avait été respecté).

 

Comme dit plus haut, le volume comporte plus d'une quinzaine de petites illustrations en couleur. On trouve encore facilement un certain nombre de blogs qui ont chroniqué ce "folio junior" plus récent que l'autre: Un livre un thé, Tous fans de lecture (dernier billet en 2022), Loudebergh, un très vieux billet (plus vieux que Bastien!) chez Enna, un autre presque aussi vieux chez Laël. En ont aussi parlé Tiphania, Arianne (dernier billet en 2014), lui ou l'autre des auteurs d'Elireblog, Virginie (liste sans doute non exhaustive!).

Enfin, c'est chez Baz'art que j'ai noté l'existence d'un dessin animé

Ce livre de voile et de naufrage a toute sa place dans le challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja

 

5 novembre 2025

L'agent - Pascale Dietrich

Dans L'agent de Pascale Dietrich (Edition Liana Levi, 190 pages), on fait la connaissance d'Anthony Barreau, un jeune homme dans la trentaine, bien habillé et vivant avec Papa et Maman, comme il appelle ses deux gros chiens, du côté de l'avenue Foch à Paris. Anthony Barreau est un agent un peu spécial, il travaille avec plusieurs tueurs à gages en les mettant sur des contrats qui lui rapportent dix pour cent. C'est un perfectionniste. Un jour, à un stand de tir, il rencontre Alba, une ancienne championne de biathlon (tir et ski de fond) qui a dû abandonner la compétition. Elle s'entraîne toujours au tir car c'est une de ses passions. Anthony est décidé à l'ajouter dans son groupe de tueurs. À l'autre bout de Paris, dans le XIIème arrondissement, il y a Thérèse, une dame de 75 ans, directrice d'une agence matrimoniale qui bat de l'aile. Elle est surendettée et surtout, elle est victime d'un AVC. Menacée d'être mise en Ehpad par son neveu, Thérèse s'enfuit. Elle va cohabiter avec Anthony dans un camping près de Vierzon. En effet, Anthony, à la suite d'un contrat qui a mal tourné, est obligé de se mettre au vert en se déconnectant. Ce couple improbable est poursuivi par Alba et par des tueurs venus de l'est. Je vous laisse découvrir toutes les péripéties dans ce récit très bien mené avec de l'humour. La fin est amorale mais sympathique. Un très bon roman que je recommande d'une romancière que je ne connaissais pas. Lire les billets d'Aifelle, Alex-mot-à-mots, Vagabondageautourdesoi et Cathulu

3 novembre 2025

Joli mois de mai - Alan Parks

Après Mourir en juin, Janvier noir et L'enfant de février, je continue avec un autre roman d'Alain Park, Joli mois de mai (Rivages Noir, 428 pages prenantes). Ce n'est pas trop grave de lire les romans dans le désordre. On se raccroche au wagon. J'ai encore eu le plaisir de retrouver l'inspecteur Harry McCoy, son adjoint Wattie et son supérieur hiérarchique Murray. Murray avec son épouse est famille d'accueil depuis des années et McCoy fut un des enfants dont s'est occupé Murray. Dans ce tome, l'histoire se passe encore en 1974, entre le 20 et le 31 mai, à Glasgow. Un incendie criminel dans un salon de coiffure a fait cinq victimes. Les trois jeunes incendiaires devaient être conduits en prison mais ils sont enlevés par des inconnus qui leur font vivre un enfer avant de les assassiner l'un après l'autre, au moins deux d'entre eux. McCoy mène plusieurs enquêtes en même temps, où sont impliqués des truands notoires, une femme en mal d'enfant, un prêtre pas "si catholique" que cela, un certain Ally Drummond qui a été harcelé avant qu'il ne tombe d'un toit et Paul Cooper, un ado de 15 ans, qui tourne aussi mal que son père Steve Cooper (le copain depuis 20 ans de McCoy). Une fois encore, McCoy s'arrange avec la loi, mais c'est pour la bonne cause. C'est un enquêteur exceptionnel qui reçoit souvent des coups. Je me suis vraiment attachée à ce personnage. J'ai encore Bobby Mars forever et Les morts d'avril à lire. J'espère que Parks continuera avec les six autres mois de l'année. Lire les billets de Encore du noir, Jean-Marc Laherrère, Nyctalopes et Bigmammy qui sont aussi enthousiastes que moi. 

C'est ma quatrième participation à Sous les pavés, les pages (chez Athalie et Ingannmic).

 

30 octobre 2025

Mes seize ans dans la Marine - Eric Bréchon

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais une fois de plus vous présenter un récit "bateau". Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un roman, mais d'un témoignage, un véritable "récit de vie". 

Eric Bréchon, Mes seize ans dans la Marine, Une Odyssée au XXe siècle,
Vérone éditions, collection Authentique, 2025, 573 pages

 

La Marine dont il est question, ici, c'est notre Marine nationale, la marine militaire, la marine de guerre. Mais contrairement à ce qu'il se passait dans le roman que j'avais présenté ici, le "héros" n'en a pas été un officier, mais un "officier marinier" (équivalent dans la Marine des "sous-officiers" des autres armes). 

 

Pour faire éditer ses souvenirs de jeunesse (il est né en novembre 1956), l'auteur s'est donc tourné vers les éditions Vérone. En regardant sur leur site, j'ai eu un peu de mal à voir si cette Maison pratique (ou non) ce qui s'apparenterait à ce que l'on désignait jadis sous le vocable quelque peu péjoratif des "éditions à compte d'auteur" (où vous payez pour obtenir un mètre cube de "votre" livre qu'il ne vous reste plus qu'à stocker, diffuser, distribuer et/ou vendre). Ils demandent en fait une "participation aux frais de maquettage", mais le site n'en précise pas le montant, ni le tirage des ouvrages. J'ai en tout cas cru comprendre (information trouvée en quelques clics sur la Toile) que l'activité était fort profitable à la Maison et à ses actionnaires (chiffre d'affaires oscillant entre 1,5 et 2 millions d'euros, bénéfice annuel de plusieurs centaines d'euros pour une entreprise comportant plusieurs salarié(e)s, dividende de plusieurs dizaines de milliers d'euros distribué chaque année au prorata des 500 actions représentant le capital social de l'entreprise). J'aimerais bien en connaître le "modèle économique" exact! Ce sujet mériterait certainement un article à soi tout seul. Mais bref, revenons à notre à Odyssée

 

Les origines familiales et l'enfance de l'auteur occupent le début de l'ouvrage jusqu'à la page 50, lorsqu'il découvre l'existence de "l'école des Mousses" à laquelle il postule dès qu'il peut (c'est possible à partir de l'âge de 15 ans) en vue de la rentrée 1972. Après une première année de cours à Brest (Finistère [29]), il choisit la spécialité de "transfiliste" (enseignée à "l'école des transmissions") pour laquelle il va donc rejoindre Saint-Mandrier (Var [83]), p.73. Après ses quatre mois de cours, il obtient sa première affectation en tant que Quartier-maître à la base aéronavale d'Aspretto (Corse). Il n'a pas 18 ans. À partir de là, c'est toute une carrière "marine" et la vie à côté (escales, permissions, vie en-dehors du service) qui se déroule devant nos yeux (avec de loin en loin quelques informations sur sa famille). Il entame sa reconversion professionnelle en 1988, à près de 32 ans, alors qu'il est encore affecté à bord du porte-avions Foch (à l'époque en travaux à Toulon). Il quitte le navire fin mai 1988, en congé jusqu'au 1er octobre (date à laquelle sont ouverts ses droits à pension militaire). Nous sommes p.571, il évoque à peine sa seconde carrière (dans le secteur social, comme "moniteur éducateur") en quelques lignes. En attendant un prochain volume de ses mémoires?

