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23 septembre 2025

Bilan challenge Epais de l'été 2025

Les participant(e)s au challenge Les Epais de l'été 2025 (3e édition) avaient jusqu'à hier lundi 22 septembre 2025 (à minuit...) pour déclarer leurs participations. Il est donc temps que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) fasse le bilan de ces trois mois de challenge estival sur de gros bouquins que j'avais organisé sur ce blog. 

== Je commence par les questions qui tuent (oui, je suis méchant!): participant(e) ou non au challenge, vous qui lisez ce billet de bilan, combien de ceux des participant(e)s avez-vous lu?
Sous combien avez-vous signalé votre lecture? Vous en trouverez la liste ici.
... Bon, c'est dit, passons à autre chose. ==

 

Par exemple, pour rappel ou comparaison, je signale que vous pouvez toujours aller voir les bilans 2024 et 2023

Je sais que, si certain(e)s vont adorer lire mes chiffres, d'autres vont en détourner les yeux...

Toutes les inscriptions pour le challenge 2025 ont par la suite généré au moins une participation. Pour certains, je n'ai appris leur intention de participation qu'en même temps que j'en recevais l'annonce. Peut-être découvrirai-je encore par la suite des "participations clandestines", je veux dire des blogs qui auront répondu positivement sous leur propre billet à ma proposition de recenser un billet sur un livre comportant suffisamment de pages pour s'inscrire aux Epais et/ou Pavés de l'été 2025... mais sans prendre la peine de nous le signaler sous nos billets récapitulatifs respectifs ni même, parfois, de rajouter logos et liens dans leur propre billet... 

Bref, en ce lendemain de clôture, je comptabilise 30 participations (contre 32 en 2024 [mais pour 37 inscriptions] et 34 en 2023 [pour 43 inscriptions]). J'ai bien l'impression que, si le nombre de blogs littéraires est plutôt sur une pente descendante, ceux qui restent (et qui existent parfois de longue date) sont les plus vaillants (Sibylline dit la même chose avec ses propres mots)!

 

Mais pour 2025, voici le Podium que vous attendez tous!

Sur la plus haute marche, on trouve de nouveau Belette2911 (qui était déjà première l'an dernier [deuxième en 2023]): elle a lu cette année 13 livres "épais" (16 en 2024, 15 en 2023). Nous trouvons ensuite Alexandra (Je lis, je blogue) qui a chroniqué 7 livres dans six billets, puis... Ta d loi du cine (six). Sunnalee, Enna et Ingannmic en ont quatre chacune. Outre le cas particulier de Keisha (qui a compilé en un seul billet trois de ses quatre Epais), Mapero et Aliénor ont chroniqué trois livres. Athalie, Anne-yes et Miriam, deux livres. Enfin, 17 participants ont contribué avec un unique ouvrage.

Vingt et une contributions dépassaient les 1000 pages (plus gros ouvrage comptabilisé: l'intégrale Le Seigneur des anneaux, 1600 pages attribuées à un billet de Jenevelle Laclos). À l'inverse, seules 11 contributions concernaient des gros bouquins de moins de 750 pages (qui... - mais j'en parle plus bas!). Et le total que j'ai calculé comme correspondant aux pages lues est supérieur à celui de l'an dernier (67 094 en 2025 contre 62 012 en 2024 - mais 79 164 en 2023 [avec 106 "épais, d'au moins 600 pages "seulement", à l'époque]). 

À titre d'anecdote pour cette édition, j'ai donc relevé quelques cas où un seul billet parle de plusieurs livres dont chacun constitue un épais (dont chacun existe dans une édition comportant au moins 700 pages même si ce n'est pas celle lue), que ce soit plusieurs tomes (1, 2, ...) d'un même titre ou des titres faisant partie d'une même saga mais pouvant le cas échéant se lire séparément... D'autres blogs font le choix, tout aussi acceptables, d'une logique "un billet parle d'un [seul] livre". Mais c'est vrai que, en ce qui nous concerne sur Le blog de Dasola, il arrive régulièrement qu'un seul billet parle de plusieurs livres (ou films - même si ce dernier cas concerne davantage les billets de Dasola que les miens).

 

Pour mon challenge des Epais 2025, j'ai aussi connu le cas inverse: une contribution en plusieurs billets pour un volume de 816 pages. J'avais eu un cas plus ou moins comparable l'an dernier, où il avait fallu à une blogueuse plusieurs billets pour "décortiquer" un même titre (l'un des composants d'À la recherche du temps perdu de Proust). J'ai donc aussi accepté la contribution de 2025, même si, ici, l'édition en un "épais volume" regroupait trois oeuvres policières, dont chacune a fait l'objet d'un billet séparé... Ma décision (forcément souveraine, en tant qu'organisateur de mon challenge, mais ne préjugeant pas des décisions des organisateurs d'autres challenges) a été d'accepter cette contribution parce que ce cas n'est pas expressément interdit et reste quantitativement marginal. 

 

Mes règles sont relativement souples: il doit exister une édition "papier" comportant le nombre de pages voulu, mais ce n'est pas nécessairement celle qui a été lue. Les livres en langue étrangère comptent aussi (même si ce n'est pas la langue dans laquelle a été rédigée l'oeuvre originale). Autrement dit, tout livre dont il existe une édition "papier" en langue étrangère avec le nombre de page voulu est éligible (même si ce n'est pas l'édition qui a été lue). Ces règles sont tellement souples, disais-je, que leur souplesse a dû donner l'impression de tricher à certains qui du coup ne se sont pas inscrit(e)s à ce challenge "Les épais de l'été 2025". 

 

Regardons maintenant le palmarès par auteur et par titre.

Le livre le plus chroniqué est Toutes les nuances de la nuit de Chris Whitaker (lu par La petite souris, Mjo, Belette2911 et Dasola). En ce qui concerne les auteurs, Ken Follett (six contributions!) place trois des titres composant sa saga Kingsbridge dans ce palmarès, dont l'un a été lu par trois blogueurs. Trois Epais différents de Luncinda Riley (série Les Sept soeurs) ont été chroniqués dans un même billet par Keisha. On m'appelle Devon Copperhead de Barbara Kingsolver (habitué des Epais) et La fabrique des salauds de Chris Kraus ont été lus deux fois chacun cet été. Tolkien a été chroniqué par deux blogs, l'un pour le troisième tome de la saga Le Seigneur des anneaux et l'autre pour l'intégrale de cette oeuvre. Comme dit plus haut, des romans en deux volumes (chacun "épais") ont pu être chroniqués soit en deux billets, soit en un seul billet (selon le choix de chaque blogueur). 

 

La tenue des "statistiques par auteur" s'est complexifiée cette année. L'an dernier (2024), seuls deux des billets répertoriés concernaient une oeuvre avec deux auteurs (dont l'un déjà présent comme seul auteur d'un autre ouvrage faisant partie du corpus). En 2025, quatre billets sont concernés, dont l'un pour un livre avec trois auteurs. Il y a un seul cas d'auteur déjà présent à titre unique pour un autre titre. Par contre, je n'ai toujours pas vraiment tranché si J.K. Rowling et "Robert Galbraith" sont à compter pour un ou pour deux (je pense qu'il faudra attendre le décès de l'auteure de Harry Potter pour adopter une position incontestable - ce ne sera sans doute pas de mon temps!). 

 

Pour terminer par la synthèse de cette édition, la voici donc: 

30 inscriptions & participations ont donné 72 "épais" de 700 pages minimum (dans 71 billets) pour 67 094 pages (davantage qu'en 2024!) avec 64 livres différents, par 60 auteurs ou co-auteurs. Seules trois prévisions de chroniques de gros bouquins ont été, disons, "reportées".

 

* Tout livre s'inscrivant aux Epais était invité à s'inscrire aussi au challenge Les Pavés de l'été chez Sibylline (La petite liste), qui acceptait cette année encore les participations à partir de 500 pages (et sans limite supérieure bien sûr). De son côté, elle a obtenu 128 participations de la part de 28 participants. Bravo à Belette2911, Médaille supersonique sidérale météoritique pour ses 29 contributions! De mon côté, j'ai obtenu une médaille de bronze (ex-aequo avec Enna) pour mes six contributions.

 

J'avais aussi systématiquement inscrit mes participations au challenge "Quatre saisons de pavés - Eté" chez Moka.

 

En 2026, s'il y a comme je l'espère une nouvelle édition des challenges pour de gros bouquins estivaux, j'annonce d'ores et déjà que je monterai la barre à 750 pages minimum. Seuls une dizaine (9, exactement) des 75 billets pris en compte en 2025 n'auraient donc pas été éligibles en 2025 (aucun de mes 30 participants 2025 n'aurait été empêché de participer). 

 

Merci encore pour toutes ces participations, que ce soit celles d'"habitué(e)s" ou celles de blogueurs-euses dont 2025 a marqué la première participation aux Epais de l'été!

22 septembre 2025

Les armes de la lumière - Ken Follett

J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) réussi d'extrême justesse à finaliser une sixième et dernière participation aux challenges estivaux portant sur de gros bouquins. Cette année, c'est la "saga Kingsbridge" qui m'aura bien inspiré. Je pense que, pour l'an prochain, je lirai la "préquelle" (publiée en quatrième position) ainsi que le tome quatre (publié, lui, en troisième). Mais ici, c'est le cinquième titre dans la chronologie de la saga Kingsbridge dont il va être question (il couvre les années 1792-1824). 

Ken Follett, Les armes de la lumière, Robert Laffont, 2023, 785 pages 

 

Comme dans les autres volumes que j'ai lus (qui, eux, se situaient au Moyen Âge), nous suivons différents personnages, de différentes classes sociales. Mais cette fois-ci, plus de secret d'Etat comme "fil conducteur", celui-ci est plutôt remplacé par l'omniprésence de la guerre contre les armées de Napoléon: débouchés textiles pour fournir des uniformes d'une part, mais interruption du commerce avec les pays alliés de Napoléon, d'autre part. Par ailleurs, cette "histoire contemporaine" est plus proche de nous (nous sommes je suppose quelques-uns à pouvoir reconstituer tout ou partie de notre arbre généalogique sur deux siècles...). Impression sans doute accentuée par le qualificatif de "guerre mondiale" donnée dans le livre à la lutte des coalisés européens contre Napoléon.

 

En tout cas, cette Angleterre de la fin du XVIIIe et du début du XIXe laisse voir une "lutte des classes" extrêmement féroce entre ceux qui possèdent le pouvoir (que donnent les capitaux gagnés par l'exploitation des hommes) et les "prolétaires" qui n'ont que leur force de travail à vendre, sans avoir voix au chapitre sur les décisions les concernant, puisque la justice comme le pouvoir législatif sont aux mains des "puissants". Traversant cette société, on trouve aussi des divergences religieuses, entre l'église traditionnelle installée (l'église anglicane) et le mouvement de l'église "méthodiste" dont les tenants sont dépeints comme davantage soucieux de justice sociale dans ce monde-ci plutôt que dans l'autre. Du coup, je me suis demandé si "la lumière" faisait référence au "siècle des lumières" (de conception française et n'ayant pas été étrangère aux soubresauts provoqués par la Révolution française), ou bien à la lumière divine (montée des "méthodistes" en Angleterre). La partie I se déroule en 1792-1793. 

 

Sal et Kit perdent leur époux et père, paysan, par la faute du fils du châtelain local, et se voient refuser par celui-ci toute aide, si ce n'est que le garçonnet (sept ans!) rentre à son service comme apprenti domestique. Pendant ce temps, à 21 ans, Amos se retrouve à devoir prendre la succession de son père, chef d'une entreprise tisserande, et découvre que celle-ci travaillait à perte et était lourdement hypothéquée au profit du plus gros manufacturier de Kingsbridge, Hornbeam. Elsie, la fille de l'évêque anglican, souhaite créer une "école du dimanche" à l'intention des enfants d'ouvriers. Elle s'entend pour ce faire avec quelques méthodistes, dont Spade, un entrepreneur qui ne déplait pas à sa mère. Avec encore nombre de personnages, il y a là matière à tisser force liens... et pas seulement force tissus. 