 

Tout au long donc de ces centaines de pages, Eric Bréchon nous livre un récit très détaillé pour lequel on peut supposer qu'il s'est bien appuyé sur son EGS (état général des services). D'affectation en affectation dans des postes successifs, on le voit avancer dans sa carrière, être affecté outremer, naviguer plus ou moins longtemps sur un navire puis sur un autre (Charente, Isère, Tartu, Henry, Foch), occuper un poste à terre dans telle ou telle base navale, sous les ordres de tel ou tel officier et commandant, faire escale dans tel ou tel port ou pays (et y faire du tourisme sans se contenter des "bars à matelots" locaux)... Parfois jour par jour ou mois par mois, il ne nous fait grâce de rien, même pas des motos ou autos dont il a été propriétaire ou copropriétaire, et en tout cas pas des jeunes filles ou femmes qu'il a pu connaître durant ces fameux 16 ans. Nous avons ainsi droit ici ou là dans l'ouvrage à la présentation de ses copines successives lors de ses affectations, de la première à (?) la dernière, des très provisoires aux engagements plus durables. On suit les évolutions des techniques de transmissions. On peut se demander s'il s'est fait aider ou non pour la rédaction de son texte. Il nous y parle même de ses anniversaires, dont celui de ses "16 ans", qu'a suivi la signature de son engagement dans la Marine pour 5 ans (signature émancipatrice, à une époque où la Majorité était encore à 21 ans) [est-ce volontairement, ou non, que le titre de l'ouvrage possède ce double sens de durée et d'événement?]. En tout cas, si celui-ci ne brille pas par le style, il fourmille d'anecdotes, que celles-ci lui soient arrivées personnellement, qu'il en ait été témoin ou qu'il en ait entendu parler. On trouve quelques photos (en N&B) pp.374-293, celles-ci ont pu également servir de support pour retracer certains événements.

 

C'est un livre certainement susceptible d'intéresser d'anciens marins qui ont pu suivre le même cursus, exercer la même spécialité, naviguer sur les mêmes navires, servir sous les mêmes officiers... et à qui, peut-être, cela évoquera leurs propres souvenirs. Entre les cours, les affectations, les marins de carrière avaient diverses occasions de se croiser ou d'entendre parler les uns des autres. Il est sûr que, dans les années 1970-1980, avant que le "tourisme de masse "devienne la norme, choisir ce métier, pour un jeune homme d'origine modeste, pouvait permettre de "voir du pays" et d'épater d'anciens copains d'enfance plus casaniers. Si certains ont pu jadis être plus ou moins obligés d'entrer à l'école des mousses suite à quelques grosses bêtises, dans le but que la vie collective et la discipline militaire les (re)mettent sur le droit chemin, je crois qu'il a existé aussi à l'autre bout du spectre des cas où un jeune "volontaire" allait jusqu'à imiter la signature paternelle sur la paperasse nécessaire... et papa n'avait plus qu'à assumer quand arrivait la lettre d'admission à l'école (tout de même fier du choix de fiston). Et aujourd'hui?

 

Engagez-vous, qu'ils disent... La Marine a aujourd'hui des objectifs annuels de recrutement, dans une logique de "réarmement" et de remise à niveau après des décennies de désinvestissement où l'on pensait récolter les "dividendes de la paix" (après la chute de l'URSS), époque où le nombre de postes d'officiers mariniers, notamment, a bien diminué. Et elle continue bien évidemment à cibler des jeunes qu'elle formera dès le départ. 

Ceux-ci (et aussi celles-ci) peuvent découvrir la Marine nationale par le canal des "PMM (Préparation militaire marine)", proposées chaque année dans plus de 90 centres, qui offrent un total d'environ 3500 places. Les chiffres montrent paraît-il que sur ceux qui sont ainsi formés, environ 800 s'engageront ensuite dans la "réserve" ou feront carrière dans la Marine. 

L'Ecole des Mousses, qui avait fermé en juillet 1988, renaît en septembre 2009 à Brest, pour former aujourd'hui environ 250 jeunes matelots par an. L'Ecole de maistrance, à Brest, qui n'a jamais cessé ses activités, a connu l'ouverture d'une antenne à Saint-Mandrier (Var) en 2018. Elle forme environ 1200 jeunes officiers mariniers par an. 

Même s'il est probable que beaucoup de jeunes candidats ont, par tradition familiale, déjà un lien, sinon avec la marine, du moins avec les métiers militaires, il est tout à fait possible à tout jeune homme ou toute jeune femme de viser une carrière dans la Marine.

 

Cet ouvrage participe, naturellement, au challenge Book trip en mer (saison 2) chez Fanja.

 

26 octobre 2025

Asterix en Lusitanie - Didier Conrad et Fabcaro

Je n'a pas résisté à me procurer le nouvel album d'Astérix, Astérix en Lusitanie (Editions Hachette Livres - Goscinny - Uderzo, 48 pages distrayantes) paru le 23 octobre dernier. Comme son titre l'indique, les aventures d'Astérix, Obelix et Idefix les emmènent au Portugal, du côté de Lisbonne (Olisipo en latin). Boulquiès, qui avait travaillé sur le  chantier du Domaine des dieux, vient demander de l'aide au village gaulois car Mavubès, un ami compatriote, est accusé d'avoir voulu empoisonner César avec du garum et il est menacé d'être jeté aux lions. C'est un complot fomenté par Pirespès, un traitre "de père en fils" qui ne rêve que de gloire. Le voyage entre la Bretagne et le sud du Portugal se passe bien grâce au concours d'Epidemaïs (Astérix Gladiateur) qui exploite toujours autant ses clients comme ses associés en les faisant ramer. Arrivés à destination, Asterix et Obelix font des rencontres de personnages qui vont les aider à délivrer Mavubès et l'innocenter par la même occasion. C'est l'occasion d'entendre du fado avec des paroles si tristes qu'elles dépriment tout le monde. Obelix n'est pas ravi de n'avoir que du Bacalhau (morue) au menu. Mais il se montre doué pour chanter le fado. C'est un album plaisant à lire et je vous le recommande rien que pour Astérix et Obélix déguisés en Lusitaniens.