 

Dans les parties et chapitres suivants, nous voyons arriver le machinisme à Kingsbridge, ce qui amène le regroupement des ouvriers dans des "fabriques" sous la férule des "patrons" alors que ceux-ci devaient anciennement "faire la tournée" de ceux (et surtout celles) qui travaillaient à domicile pour eux, par exemple comme fileuses ou comme tisserands. Je suppose que Ken Follett a lu Marx... au moins à titre de documentation? Sur ces décennies, nous assistons à la répression patronale contre les prolétaires travaillant dans les manufactures, qui n'ont pour subsister que le salaire de leur travail (à la pièce et non à l'heure). Il y a des gens de bon sens et de bonne volonté dans toutes les classes sociales. Mais l'antihéros qu'on aime haïr, celui qui apparaît comme le pire des salauds, est lui-même issu tragiquement de la misère (sa psychologie est décrite comme une peur panique de jamais y retomber: même s'il devenait l'homme le plus riche du monde, cela ne suffirait pas à le rassurer). D'où son intransigeance et sa lutte obstinée face aux ouvriers.

 

Cette "lutte des classes" s'enchevêtre dans le roman avec les guerres contre la France, qui amènent des besoins en terme d'uniformes (avec ou sans favoritisme voire prévarication pour les marchés avec la milice ou l'armée...). On peut lire des pages terribles sur le sort d'un gamin coupable d'avoir volé une bobine de rubans valant six shillings (et de sa mère). En Angleterre, on n'envoie pas un voleur au bagne comme Jean Valjean (pour un pain!) dans Les misérables... Certains des habitants de Kingsbridge, ouvrier, ouvrière, contremaître, propriétaire, évêque, fils de châtelain et j'en oublie, se retrouveront sur le champ de bataille de Waterloo. Avec cette multitude de personnages à suivre, nous nous trouvons infiniment mieux informés sur cette dernière bataille napoléonienne que ne le sont les lecteurs de La chartreuse de Parme par Fabrice Del Dongo (par contre, Ken Follett n'était pas sur le champ de bataille, cependant que Stendhal, s'il n'était pas à Waterloo, a participé à la campagne de Russie...). 

 

Je voudrais encore dire que j'ai eu l'impression que ce roman était encore plus "dans l'air du temps" que les précédents, avec le développement de faits "de société" déjà présents, mais bien plus discrètement, dans des volumes précédents: un couple lesbien, un autre bien installé dans l'homosexualité masculine... Dans les dernières pages (à la fin de la partie VII qui couvre les pp.737-785 et les années 1815-1824), le méchant va à sa fin (la cathédrale y intervient), les maris encombrants disparaissent et les bons sont enfin récompensés (héritage, remariages, député, modification législative). Pour l'anecdote, je signalerais que, p.655, trois fautes de français m'ont griffé l'oeil dans le texte traduit. Mais comme quatre traducteurs sont crédités, impossible de savoir à qui cette page incombait! 

 

Ce roman avait été lu par Anne-yes pendant les Epais de l'été 2024

Et je vais conclure, avec ce billet, mes participations 2025 pour les challenges estivaux sur de gros bouquins: mon propre challenge des Epais de l'été 2025, mais aussi les Pavés de l'été 2025 chez Sibylline et les Pavés "saison été" chez Moka

 

15 septembre 2025

Kéraban le têtu - Jules Verne

J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) au départ failli faire "fausse route" avec un titre auquel j'avais songé pour le mois d'août, avant qu'il me paraisse, à la réflexion, plus pertinent de le réserver pour un autre des thèmes mensuels des Escapades en Europe - Voyages dans les littératures européennes chez Cléanthe auxquels il pouvait aussi correspondre (Istanbul, en janvier 2026?). Mais finalement, en janvier, mon propre challenge "120 ans Jules Verne (1828-1905)" sera terminé... Donc, voici une contribution pour Les rives de la Mer Noire (chez Cléanthe donc). Et aussi, bien sûr, pour le challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie.

Jules Verne, Kéraban le têtu, Le livre de poche, 1967, 484 pages
(édition originale en 1883 - dessins par L. Benett)

 

Pour cette fois, je suis donc le chemin indiqué. Cependant, une fois de plus, je vais tenter un "pas de côté", en présentant un titre quelque peu anachronique dans son contexte certes aujourd'hui "européen", mais décrivant des contrées et régions qui dépendaient alors en majorité de deux Empires, le Russe et l'Ottoman. Si quelques bateaux y apparaissent, je ne prétends pas pour autant qu'il soit éligible au "book trip en mer": les nombreux caïques évoqués sont seulement destinés à la traversée du Bosphore à [Constantinople ou Istanbul?]. Et c'est parce qu'il refuse de payer une nouvelle taxe liée à cette courte traversée que le héros de ce roman entraîne ses compagnons dans un périple représentant l'intégralité du tour de la Mer noire, à pied, à cheval ou en voiture (sans utiliser aucun moyen de locomotion moderne: ni bateau à vapeur ni même voilier (il souffre du mal de mer!), ni "Railway" (chemin de fer) dont quelques tronçons existent déjà sur son parcours. 

 

Mais ce Kéraban, qui est-ce au fait? Hé bien, c'est le personnage de droite sur la couverture, un Turc à l'ancienne, qui se targue de refuser le "progrès (télégraphe, train ou "steamers"), et que son commerce de tabac rend suffisamment riche pour se le permettre. Le seigneur Kéraban sera donc accompagné dans son voyage par: son serviteur Nizib (aussi musulman que lui), son correspondant en commerce de tabac et ami Van Mitten (et son serviteur Bruno, aussi hollandais l'un que l'autre), et il enlèvera au passage à Odessa son neveu Ahmet, lui-même fiancé à la douce Amasia, fille du banquier Sélim (également ami et correspondant de Kéraban). Comme souvent chez Jules Verne, aventures et amours contrariés vont de pair! Le voyage commence dans une confortable "chaise de poste" tirée par des attelages de chevaux changés de relais en relais. La voiture confortable disparue brutalement, plus ou moins par la faute de notre Turc têtu, il se poursuivra dans une carriole moins confortable, à dos de cheval... ou sur un bac. 

 

Carte du pourtour de la Mer noire, p.84-85

On voit la différence avec une carte du XXIe siècle... (Wikipedia - consulté le 24/08/2025 - carte francisée par Idarvol)  

 

Le voyage est émaillé d'incidents, évoqués par des titres de chapitres au libellé aussi désuet qu'évocateur: quand il ne commence pas par "Dans lequel...", c'est "Où il est question..." ou bien "Où l'on verra..."! Entre de longs descriptifs de paysages ou une évocation de l'histoire des bourgades traversées, quelques épisodes de tons variés rompent la monotonie. Le valet hollandais s'inquiète de sa perte de poids, et va jusqu'à duper le valet turc pour lui manger sa part ("si, si, je crois que c'est du porc, il faut vérifier..."). À un tel élément de farce succède succède rapidement un épisode dramatique qui m'a fait songer à la célèbre scène du naufrage dans Paul et Virginie (pp.304-310). Puis, après les éléments comiques cités plus haut, place à la comédie en bonne et due forme! Je n'ai pu m'empêcher de songer que les événements qui se déroulent au caravansérail de Rissar (pp.331-372), de par leurs dialogues, péripéties, unité de lieu et "jeux de scène", auraient très facilement été transposables dans une représentation théâtrale. Cette "mise en scène est d'ailleurs parfaitement assumée par l'auteur (l'une des dernières phrases du chapitre dit: "(...) et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais". 

 

Kéraban serait-il libertaire dans l'âme? J'ai retenu son jugement lapidaire lorsqu'il doit acquitter un droit de douane en franchissant une frontière: "Décidément les gouvernements sont tous les mêmes, et ne valent pas l'écorce d'une pastèque!" Mais notre pittoresque personnage est aussi capable de se défendre quand on l'agresse: loin d'être un simple Tartarin de Tarascon, à lui seul, il extermine (à coup de fusil ou de poignard) les trois chefs de la troupe de canailles qui attaque son petit groupe (qui se défend vigoureusement, femmes comprises - bon, la douce fiancée, un peu comme le fait au début l'actrice de 1933 face à King Kong...). Et le périple sera bouclé (qui en doutait?) dans le délai imposé pour le mariage de nos deux tourtereaux séparés par l'oncle (Amasia ne devait faire un gros héritage que si elle convolait à une date-butoir qui laissait juste quelques semaines à Kéraban pour arriver à destination).

 

Outre donc Les rives de la Mer Noire chez Cléanthe, ce titre est bien entendu éligible aussi à mon challenge 120 ans Jules Verne (1828-1905) ainsi qu'au challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie. Mais l'apparition puis la disparition d'une "tartane" (la Guïdare, capitaine Yarhud - une franche crapule), même si importantes dans l'intrigue, tiennent bien trop peu de place (de pages) par rapport au trajet précisément terrestre pour justifier son inscription au Book trip en mer de Fanja.

(Nota: une des petites "vignettes" du logo est tirée de Kéraban le têtu...) 

(... tiens, ce dernier logo "composite", il ne vous rappelle rien?)

 

P.S.: j'avais proposé une "lecture commune" sur le blog de Sandrine dédié aux lectures communes & challenges. Pour le moment, j'ai repéré les billets de ClaudiaLucia et de Cléanthe

14 septembre 2025

Le voyage des damnés - Gordon Thomas & Max Morgan Witts

Voilà un vieux bouquin auquel je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) n'aurais sans doute prêté aucune attention dans un bac de bouquinerie si je ne naviguais pas, en ce moment, dans le challenge Book trip en mer (saison 2) de Fanja! Quant à son contenu, je n'en avais aucune idée avant de regarder la 4e de couv... 

Gordon Thomas et Max Morgan Witts, Le voyage des damnés,
Presse Pocket N° 1563, 406 pages, 1978
(trad. Belfond en 1976 par Marianne Véron - édition originale titrée Voyage of the Damned, 1974) 

 

Il y a croisière et croisière. Mai 1939. La Seconde Guerre Mondiale n'a pas encore éclaté, mais le nazisme est solidement au pouvoir en Allemagne, les camps de concentration où il envoie tous ceux dont il se proclame l'ennemi y existent déjà depuis des années. La compagnie maritime allemande HAPAG (Hamburg-Amerikanische Packetfahrt-Actien-Gesellschaft, autrement appelée Hamburg America Line ou Hamburg-Amerika Lini, fondée en 1847) s'apprête à envoyer un paquebot de plus à destination de Cuba, le Saint Louis (ou MS St Louis) transatlantique mis en service en 1929). Ses passagers? Des Juifs espérant quitter définitivement l'Allemagne pour le Nouveau Monde. Ce livre anglais se veut le récit historique de leur voyage. 

 

Le livre commence par deux pages de dédicaces des auteurs pour tous ceux qui furent à bord du navire, et notamment tous ceux qui ont accepté de [les] rencontrer. Un "prologue" expose la situation historique en mai 1939 (mais sans citer expressément la "conférence d'Evian" de juillet 1938): les Juifs doivent quitter l'Allemagne, mais fort peu de pays sont prêts à les accueillir. Le récit proprement dit commence le 3 mai 1939: le capitaine Gustav Schroeder (loin d'être un Nazi) se voit confier par sa Compagnie le commandement du prochain voyage du Saint Louis, un voyage "spécial" à destination de Cuba, garantissant que le navire sera pleinement occupé (conditions financières réjouissant la HAPAG). Chaque chapitre a pour seul titre une date du jour, il y en a six avant celui parlant du départ, qui intervient le 13 mai.