 

 

24 octobre 2025

L'enfant de février - Alan Parks

Comme je l'avais évoqué à la fin de mon billet sur Janvier noir, je viens de terminer L'enfant de février d'Alan Parks (Edition Rivages Noir, 460 pages) qui comme son titre l'indique se passe au mois de février (1973), à peine un mois après l'histoire de Janvier noir. J'ai retrouvé avec plaisir, à Glasgow, l'inspecteur Harry McCoy, son adjoint Wattie et son supérieur hiérarchique Murray. Et on a aussi l'ami d'enfance d'Harry, Steve Cooper, qui, lui, a mal tourné. Il est devenu un truand notoire mais entre lui et McCoy, il y a des liens indéfectibles remontant à ce qu'ils ont vécu quand ils ont été dans des institutions pour jeunes orphelins (ou non). Sinon, l'histoire débute avec l'assassinat de Charlie Jackson, un jeune footballeur plein d'avenir retrouvé tué et mutilé sur un toit d'immeuble. Il était fiancé avec Elaine Scobie, la fille de Jake Scobie, un baron de la drogue. Sur le ventre de Charlie, le tueur a écrit "Bye Bye". Plus tard, Jake Scobie lui-même est torturé et tué par le même tueur. McCoy est rapidement sur la piste d'un certain Connolly, un psychopathe, un des gardes du corps de Scobie. Ce Connolly fait une fixation sur Elaine et il élimine tout ceux qui se dresse sur sa route. L'intrigue est toujours très bien menée. La ville de Glasgow en arrière-plan est un des éléments essentiels de l'histoire. La météo qui varie entre pluie et neige renforce la tristesse qui se dégage du roman. Je pense que les volumes de la série peuvent se lire dans le désordre. Le prochain sur ma liste se passe en mai 1974. Sinon, la photo de couverture a été prise par Raymond Depardon. Lire les billets d'Encore du noir, Pierre Faverolle, Richard, Nyctalopes

C'est ma troisième participation à Sous les pavés, les pages (chez Athalie et Ingannmic).

 

19 octobre 2025

Les blondes et papa - Exbrayat

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) me suis quelque temps demandé en le lisant, après l'avoir acheté quelques dizaines de centimes d'euros, si ce vieil exemplaire paru au Club des masques en 1971 (réédition d'un titre "copyright 1961" plus vieux que moi...) pouvait, ou non, être lu par... les enfants.

Exbrayat, Les blondes et papa [...], Librairie des Champs Elysées, Club des Masques N°126,
mars 1971 (copyright 1961), 249 pages

 

Curieusement, ni la couverture, ni la tranche, ni la liste des dernières parutions en fin d'ouvrage n'indiquent de points de suspension après les quatre mots du titre, mais page de garde et page de titre indiquent bien "Les blondes et papa...". Et il ne s'agit pas d'une erreur de traduction. D'Exbrayat, je n'avais lu jusqu'à présent que la série de son Imogène (alors que, dans ma jeunesse, tout comme dasola mais bien avant qu'on se connaisse, je collectionnais, dans cette même série "Club des Masques", les titres d'Agatha Christie qui en formaient probablement la première "locomotive"). Comme Imogène, Les blondes et papa... est situé au Royaume-Uni - alors que Charles Exbrayat (1906-1989) est un écrivain français (mais a apparemment rempli le rôle de deuxième locomotive de la collection). 

 

Dans ce "roman policier humoristique", plusieurs histoires de couples s'entremêlent pour former ce que je me permettrais d'appeler une "romance policière". L'un de ces couples (mais non le moindre) totalise un âge de 25 ans. La piste qu'ils annoncent aux policiers, bien que concernant un innocent, permet finalement de mettre la main sur le véritable coupable, qui... Mais je vais commencer par le début. 

 

Buddug, fillette de 12 ans, vit (et fait ses études) avec son papa (comptable et veuf) Ianto Morgan dans la petite ville de Brecon, en Pays de Galles méridional. Très mûre pour son âge, c'est elle qui accueille en robe de chambre et silence réprobateur celui-ci lorsqu'il rejoint le logis familial passablement ivre après une soirée à l'extérieur. Son condisciple, Caradoc (le fiancé qu'elle s'est choisie deux ans plus tôt) a lui-même une maman brune, Price Meredith, qui s'est trouvée veuve à peu près quand Ianto est devenu veuf, et il ne lui est pas indifférent. Que croyez-vous qu'il va arriver? 

 

Hé bien, alors que Ianto se trouve en galante compagnie (une blonde mal mariée qu'il connaît depuis 8 jours), le cadavre du mari de celle-ci est découvert, avec lui-même tenant en main l'arme du crime. Arrestation immédiate... Il ne reste plus à Buddug (qui convainc Caradoc de son innocence) à mener l'enquête, avec le soutien, entre autres, de la tante dudit Caradoc (la soeur de son père), vieille fille imposante (six pied de haut), d'une aide fort appréciable lors d'un interrogatoire (sans aller cependant jusqu'au troisième degré!).

 

Et c'est comme ça que la machination sera dévoilée, alors que la police pataugeait quelque peu, représentée par un inspecteur sagace et placide et un sergent frivole, que l'enquête oblige à annuler successivement tous les rendez-vous avec sa "blonde" (qui se serait bien vue la bague au doigt, mais faut pas pousser tout de même). Quant à ce qu'il en pensait, lui, "ce n'était pas parce qu'il était entré dans la police de Sa Majesté qu'il devait renoncer à fonder une famille ou, sans aller si loin, à connaître le plaisir des tendresses partagées!" (p.206) Qu'en termes délicats ces choses-là sont dites. 

 

Disons encore que l'enquête s'était égarée en direction d'un docteur capable de donner comme alibi pour la semaine précédente l'accouchement d'une de ses patientes... lorsque celle-ci l'appelle d'urgence pour la même raison! On voit qu'il y a matière à rire. Je citerai encore quelques moments désopilants, ceux où  les plus jeunes de nos tourtereaux finissent par arriver à la conclusion que les enfants ne naissent pas dans les choux, mais surviennent lorsque (et seulement lorsque) deux personnes de sexe opposé (et adultes, bien sûr) s'embrassent passionnément sur la bouche (et si ça dure, risque de jumeaux?). Bon, question naïveté ou candeur, je me demande où en sont aujourd'hui de jeunes lecteurs et lectrices de 12-13 ans, par rapport à ceux de 1961 ou 1971...?

 

... Et c'est pour cela que, tout compte fait, je me permets de faire candidater ce titre pour le "challenge littérature jeunesse 2025-2026" chez PatiVore! Il rentre aussi dans le cadre du challenge "2025 sera classique aussi!" organisé par Nathalie.

On peut trouver un billet concernant ce livre sur le blog d'une famille de lectrices "Lectureenfantparent".

15 octobre 2025

Emile Zola raconté par sa fille - Denise Le Blond-Zola

Pour ce sixième mois du challenge littératures européennes de Cléante, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais continuer mes "pas de côté" en tirant la consigne "romans réalistes et naturalistes" vers "romancier naturaliste": l'occasion de présenter une biographe d'Emile Zola acquise sur le lieu même où il a vécu. 