 

Chacun des 937 passagers a bien entendu dû payer son billet (certains grâce au soutien financier de parents depuis l'étranger) pour ce voyage sans retour. La plupart ont pu embarquer parce qu'ils étaient muni d'un "permis de débarquer" commercialisé à Cuba. L'on découvre au fil des pages que les enjeux de ce voyage dépassent de loin les attentes individuelles de chacun des passagers. L'équipage (jusqu'au capitaine) est soumis à la surveillance d'une sorte de "commissaire politique" nazi, qui peut s'appuyer sur les mécaniciens (cependant que le personnel au contact des passagers n'adhère pas forcément à l'idéologie nazie). Le livre alterne et croise le récit (basé sur des témoignages ou sur d'autres sources) entre ce qui se passe à bord et ce qui se passe à terre durant le temps du voyage. C'est le samedi 27 mai que le navire jette l'ancre à Cuba, dans la baie de La Havane (il n'a pas été autorisé à accoster au port). Quelques passagers munis de visas en bonne et due forme sont seuls autorisés à débarquer. 

 

Il s'avère en fait qu'un fonctionnaire Cubain aussi astucieux que sans scrupules a gagné plusieurs centaines de milliers de dollars en vendant de beaux documents dactylographiés sur papier à en-tête officielle mais non reconnus par le gouvernement de son pays. À Cuba, les services nazis ont orchestré une campagne de presse xénophobe. Le gouvernement officiel de l'île cherche à s'affirmer en s'appuyant sur son "opinion publique", même si le pouvoir réel appartient au militaire Fulgencio Batista, suite au coup d'Etat de 1933. Si des organisations juives missionnent des avocats pour faire des propositions financières (officielles ou officieuses) au gouvernement contre l'accueil des réfugiés, certains responsables n'ont pas envie que l'affaire du Saint Louis et de son millier de passagers montés en épingle vienne "polluer" des négociations avec l'Allemagne portant sur le sort de centaines de milliers de personnes.

 

Pour les Nazis, l'un des enjeux est de démontrer que les autres pays d'accueil potentiels (américains ou européens) ne veulent pas davantage que l'Allemagne des Juifs (grosse opération de propagande). Effectivement, l'Amérique de Roosevelt semble vouloir vouloir protéger les travailleurs américains des émigrants affamés qui accepteraient n'importe quel salaire... Le nazi embarqué à bord s'est vu confier par l'Abwehr (service d'espionnage allemand) la mission importante de récupérer à Cuba des documents importants (sur la défense des Etats-Unis) au nez et à la barbe des services américains. Pendant que les négociations continuent en coulisse, le navire doit quitter Cuba le 2 juin. Mais ce qui n'est peut-être qu'une affaire de "gros sous" finit par échouer, à force de bluff, de jeux de dupes (comme au poker), de refus de payer des intermédiaires (y compris ceux qui, éventuellement, auraient pu en temps voulu débloquer la situation), en espérant faire bouger un tarif de départ qui aurait permis le débarquement des passagers.  

 

Finalement, le navire quitte les eaux américaines pour repartir vers l'Europe le 7 juin. Après d'intenses négociations, plusieurs pays acceptent de recevoir des passagers le 12 juin (non sans les choisir parmi ceux ayant le plus de chances d'émigrer par la suite vers les Etats-Unis): 200 en Belgique, 250 en France (224 finalement), 194 au Pays-Bas (181 finalement), 350 en Angleterre (288 finalement). À l'issue de ce voyage, l'American Jewish Joint Distribution Committee (JDC ou le Joint) publie le 20 juin à New York un communiqué officiel, pour annoncer que l'opération de sauvetage du Saint Louis ne doit pas être considéré comme un précédent et ne sera pas répétée à l'avenir... Les passagers qui ont eu la chance de débarquer en Grande-Bretagne seront évidement plus nombreux à survivre à la Seconde Guerre mondiale. Nombre de ceux accueillis en France ou aux Pays-Bas auront fini en camp d'extermination.

 

Le 18 juin 1939, le Saint Louis repart d'Anvers à destination de New York, afin d'effectuer des croisières prévues pour l'été dans la mer des Caraïbes. Le 26 août, il devait par exemple quitter New York à destination des Bermudes, mais les passagers furent brutalement avertis que le voyage avait été annulé. Le lendemain, le paquebot vide quitta son quai, et il était en haute mer quand la guerre fut déclarée le 3 septembre. Il rejoignit l'Allemagne via Mourmansk (arrivée à Hambourg le 1er janvier 1940). Le paquebot fut endommagé par la RAF dans le port de Hambourg en 1944, puis finit vendu à la ferraille en 1950.

 

Alors que je préparais cet article, dasola m'a dit qu'un film avait été tiré de ce livre (mais elle ne l'a pas vu). Vérification faite, il s'agit d'un film britannique de 1976 de Stuart Rosenberg aussi nommé Le voyage des damnés. Malgré sa belle distribution, il semble avoir été un échec au box-office à l'époque. Platinoch en avait parlé en 2019 (ce qui me permet de savoir qu'il existe en DVD!). 

11 septembre 2025

Un monde sans fin - Ken Follett

J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) continué ma découverte de la saga-phare de Ken Follet avec son deuxième tome, Un monde sans fin. Je l'ai lu en grand format (chiné d'occasion), et cela me fait un épais de l'été 2025 de plus, mais compte aussi pour les Pavés de l'été 2025 de Sibylline et pour la saison Eté des pavés "quatre saisons" chez Moka

Ken Follett, Un monde sans fin, Robert Laffont, 2008 (EO 2007), 1286 pages 

 

Dans la saga de Ken Follett que j'ai parfois vu nommer "Kingsbridge", ce volume, le deuxième à avoir été publié sur un total de cinq à ce jour, occupe chronologiquement la troisième place. 