Denise Le Blond-Zola, Emile Zola raconté par sa fille,
Grasset, coll. les cahiers rouges, mars 2019, 299 pages
(édition originale publiée en 1931 aux éditions Fasquelles)

 

Cette biographie filiale a pour moi une saveur encore plus précieuse dans la mesure où c'est précisément lors de notre visite à la maison d'écrivain de Zola à Médan que je l'ai acheté en septembre 2024 (je ne connaissais pas ce titre auparavant). Plus près de nous, c'est le titre Zola à bicyclette chroniqué par Ingannmic en août 2025 qui m'y a fait resonger. 

 

On connaît la vie privée de Zola: marié à Alexandrine Méley (1839-1925) le 31 mai 1870 (union restée sans enfants), il fait la connaissance d'une jeune lingère, Jeanne Rozerot, embauchée par celle-ci pour Médan en mai 1888, et elle devient sa maîtresse en décembre de la même année. Ils auront deux enfants: Denise, née en septembre 1889, et Jacques, de deux ans plus jeune. Après la découverte de ce "second foyer" par l'épouse légitime, ils parviendront à un accord et l'écrivain organisera sa vie entre les deux. Après sa mort le 29 septembre 1902, la veuve officielle s'occupera des deux enfants laissés par son mari. Jeanne Rozerot meurt pour sa part en mai 1914.

 

En octobre 1908, Denise * épouse Maurice Le Blond, journaliste qui avait fermement soutenu Zola lors de l'affaire Dreyfus. Elle écrit, entre 1920 et 1926, six romans pour la jeunesse publiés dans la "blibliothèque rose" de l'époque chez Hachette. Mais surtout, elle publie cette biographie sur son père dont elle achève la rédaction le 6 juillet 1930. Elle meurt en 1942 à Paris. 

 

Le livre comporte 18 chapitres, et commence très classiquement par l'histoire de la famille Zola, originaire de Zara, en Dalmatie. François Zola, père d'Emile, est né à Venise en 1795. Après un passage par la Légion étrangère en Algérie, il arrive à Marseille en janvier 1833. Ces précisions permettent de savoir que Denise (née Rozerot, avant d'être autorisée à porter le nom de son père) a eu accès aux archives familiales et aux souvenirs d'Alexandrine, avec qui elle a entretenu de bonnes relations, après le décès de leur père et époux. Même si elle n'était elle-même qu'une fillette de 13 ans au décès de son père, elle l'a côtoyé durant son enfance, et en tout cas nous rapporte des informations de première main. Elle nous raconte l'enfance, la jeunesse d'Emile (orphelin de père dès 1847) et son amitié avec Cézanne, ses débuts laborieux dans la carrière de journaliste (il lui a longtemps manqué 40 francs de revenus mensuels pour atteindre les 100 qu'il visait...), puis d'écrivain, ses amitiés (ou non) avec ses confrères... La rencontre avec Jeanne Rozerot intervient p.129, dans le 9e chapitre commencé p.126 qui nous apprend que la petite maison de Médan a été acheté avec le produit de la publication de L'Assommoir. C'est p.122 qu'on a appris qu'Emile Zola refusait l'étiquette d'écrivain socialiste, mais désirait simplement être qualifié de "romancier naturaliste" (réponse à Albert Millaud [1844-1892], auteur bien oublié aujourd'hui mais qui avait eu une violente polémique avec Zola). 

 

Je pourrais arrêter ici la présentation de ce livre (que je vous incite à lire). Précisons encore que Denise raconte avec beaucoup de pudeur, pp.188-194, le rapprochement de ses parents, et son enfance d'enfant "cachée"... (l'épouse bafouée s'est d'abord montrée fort jalouse avant d'accepter le principe du "double foyer" vers 1894...). Non seulement la publication des différents volumes, mais aussi celles des oeuvres de la maturité (Les Trois villes, puis les Quatre évangiles - qu'il ne terminera pas) sont abordées, mais aussi, bien sûr, l'affaire Dreyfus qui a entraîné un procès à la suite duquel Zola a dû s'exiler en Angleterre pour éviter l'emprisonnement. C'est encore avec pudeur qu'elle raconte la mort du père (p.290). A-t-elle su qu'un fumiste aurait fait confidence, bien des années plus tard, d'avoir bouché la cheminée des Zola un soir pour la déboucher le lendemain afin de ne pas laisser de trace d'un attentat fanatique? 

 

Le livre étant trop ancien par rapport aux contraintes de la loi RGPD pour que les moteurs de recherche affichent de "vieux" billets de blog, je n'ai pu dénicher de liens. Comme toujours, je ne m'interdis pas d'en rajouter ultérieurement si je tombe dessus au hasard de mes surfs!

 

... Il est suffisamment ancien en tout cas pour participer au challenge "2025 sera classique aussi!" organisé par Nathalie.

 

* Merci Aifell(e) ! ;-)

10 octobre 2025

Janvier noir - Alan Parks

Après Mourir en juin qui m'avait plu, j'ai décidé de lire la série dans l'ordre avec l'inspecteur principal McCoy et son adjoint Wattie. Comme son titre l'indique, l'intrigue de Janvier noir (Edition Rivages, 366 pages) se passe au mois de janvier (1973) dès le 1er jour de l'année et elle se termine le 20 du même mois. Devant la gare routière de Glasgow, Tommy, un jeune homme d'à peine 20 ans tire sur une jeune femme, Lorna. McCoy n'était pas loin mais il n'a pas pu sauver Lorna. Il avait été prévenu par un détenu d'une prison voisine que Lorna serait assassinée mais sans qu'il dise pourquoi. Tout de suite après son acte, Tommy retourne l'arme contre lui et meurt. Et le détenu délateur est assassiné dans sa cellule. McCoy et Wattie vont mener une enquête difficile dans les bas quartiers de la ville écossaise. Murray, le supérieur de McCoy et Wattie les met en garde car certains notables sont impliqués. Mais McCoy est un homme obstiné qui arrivera à ses fins avec l'aide occulte de Steve Cooper, un truand notoire dealer de drogue. J'apprécie les petits chapitres et le personnage de McCoy qui a eu une enfance pas facile avec une mère disparue et un père alcoolique. Il n'y a aucun temps mort et l'intrigue est bien menée. J'ai L'enfant de février à lire. 

C'est ma première participation à Sous les pavés, les pages (chez Ingannmic et Athalie).

 

7 octobre 2025

L'entretien d'embauche au KGB - Iegor Gran

À l'heure où c'est la paix qui se refroidit de plus en plus avec la Russie contemporaine, alors qu'on ne sait pas si notre prochain gouvernement (et son futur Ministre des armées) continueront à vouloir "réarmer le moral de la nation", je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente un livre, signé par un ex-collaborateur de Charlie Hebdo, dont j'avais vu signaler la parution en janvier 2024.

Iegor Gran, L'entretien d'embauche au KGB, éditions Bayard, coll. Bayard récits, 2024, 222 pages
(titre original en russe: Le recrutement des agents, 1969 [mention "Absolument secret"])

 

Fils d'un écrivain dissident expulsé d'URSS en 1974, Iegor Gran est arrivé en France à 10 ans. Il rappelle ici ou là dans ses commentaires du manuel que son père a été arrêté par le KGB et condamné à 7 ans de prison pour publication (à l'Ouest, sous un pseudonyme) d'ouvrages "à caractère anti-soviétique". Si vous aimez lire ou relire les romans de John Le Carré ou même ceux de Pierre Nord, si vous avez été captivé par les cinq saisons de la série TV Le bureau des légendes et attendez avec impatience son "spin-off", alors le livre ici chroniqué pourra peut-être vous intéresser... 

 

Le texte principal de ce volume nous est donné comme la traduction par Iegor Gran d'une brochure de 116 pages dactylographiée en russe, présentée comme datant de 1969 et n'ayant été tirée qu'à 100 exemplaires numérotés, pour usage dans la quinzaine de centres de formation des futurs "officiers de renseignement" du KGB. Le "Scan" sur lequel notre auteur s'est basé pour la traduction avait été soigneusement "anonymisé" avec des post-ils recouvrant le numéro, le cachet de bibliothèque... Iegor Gran écrit qu'à son avis l'ouvrage a été transmis en occident via les pays baltes ou l'Ukraine. 200 à 300 diplômés sortaient chaque année, paraît-il, du centre de formation supérieur (qui, après la formation "de base", instruisait les officiers supérieurs). Cela donne une idée du volume des "promotions" annuelles d'officiers de renseignement formés dans la quinzaine d'écoles du KGB.

 

Si vous cherchez un roman, ... vous ne l'aurez pas! Cet ouvrage se compose de quatre parties précédées d'une introduction, pour un total de 16 chapitres comportant 19 sous-chapitres suivis d'une conclusion en deux petites pages. Le contenu forme vraiment un manuel où il n'y a pas d'histoire, si ce n'est quelques anecdotes explicatives, indécryptables faute de noms, de lieux et/ou de dates précises. Les "bonnes pratiques" des futurs "officiers traitants" pour recruter des "agents de renseignement" dans les "pays capitalistes" y sont répétées et martelées. S'il semble nécessaire de faire preuve d'intelligence et de discernement, il paraît hors de question de ne pas obéir au lourd protocole de vérification (rendre compte à l'échelon supérieur, se renseigner systématiquement sur tout nouveau contact auprès des fichiers de l'appareil central du renseignement, attendre les autorisations nécessaires pour lancer une opération...). Ce texte d'origine est parsemé, ici ou là, de grosses demi-pages de "compléments d'informations", commentaires, éclairages, gloses par Iegor Gran (avec une trentaine de notes et références bibliographiques). 

 

Le manuel est bien évidemment manichéen: "le socialisme", les pays socialistes (selon l'acception marxiste-léniniste) sont partisans de la paix et en butte à la subversion des pays capitalistes contre laquelle ils doivent se défendre, et la collecte d'informations, grâce au recrutement d'agents, est essentielle pour cela. Le futur officier traitant doit savoir anticiper les meilleures conditions pour ce faire, s'adapter à chaque situation particulière, pour éviter de gaspiller énergie, temps et argent dans un contact qui ne déboucherait finalement sur rien et mettrait en danger le fonctionnement du renseignement déjà existant. Le plan de recrutement qui doit être rédigé, validé puis exécuté minutieusement constitue du sur-mesure adapté à chaque "prospect" (selon ma propre terminologie - on pourrait aussi parler de "cible", mais le manuel, dans la traduction d'IG, emploie le mot de "piste"). Sans oublier l'importance de la première mission qu'il sera demandé à l'agent nouvellement recruté de remplir (qu'il faut aussi avoir prévue avant l'entretien décisif).

 

Pour illustrer le risque qu'un contact soit détecté par le contre-espionnage adverse (avec risque d'infiltration), un proverbe français (?) est cité p.131: "un chêne peut pousser à partir d'un gland, à moins qu'un cochon l'ait avalé avant". Cela m'a surtout fait songer à la chanson de Brassens Le grand chêne (disque sorti en 1966). Le pauvre roi de la forêt, dupé par des malfaisants, les suit, mais subit nombre de malheurs, parmi lesquels "on a pris tous ses glands pour nourrir les cochons"... et meurt sans descendance. 

 

Il est intéressant de comparer les trois types de "motivations" sur lesquelles s'appuyer pour recruter un "agent de renseignement" (idéologique et politique; matérielle; morale et psychologique), avec ou sans "relation de confiance", selon ce manuel, avec ce que l'on peut savoir du "MICE" anglo-saxon (qui doit pouvoir se traduire, sauf erreur de ma part, par "monnaie; idéologie; compromission; ego"). D'un point de vue historique, Iegor Gran nous dit que ce manuel semble s'inscrire dans une longue tradition des "services spéciaux" de Russie, en remontant jusqu'à l'Okhrana tsariste, (pour)suivie par la Tchéka de 1921, Guépéou, NKVD, avant le KGB (1954-1991) et enfin le FSB de nos jours. On peut aussi se dire que les actuels MI5 ou MI6 anglais doivent trouver certaines de leurs racines dans les services impliqués pour "le Grand jeu" aux Indes. Ou que notre DGSE descend directement du SDECE mis en place dans l'après-guerre à partir des services de renseignement de la France libre (créés avec le soutien anglais) et de ceux qui l'ont ralliée successivement, SDECE qui comprenait peut-être aussi quelques vétérans des services de renseignement de l'Armée d'avant-guerre, dont une manoeuvre d'intoxication contre l'Allemagne pour protéger les secrets de notre canon de 75 à tir rapide a éventuellement été à l'origine de l'Affaire Dreyfus quelques décennies auparavant. 

 

Je vais me permettre de citer les deux phrases finales de Iegor Gran, après qu'il a rappelé qu'un nombre considérable des cadres qui dirigent aujourd'hui la Russie sont passés par cette école de pensée: "Ce manuel est d'autant plus précieux pour saisir et comprendre un mode de pensée engoncé dans l'immoralité - ce qui fait souvent sa force - mais tatillon dans l'exécution des ordres reçus et obséquieux devant l'autorité - une faiblesse que l'on peut utiliser contre lui pour le combattre.

Je le referme maintenant et le glisse dans un tiroir, un peu comme ces gens qui conservent chez eux un morceau du mur de Berlin, et je frissonne à l'idée que son pouvoir maléfique est loin de s'être dissipé."

 

Eva (du blog Tu vas t'abimer les yeux), en a parlé le mois dernier (ce qui me l'a remis en mémoire), Remy récemment aussi. Menon en réservait lapidairement la lecture aux fans de jeux de rôle d'espionnage. Valmyvoyou [lit] en avait aussi parlé peu après la sortie du livre. 

 

Je pense que, pour de prochains billets, je tâcherai de lire en priorité, parmi l'abondante bibliographie de Iegor Gran, dans le désordre: L'écologie en bas de chez soi (2011), Z comme zombie (2022), Rêve plus vite, camarade! L'industrie du slogan en URSS de 1918 à 1935 (2017), Les services compétents (2020). 