L'histoire s'y déroule sur plus d'un tiers de siècle (de 1327 à 1361), et l'on y retrouve le même schéma que dans le premier tome publié (Les piliers de la terre): des enfants de classes sociales différentes, que l'on voit évoluer, interagir (en positif ou en négatif), dans la ville (fictive) de Kingsbridge, son prieuré (auquel est désormais rattaché un couvent de nonnes), et dans le cadre de la plus grande Histoire de l'Angleterre et de l'Europe (France, Italie...). Quand débute la première partie du livre, le 1er novembre 1327, Gwenda est fille de paysan sans terre (son père est un voleur à qui l'on a coupé la main), Caris est une fillette de la bourgeoisie marchande, les frères Merthin et Ralph sont fils d'un couple noble mais ruiné... et ils assistent tous les quatre à une scène mystérieuse dont l'explication sera donnée dans les toutes dernières pages!

 

Au fil des parties (8-14 juin 1337, juin-décembre 1337, juin 1338-mai 1339, mars 1346-décembre 1348, janvier 1349- janvier 1351, mars-novembre 1361) et des nombreux chapitres (dommage qu'il manque une table des matières!), nous assistons à des conflits de pouvoirs pour des contrats de construction ou de réparation (pont, tour de la cathédrale, prieuré, hospice, ...), pour des postes (prieur, présidence de la guilde de la ville, direction de l'hospice...), pour des titres (comté, en l'absence d'héritier mâle)... dans une période troublée par les débuts de la Guerre de 100 ans pour le trône de France et l'arrivée de la peste en Occident (que la médecine traditionnelle héritée de l'Antiquité ne sait pas soigner).

 

Le talent de l'auteur est de nous exposer les ressorts psychologiques et "raisons personnelles" qui poussent ses personnages à agir de telles ou telles manières, que ne comprennent pas toujours les autres protagonistes. Parfois les rapports de force amenant à telle ou telle décision sont absolument logiques et incontestables, d'autres fois, certains individus (pas forcément les plus sympathiques, bien entendu!) se laissent guider par des ressentiments liés à ce qui est arrivé des années plus tôt, jusqu'à agir au contraire de leur intérêt bien pesé. 

 

Sans "faire du Zola", Ken Follett nous amène pose des questionnements sur l'hérédité, sur les places de l'inné et de l'acquis. il y a dans ce volume (comme dans le précédent) un certain nombre d'enfants naturels, de bâtards cachés, d'enfants élevés par un beau-parent. Autant les traits de visage et de caractères découlent de l'ascendance, autant les attitudes corporelles semblent dépendre par imitation et imprégnation de la famille où l'enfant a été élevé. Le roman s'achève pratiquement sur un parricide. Entretemps, de nombreuses morts plus ou moins soudaines ou violentes l'auront émaillé. Mais la vie continue... Caris et Merthin finiront par pouvoir sans obstacles filer le parfait amour!

 

Si plusieurs participants des éditions successives du Pavé de l'été chez Brize avaient chroniqué Les piliers de la terre, aucun sauf erreur de ma part ne s'était attaqué à ce tome-ci, déjà choisi en revanche comme Epais par Enna en 2025.  

Pour ma part, je pense que je vais continuer à dévorer cette saga, dont les cinq tomes parus (à ce jour) peuvent se lire indépendamment. Si ce n'est pas pour les Epais de l'été 2025, ce sera pour les Epais de l'été 2026!

2 septembre 2025

Requiem pour la dame blanche - Eric Fouassier

D'Eric Fouassier, j'ai lu les quatre volumes du cycle Le bureau des affaires occultes avec Valentin Verne, les quatre histoires se passant dans les années 1830. Avec Requiem pour la dame blanche (Albin Michel, 393 pages), l'écrivain nous emmène en 1916 au moment de la bataille de la Somme et quinze ans plus tard. L'essentiel de l'intrigue est une histoire de crime impossible en chambre close. La dame blanche du titre est Sybil fusillée de manière expéditive pour trahison en 1916 par six hommes dont cinq que l'on retrouve en 1931 dans une immense demeure en Picardie. Parmi eux, il y a un détective Florimond Blache, Martin Clancier, un bellâtre qui vit beaucoup des. femmes, le colonel Georges Saint-Leger (le propriétaire de la demeure), membre du deuxième bureau, Perrin (qui ne fera qu'une apparition avant de mourir) et Paul Mihalesco, très doué pour déchiffrer des messages Cette réunion est organisée par Saint-Leger à la suite d'un message trouvé sur un pigeon voyageur. Il y a un traitre parmi les cinq, responsable de la mort d'une innocente. Albert Saulx, le sixième homme a été tué d'un coup de baïonnette dans son avion nieuport. Un meurtre incroyable. Quinze ans plus tard, on sera témoin de deux autres assassinats incompréhensibles dans cette demeure où il aussi un couple de domestique et une invitée surprise, Yvonne, une très belle jeune femme. Je ne dévoile rien d'autre. Il y a vraiment du suspense. Le récit est très bien mené. Je conseille ce roman que j'ai lu en trois jours. Lire le billet de belette2911.

30 août 2025

Les naufragés du Moonraker - Eth Clifford / La mer aux esprits - Anne Rossi

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) chronique aujourd'hui deux livres "jeunesse", tous deux éligibles au Book trip en mer (saison 2) de Fanja. Mais ces histoires "maritimes" sont très différentes l'une de l'autre...

Eth Clifford, Les naufragés du Moonraker, Flammarion, coll. Castor Poche N°106, 1988, 348 pages
Anne Rossi, La mer aux esprits (Barthélemy Styx, 1), Serineo, 2014, 284 pages

 

Le Trois-mâts Moonraker ("vise-lune", selon la traduction que j'avais mémorisée à l'époque de la sortie au cinéma du James Bond numéro 11!) n'a jamais existé. L'histoire de son dernier voyage et de son naufrage est tout de même inspirée d'une histoire vraie, mais romancée avec des personnages plus "identificatoires" pour le public visé. En mai 1886, cela fait sept mois que le jeune Cat est mousse à bord du voilier, et en butte aux brimades de certains matelots: "aux yeux des matelots aguerris, le mousse était corvéable à merci", et malheur à lui s'il regimbe! Le voilier vient de quitter Melbourne (Australie) à destination de Londres (via le Cap Horn) avant de revenir en Amérique (notre jeune héros est originaire de Boston). Parmi les passagers se trouvent nombre de chercheurs d'or (avec leur or...), quelques femmes et enfants... Terre en vue! Ce doivent être les îles Auckland. Le navire, déventé, est poussé inexorablement par le courant vers des falaises abruptes... jusqu'à une grotte obscure (p.61). Le navire y sombre... Quelques pages plus loin, il ne reste plus que 10 personnes, sur deux petits canots, des 83 qui avaient quitté le port de Melbourne, à peine dix jours plus tôt (notre mousse, le second, des matelots, des passagers dont une femme). Il vont mettre une journée à trouver un endroit où aborder, pratiquement sans nourriture, et nous sommes en hiver dans cet hémisphère. Il va leur falloir apprendre à survivre sur leur île déserte, en proie à une cruelle indigence. Venez à leur secours ou ils sont perdus (disent à peu près les "bouteilles à la mer" qu'ils envoient...). Leur vie sur l'île (archipel, plutôt) durant des mois représente à peu près les deux tiers du livre (11 chapitres sur 17). Tous ne seront pas sauvés... Mais j'ai apprécié les péripéties réalistes. 

 

Eth Clifford (1915-2003) se serait inspirée, comme il est écrit dans la "Note de l'auteur" qui précède mon édition, du véritable naufrage du General Grant intervenu dans les mêmes conditions. Je ne sais pas si le texte romanesque que j'ai lu a été "abrégé" ou non pour cette édition en français (j'ai relevé certaines ellipses qui me feraient songer que oui, mais je peux me tromper faute de confrontation à d'autres versions du texte - The Curse of Moonraker: A Tale of Survival était paru en VO en 1977).

Enfin, je pense (j'espère?) que cette auteure américaine est éligible au challenge American Year 2025 de Belette2911, puisque le navire est aussi américain, même si le gros de l'histoire se déroule hors Etats-Unis...

 

Autre histoire maritime, mais changement de registre avec les aventures de Barthélemy Styx, 1. la mer aux esprits. Fils d'un armateur négrier de Nantes, le jeune Barthélemy Charon (14 ans environ) résiste à une bastonnade de son père lorsque celui-ci veut le punir d'avoir quitté prématurément une réception à visée matrimoniale, et c'est le drame. Il chevauche alors jusqu'à Paimboeuf où il arrive à s'embarquer comme mousse à bord du Bonaventure, en dissimulant son nom et sa bourgeoisie bien entendu. Et en route vers le Sénégal pour y charger une cargaison d'esclaves à destination "des îles"... 

Pour le moment, nous sommes encore dans un univers réaliste. Mais je n'ai pas encore dit que le gamin discute avec son médaillon (qui semble hanté par l'image de sa mère décédée qu'il contient). D'autre part, en mer, certains récits parlent de la Terre des légendes, une île des Bermudes que nul n'a pu aborder... mais dont les habitants (?) auraient le pouvoir de calmer les tempêtes. L'une des filles esclaves (qui lui plairait bien), paraît, comme lui-même, avoir quelques talents en "sorcellerie"... Un soir (p.78) retentit le cri de la vigie: "pavillon noir par tribord arrière!". Canonné, le Bonaventure coule p.87, non sans que nos deux mousses (oui, il y a aussi un jeune Jean) aient pu libérer la cargaison de ses chaînes. Tous sont recueillis à bord du Juracan, dont le capitaine lui semble "indigène" (il s'avère métis). La jeune Noire se nomme Oluchi. "(...) dans ton pays, on nie l'existence de la magie. Mais ce n'est pas parce qu'on ne parle pas d'une chose que celle-ci n'a pas de réalité. (...) il existe des humains qui possèdent une capacité plus ou moins poussée à communiquer avec les esprits. De la même façon, il existe des esprits plus ou moins puissants, selon le lien qu'ils ont conservé avec le monde des vivants." (p.122-123). Après moult péripéties, le Juracan (qui a débarqué en lieu sûr les centaines d'esclaves libérés) aborde une île des Caraïbes (la fameuse terre des légendes)... et ce tome 1 s'achève ici. Le volume se conclut sur quatre pages pédagogiques, expliquant (décriant) ce qu'ont été la traite et le commerce triangulaire.

 

Un second tome (titré Barthélemy Styx 2. La terre des légendes) est paru dès 2014, mais je n'ai pas eu l'occasion de mettre la main dessus (ces livres ne sont pas - ou plus? - dans les médiathèques parisiennes). En tout cas, ce premier tome avait été chroniqué en 2014 par Marie et Anne et Sharon

Pas plus qu'Eth Clifford, Anne Rossi ne dispose sur wikipedia (en français, consulté ce 30 août 2025) de page à son nom. J'ajouterai juste que ce roman maritime jeunesse-là (qui se lit gentiment) est à mon avis éligible aussi au 13e challenge de l'imaginaire chez Tornade.

29 août 2025

La sagesse de l'idiot - Marto Pariente / Mourir en juin - Alan Parks

Voici deux romans policiers qui se lisent très bien. 

J'ai lu La sagesse de l'idiot de Marto Pariente (Folio policier, 347 pages) après avoir lu, du même auteur, Balanegra, qui m'avait emballée. La sagesse de l'idiot (publié en 2024 pour la traduction française) a été écrit avant Balanegra, c'est peut-être pourquoi l'histoire n'est peut-être pas aussi aboutie, mais c'est très bien quand même. L'histoire est narrée à la première personne par Antonio (Toni) Trinidad, le seul policier d'une petite ville espagnole. Toni est un homme qui s'évanouit devant le sang et ne porte pas d'arme. Il est très proche de Vega, sa soeur alcoolique et pas très bien dans sa tête (on apprend pourquoi), qui tient seule le casse de la ville depuis que son mari Chimo (qui dealait) a disparu. Désormais, c'est elle qui doit de l'argent à un dealer local surnommé l'Apiculteur. Triste, le meilleur ami de Toni est retrouvé pendu. Toni commence donc à avoir des ennuis et il ne sait pas que des "malfaisants" qui vont s'entretuer ont mis un contrat sur sa tête. Toni ne panique pas, et c'est tant mieux car un tueur à gages est après lui. Son poste de policier est menacé et Rocha, un policier de l'Unité antidrogue, veut se débarrasser de lui. Le roman est bien mené avec plein de péripéties. Un roman que je conseille. Lire les billets de La petite souris, Actu Du Noir, Pierre Faverolle et Sharon.