 

Les graffitis subversifs et autres vols de drones dont la presse nous rebat régulièrement les oreilles ces mois-ci pourraient-ils camoufler un recrutement qui serait toujours actif en France? Il semble qu'un journaliste du Canard Enchaîné, Jean Clémentin (1924-2023) a été agent de l'Est entre 1957 et 1969 (il a travaillé au Canard jusqu'en 1989). On dit que Charles Hernu (1923-1990), dans sa jeunesse désargentée (années 1950?), a su vendre fort cher aux soviétiques, alors qu'il faisait dans le journalisme, de simples synthèses d'informations disponibles en lisant la presse française. Du coup, après la lecture de ce livre, je me suis demandé si les rédacteurs et dessinateurs de Charlie Hebdo, à ses différentes époques (depuis près de 55 ans désormais), avaient jamais été ainsi "approchés"? Si ça a été le cas, j'espère bien que ça a été sans succès. 

 

*** Je suis Charlie ***

3 octobre 2025

Le galion d'or - Frank Crisp

Très heureux de découvrir que j'avais atteint le niveau "Directeur de croisière" dans le challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) poursuis dans la même veine! Mon billet du jour, qui porte sur un livre "copyright 1954", est éligible également au challenge "2025 sera classique aussi" organisé par Nathalie, et inaugure mes participations au tout nouveau challenge "Littérature jeunesse" proposé par Pativore (même si je ne respecterai pas forcément les thèmes mensuels proposés).

Frank Crisp, Le galion d'or, Hachette, coll. Idéal-bibliothèque (texte français d'Alain Valière, illustrations de Jean Reschofsky), 1954, 190 pages

 

Une fois de plus, j'ai choisi dans un bac d'occasion ce livre publié il y a plus de 70 ans, en bon état avec sa jaquette papier, ce qui a justifié mon investissement de 2,50 euros! Il était à l'époque classifié "G. au-dessus de 10 ans * ". Sa lecture m'a fait songer au livre jeunesse datant de 2014, La mer aux esprits, que j'avais chroniqué en août. Car dans Le galion d'or aussi, il est question de pirates et de "sorcellerie": des thèmes récurrents depuis un ou deux siècles maintenant?

 

Le galion d'or m'a aussi fait songer à un autre "classique anglais que je lisais quand j'étais gamin en vieille édition jeunesse, Lorna Doune chez les Outlaw. Mais il faut sans doute que je narre un peu l'histoire du roman Le galion d'or. En 1688, le jeune Jack est âgé de cinq ans environ, et réside avec sa petite soeur et "grand-mère Besom", à Houndsby, village (fictif?) du comté de Somerset, dans la partie sud-ouest de l'Angleterre. Arrivés avec une caravane de bohémiens qui sont vite repartis, les trois se sont installés dans une masure abandonnée. La grand-mère gitane a acheté (avec une pièce d'or!) une vache quand Jack a été assez grand pour devenir bouvier (à 8 ans). Lorsqu'il a 12 ans, se pensant proche de la mort, celle qui passe auprès de tout le village pour une "sorcière" fait partager trois visions à Jack, en lui disant qu'il s'agit de son avenir (magie! Elle peut faire apparaître dans le feu son propre don de "double vue"). Quelque temps après, elle périt lynchée... Les deux jeunes orphelins sont recueillis, l'une comme servante au château, l'autre dans une ferme locale. Ayant affronté le jeune châtelain (Richard), il doit s'enfuir vers Londres (non sans avoir déterré un médaillon et quelques pièces d'or en suivant les indications données par grand-mère avant sa mort). À Londres, son chemin va croiser celui du capitaine pirate Leach, condamné à être pendu mais qui est sauvé au pied du gibet par ses hommes (nous sommes à la fin du chapitre VIII, p.75). 

 

La malchance envoie ensuite Jack lui-même en prison, où il est confronté à l'un des hommes montrés par sa vision. Menacé de mort, il s'évade (facile!) avec l'équivalent de "l'Abbé Faria" local. Celui-ci conseille de trouver refuge au seul endroit où on ne les recherchera pas: en mer, en se laissant prendre via "la presse" (l'enrôlement forcé de matelots pratiqué en Angleterre pour subvenir aux besoins de la Royal Navy). Et les voici à bord du Lion (navire de seconde classe). Il y verra embarquer, "pressé" à son tour, le jeune Richard, qui deviendra au fil des pages son meilleur camarade (et même davantage à la toute fin du livre). 

 

Et les pirates, alors? À la tête d'une flottille, le Lion reçoit pour mission de pourchasser les boucaniers et autres pirates. Passé dans le Pacifique par le Cap Horn, il atteint l'ile Juan Fernandez (oui, celle qui a inspiré Robinson Crusoé!). Alors que quelques marins avec Jack et Richard sont partis à la pêche en yole, celle-ci chavire. Les survivants des attaques de requins et d'orques mangeurs d'hommes sont recueillis par l'Albatros, le navire du capitaine Leach (fin du chap. XVI, p.136). Que d'aventures, et ce n'est pas fini! 

 

Même si Jack et Richard refusent initialement de combattre, le capitaine Leach (gitan) les épargne. "Nous travaillions à bord pour gagner notre nourriture, mais nous ne touchâmes jamais à une voile ou à une arme". Mais il s'avère que la Santa Maria, galion espagnol chargé d'or à Acapulco et qui finit par être attaqué par l'Albatros, est un morceau trop coriace pour l'équipage pirate monté à l'abordage. Alors tout compte fait, puisque les Espagnols vainqueurs pendraient tout le monde, pirates et Anglais sans distinction, quelques habiles coups de canons servis par Jack et Richard entraînent la reddition du navire espagnol! La tempête sépare alors les deux navires, cependant que seule une faible part du trésor du galion a été amenée à bord de l'Albatros. Mort de la plupart des pirates blessés, chute du vent, famine, confession de Leach (qui figurait dans l'une des visions qu'avait eu Jack)... Quand l'épave de la Santa Maria croise de nouveau le chemin de l'Albatros, Jack et Richard doivent la rejoindre en barque. Le trésor est toujours à bord. Le galion fait naufrage sur une île. Et là... je ne vous en dirai pas davantage!

 

Péripéties nombreuses et trépidantes, coïncidences, réminiscences de récits de Louis Garneray (notamment l'abordage du Kent), ou de L'île au trésor de Stevenson... Il me semble sentir que l'imagination de Frank Crips a été nourrie des classiques du XIXe s. Mais j'ai aussi l'impression qu'il a peut-être lui-même pu inspirer tel ou tel des scénarios de Jean-Michel Charlier pour la série BD Barbe-Rouge! Wikipedia, consulté le 2 octobre, ne m'a rien dit par contre, même en anglais, ni sur Frank Crisp, ni sur The Golden Quest (titre d'origine du roman). Je sais juste qu'une demi-douzaine d'autres romans de cet auteur anglais ont été traduits en français jusqu'en 1961.

Côté illustrations, je suis certain d'avoir déjà lus quelques livres jeunesse illustrés par Jean Reschofsky. L'édition contient deux illustrations couleurs "double page" et 12 en pleine page, cependant que chacun des 21 chapitres est précédé d'une illustration "tiers de page" en N&B. En voici quelques-unes exaltant l'imaginaire "pirates" (drapeau noir, abordage, trésor) pour les jeunes lecteurs!

p.132

p.160

p.172

 

* Et non "F.", bien sûr. Mon doigt a dû se tromper de touche... Bien vu, Keisha!

 

Edit du 04/10/2025: grâce à Pativore, je rajoute quelques précisions sur la collection Idéal-bibliothèque. D'abord la galerie des couvertures qu'elle a dénichée. Puis le lien vers la page Wikipedia (consultée ce jour) qui donne notamment la liste alphabétique des parutions. On remarque que la collection (active de 1950 à 1987) a commencé par rééditer des "classiques", parfois en en modifiant le titre pour se démarquer de collections concurrentes, avant de se tourner vers l'actualité (en lien notamment avec des adaptations cinématographiques venant d'être réalisées). 

 

Edit du 05/10/2025: avec l'accord de Pativore, ci-dessous un logo orienté "classiques" que j'ai créé pour son challenge "Littérature jeunesse", comme c'est plutôt le genre de livres que je pense chroniquer. Utilisable par tous participants le souhaitant, bien entendu!

 

2 octobre 2025

L'inventaire des rêves - Chimamanda Ngozi Adichie

Après avoir pas mal entendu parler de la romancière d'origine nigériane et de son nouveau roman L'inventaire des rêves (Edition Gallimard, 654 pages), j'ai pu emprunter ce dernier en bibliothèque. Le roman se divise en 5 parties qui portent chacune le prénom des femmes qui sont les personnages principaux: Chiamaka, Zikora, Kadiatou, Omelogor et à nouveau Chiamaka. Chimamanda Ngozi Adichie est issue du peuple Igbo au Nigéria comme ses quatre personnages féminins dans le livre. Elle partage sa vie entre les Etats-Unis et le Nigéria. Je dirais tout de suite que j'ai mis un peu de temps à lire les plus de 600 pages. Je n'ai pas été passionnée tout le temps. Le seul segment que j'ai vraiment apprécié est celui consacré à celle qui a des problèmes de fin de mois difficiles: Kadiatou. Les trois autres n'ont, si je puis dire, que des problèmes de coeur. Pour Kadiatou, Madame Adichie s'est inspirée de Nafissatour Diallo et de l'affaire DSK à New-York en 2011. Le récit est vraiment prenant et émouvant. Les histoires commencent juste avant la pandémie de la Covid. Chiamaka (le double de la romancière?) est la narratrice de son segment. A un moment donné, elle engage Kadiatou comme cuisinière. Chiamaka déçoit sa famille aisée car, à plus de 40 ans, elle n'est toujours pas mariée mais elle écrit. Elle vit la plupart du temps aux Etats-Unis. Sa grande amie, Zikora, une avocate, a tellement peur de ne pas enfanter que quand elle tombe enfin enceinte à plus de 40 ans, elle décide de garder le bébé alors que le père plus jeune est parti. Kadiatou, elle, a une vie mouvementée avec un mari en prison. Pour compléter ses revenus, elle devient femme de chambre dans un palace à Washington. Omelogor, la cousine de Chiamaka, est une femme d'affaires qui a renoncé à toute vie privée même si elle a quelques liaisons plus ou moins éphémères avec des universitaires car elle a émigré aux Etats-Unis. A la fin du livre, il y a un glossaire avec les expressions ou des mots en igbo traduits en français. Madame Adichie est devenue célèbre avec son roman paru il y a plus de 10 ans: Americanah (que je n'ai pas lu). Lire le billet de Pamolico

28 septembre 2025

Deux livres condensés: Le Robinson des glaces - Marie Herbert / Alice van Meulen - Jacques Duquesne

Cette fois, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) crois que j'ai réussi un petit miracle: parler d'un livre dont, sauf erreur de ma part, il n'existe pas d'édition "à compte d'éditeur" en traduction française intégrale... Il s'agit d'un titre qui me paraît pouvoir tenir sa place dans le challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja, et je pense qu'on peut encore se le procurer d'occasion sur internet, dans l'édition que j'ai lue. Pour ma part, je l'ai déniché dans l'une des "bibliothèques partagées de hall d'immeuble" que je fréquente. 

Marie Herbert, Le Robinson des glaces (traduction par Denise Hélié de Winter of the white Seal, 1982), in Sélection du Livre, éd. Sélection du Reader's Digest, janvier 1986, 480 pages (2e oeuvre sur 4 contenues dans le volume, pp.128-223) 

Le livre à la première personne commence un peu comme Robinson Crusoé: un jeune homme (Jonathan Horn) "a pris la funeste décision de quitter le toit familial pour courir de par le monde". Mais là, nous sommes en 1818 et le jeune homme (fils unique d'un riche armateur qui lui refusait l'autorisation de naviguer) est né en 1798 à Liverpool. Parti à Londres, il comprend trop tard que le navire sur lequel il s'est engagé les yeux fermés, le Moonraker [décidément! Cf. mon billet du 30/08/2025] est équipé pour la chasse aux phoques. Il se retrouve en vue de la Georgie du Sud (sud de l'Atlantique). Apparemment, il n'a pas bien profité de ses études de comptabilité, quand il note que, ayant droit au cent-vingtième du bénéfice, il a droit au produit d'une peau de phoque sur 120 (confusion entre "chiffre d'affaires" et "bénéfice", disons!). Comme une flottille de navire occupe déjà la plupart des "territoires de chasse", leur bateau poursuit sa route vers le nord à la recherche d'une plage sans concurrence (ils cherchent des éléphants de mer pour leur graisse et des otaries principalement pour leur fourrure). Quelques pages décrivent les opérations - avant une attaque de matelots hollandais, au cours de laquelle notre héros renverse le chaudron d'huile bouillante, ce qui met fin au combat! Au bout de 18 jours, après avoir "épuisé" une seconde plage, ils se dirigent vers le cap Horn. Après des jours et des jours de navigation, le 22 novembre 1818, ils jettent l'ancre dans une baie, et le lendemain trouvent une presqu'ile "où des milliers de pinnipèdes se prélassaient sur les plages".

 

Notre matelot (affecté au débitage du lard) est charmé par "(...) une magnifique femelle à la fourrure blanche allaitant son petit dont le pelage était également blanc". Alors qu'un coup de feu enjoint aux marins à terre de rejoindre le bateau, Jonathan essaye d'empêcher un de ses compagnons de tuer "la bête superbe", et se fait assommer. Il revient à lui au milieu des phoques et la tempête fait rage. Il lui reste le chaudron, les tonneaux à graisse, les vivres prévus pour l'équipe d'abattage à terre, aucune allumette... mais le feu sous le chaudron, par chance, n'est pas totalement éteint: de quoi survivre, car le Moonraker ne reviendra jamais le chercher. Le bateau a manifestement coulé durant la tempête, et Jonathan n'en retrouvera sur la plage qu'une chaloupe échouée, deux cadavres et quelques épaves. Pour rallumer son feu, il utilisera le même moyen qu'un héros de Jules Verne: une lentille taillée dans la glace translucide et les rayons du soleil! Et nous en sommes à la fin du chapitre 3 (p.157).

 

À la fin du chapitre 10 (p.222), Jonathan semble sur le point d'être ramené à la civilisation par un navire qui aborde par hasard son île. Nous sommes en janvier 1820, plus d'un an a passé (description de la vie quotidienne: explorer et exploiter les maigres ressources locales, se nourrir...). Bien serrés afin de se tenir chaud, il s'est retrouvé à partager sa couche durant tout l'hiver (ant)arctique avec le jeune phoque albinos qu'il avait une nouvelle fois sauvé et appelé Gribouille. Mais la morale est sauve, c'était une femelle! Bref, je suis ressorti de cette lecture tenaillé, bien entendu, par l'envie de savoir ce que pouvait être l'oeuvre "non condensée". 

 

Je n'ai malheureusement pas trouvé d'autre édition en français de ce livre (Winter of the white Seal) que l'édition "condensée" pour laquelle Sélection du Reader's Digest avait dû payer des droits, je suppose. En regardant la fiche de l'Irlandaise Marie Herbert sur wikipedia en anglais (consulté le 28 septembre 2025), je me suis demandé s'il n'y aurait pas eu abandon d'un projet éditorial puisque c'est à peu près le moment où l'auteure a vécu une tragédie familiale? Mais, faute d'informations, ce n'est qu'une supposition de ma part bien entendu. 

 

Cerise sur le gâteau: je n'avais même pas fait attention quand j'avais pris le volume en main qu'un autre des quatre titres qu'il contenait parlait aussi de bateaux: un autre livre condensé (mais cette fois-ci, la "version complète" en existe puisqu'il s'agit d'un roman français [qui venait d'être édité chez Grasset en 1985]). Un exemplaire du roman est disponible en "réserve centrale" des bibliothèques parisiennes!

 

Jacques Duquesne, Alice van Meulen (même volume, 1ère oeuvre sur 4, pp.11-126)
[Edition originale: Bernard Grasset, 1985, 274 pages]

 

Après avoir lu ces pages, j'ai pensé à (du) Pierre Benoit, d'autant plus avec ce prénom qui commence par un "A". Alice van Meulen, qui donne son nom au roman, est l'un des personnages du livre, mais je ne sais pas si elle en est vraiment, ou non, l'héroïne principale. Dans son roman publié en 1985, le journaliste-romancier Jacques Duquesne (1930-2023) situe son intrigue un peu plus d'un siècle plus tôt, en 1880, dans les débuts de la Troisième République donc. À l'époque, la Commune de Paris remonte à moins de 10 ans, les grandes lois (Enseignement primaire [Jules Ferry, 1881-1882], Presse [1881], liberté syndicale [Waldeck-Rousseau, 1884]) n'ont, comme chacun sait, pas encore été promulguées, et l'Etat ne s'est pas encore séparé de l'Eglise. Le romancier aborde dans son ouvrage, à sa manière (il y a 40 ans tout d'même!) les thèmes de la romance, de la place de la femme dans la société, voire de l'intégration des enfants "différents". Mais commençons par le début. 

 

Au large de Dunkerque, dans la nuit et la tempête, le canot insubmersible de l'Association Dunkerquoise du sauvetage en mer sauve deux passagers d'un schooner en détresse (qui les avait amenés à sortir) et croise durant cette sortie en mer un navire bizarre. Dans le même (premier) chapitre, nous sont présentés Pierre Vandromme, propriétaire d'un chantier de construction navale, et Alice van Meulen, veuve d'un brasseur de l'entreprise duquel elle a repris fermement les rênes et mère d'un jeune garçon (Félicien, l'héritier, 6 ou 7 ans) qu'elle couve (et étouffe), qui se croisent pour la première fois dans un bal masqué à Lille. Lui va se trouver en butte au soupçon d'avoir fait construire par son chantier un navire servant à la contrebande du tabac (un coup monté qui se résoudra dans les dernières pages), elle va trouver toutes les raisons du monde pour lui courir après (jusqu'à le demander en mariage  - incroyable pour l'époque!), même s'il a une maîtresse (Mathilde, rescapée du naufrage du schooner où elle était passagère, de retour des "Iles" après un séjour de 3 ans). Ajoutons l'histoire d'une maquette de bateau offerte au jeune Félicien, qui la fracassera dans un accès de rage, l'histoire de Jean Bart (Dunkerquois) contée à l'enfant, de même que les aventures de la mère de Pierre, du temps où elle naviguait à bord du navire de son capitaine de mari (père de Pierre), avant la création du chantier naval... et l'on voit que navire et mer sont largement présents dans l'histoire. Je ne savais pas que dessiner des moustaches à la figure de proue féminine d'un bateau (de pêche) était la pire insulte possible contre un capitaine (p.73). Côté "romance", j'ai apprécié à sa juste valeur la scène de rupture avec la maîtresse (pp.60-61). 
"- Je ne viendrai plus, Mathilde. (...) Elle s'était laissée tomber à ses pieds, les mains sur les oreilles, pour ne rien entendre. Il allait donner des raisons, bien sûr - les hommes donnent toujours des raisons: comme si les raisons avaient un sens, comme si les raisons étaient des excuses, comme si elles cicatrisaient les plaies, empêchaient le mal, et permettaient d'oublier. Au diable, les raisons! (...)
- Dehors! Elle s'était relevée, le repoussait.
- Ne renverse pas les rôles. Ce n'est pas toi qui me chasse. C'est moi qui m'en vais. Tu comprends: c'est moi".

On a aussi quelques scènes cocasses avec une "feuille à chantage" (comme dans Topaze de Marcel Pagnol) qui cherchait à faire chanter Pierre. Mais tout finira bien...

 

Les deux autres "condensats" du volume sont Quatre enfants et un rêve (Christian & Marie-France des Pallières) et Fête fatale (William Katz). Je ne les ai pas lu, j'ai juste vérifié qu'il n'y était pas du tout question de bateaux.

Sélection du livre était le "club de livre" du magazine Sélection du Reader's Digest. Moyennant un abonnement, un certain nombre de volumes était proposé chaque année. La spécificité de ce club-là était que chaque volume contenait quatre titres "condensés" (et non en "texte intégral"), ce qui fait que, malgré la belle reliure (dorure sur faux cuir...), ils sont peu recherchés par bibliothèques ou libraires d'occasion (on trouve sur le net le conseil de les donner à des EHPAD ou des prisons, ou d'en mettre le papier au recyclage). Quarante ans après, le papier en a beaucoup jauni en tout cas. Ceci dit, j'ai vérifié qu'on peut s'en procurer des volumes (dont celui-ci) sur internet. 

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  • Record de commentaires en 1 an de date à date par 1 même blogueur-euse: 160 par Manou (du 01/08/23 au 31/07/24)
  • Record de commentaires en un mois: 355 en janvier 2014
  • Record de commentaires en une année civile (même blogueur-euse): 162 par Manou en 2024
  • Record de commentaires en une journée: 44 le 09/04/2009
  • Records de nouveaux commentateurs en un mois: 24 (dont 22 blogueurs) en mai 2008 et mars 2009
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