 

Mourir en juin d'Alan Parks (Rivages Noir, 365 pages) paru en 2025 est le premier roman que je lisais de cet écrivain et ce fut une bonne surprise. Alan Parks a choisi des titres en prenant les mois de l'année : Janvier noir, L'enfant de février, Bobby Mars forever, Les Morts d'avril et Joli mois de mai.

Mourir en juin se passe entre le 28 mai et le 28 juin 1975 à Glasgow en Ecosse. Il y a plusieurs intrigues qui s'entremêlent: des SDF que l'on empoisonne, la femme d'un pasteur affirmant que son petit garçon a disparu alors qu'il ne semble pas exister. Harry McCoy est le personnage principal récurrent (présent dans les romans précédents) qui, accompagné de son adjoint Wattie, va être muté temporairement dans un autre commissariat à Possil (un quartier de Glasgow). Ils sont chargés d'une mission: démasquer des flics ripoux tout en essayant de découvrir qui assassine les SDF (dont le père de McCoy). Le solstice d'été du 21 juin permet de dénouer l'énigme de l'enfant disparu. Pour information, l'auteur de la photo de couverture est Raymond Depardon. Je ne manquerai pas de lire au moins un des romans précédents de l'auteur (que je viens d'emprunter à la bibliothèque). Lire les billets d'Actu Du Noir et Nyctalopes

24 août 2025

Le versant du soleil - Roger Frison-Roche

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) finalise enfin un billet sur une oeuvre dont j'avais entamé la (re)lecture après le 15 juillet 2025. Je pensais terminer avant fin juillet afin d'avoir une seconde participation pour le challenge de Cléanthe dont le thème du mois était Voyage dans les Alpes, et où j'avais relevé un billet sur Premier de cordée. Cela m'avait rappelé que je possédais pas mal de Frison-Roche dans ma pochothèque, notamment son autobiographie publiée dans les années 1980 et dont j'avais acheté les deux tomes en "J'ai lu" il y a un peu moins d'une quarantaine d'années... biographie rééditée par la suite en un épais volume! Mais... pas si facile, en voyage, avec juste quelques heures de lecture nocturne (à deux dans une chambre d'hôtel ou dans un studio, il n'y a guère qu'un endroit bien éclairé où l'on puisse lire assis - je vous laisse deviner lequel -, et ça manque de confort). Bref, j'ai jeté l'éponge pour la "course contre la montre" à l'approche du 31 juillet, et ai terminé tranquillement ma relecture en août, pour contribuer au moins aux challenges estivaux de gros bouquins (épais de l'été 2025, mais aussi pavés de l'été 2025 de Sibylline et saison Eté des pavés "quatre saisons" chez Moka).

Roger Frison-Roche, Le versant du soleil
* Tome 1, j'ai lu N°1451, 378 pages & Tome 2, 379 pages, 1983 (copyright Flammarion 1981)
* Réédition en un volume: Arthaud, Coll. classique Arthaud, 2007, 816 pages

 

Pour ma part, j'avais acquis le tome 1 en 1986 et le tome 2 en 1989 seulement, bien après d'autres oeuvres alors disponibles en "livre de poche" de l'écrivain Roger Frison-Roche (1906-1999) dont Le versant du soleil est l'autobiographie. Le premier tome compte cinq parties, des origines familiales de Roger Frison-Roche jusqu'à l'évocation de la période d'Occupation dans le pays de Beaufort où il s'était réfugié. Le tome deux poursuit cette cinquième partie avec le "versant" résistance et lutte active contre les Allemands après le Débarquement de Provence, les deux dernières amènent l'écrivain (dont la carrière a véritablement commencé avec Premier de cordée, paru en 1942 et dont un film a été tiré dès 1944 sous l'Occupation) jusqu'au tout début des années 1980... (la dernière page de l'ouvrage est datée "Derborence, 23 juin 1981"). 

 

Ça commence par une bêtise de gamin dans le café familial. Occasion pour Frison-Roche de signaler que, bien que né (le 10 février 1906) à Paris (où ses parents étaient "émigrés temporaires"), il s'est toujours considéré comme savoyard, et plus particulièrement de la vallée de Beaufort. Ecolier, il appréciait surtout les vacances d'été au chalet de son oncle, à 1200 m d'altitude: mener la "vache d'été" (la seule qui n'est pas partie dans les alpages) au pâturage, aider aux travaux des champs... L'été 1914, leur mère les y a rejoint, son frère et lui, et les enfants, scolarisés sur place, y sont restés jusqu'à la rentrée 1915. L'été 1920 sera son dernier à Beaufort: en fin d'année scolaire 1921, sa mère n'étant plus en mesure de payer des études au collège Chaptal, il faut travailler (à 14 ans et demi): ce sera à l'agence Cook, avant de rentrer au Touring Club de France "au culot". Puis, alors qu'il a envoyé moult lettres de candidatures à différents offices de tourisme des Alpes, sa qualité d'ancien "chaptalien" fait que le Président de la chambre hôtelière de Chamonix lui donne sa chance en tant que secrétaire des trois organismes touristiques chamoniards, à dater du 1er avril 1923. "J'ai 17 ans et je pars pour conquérir le monde". Fin de la première partie (p.94). 

 

La deuxième partie est titrée "La vallée fermée", couvre 105 pages (en 16 chapitres) et amène Roger Frison-Roche jusqu'en 1938 (avec moult anecdotes et grandes rencontres de personnages bien oubliés de nos jours). Découverte du ski, et du monde de l'alpinisme. "Mes compagnons et voisins étaient les guides, ces montagnards de l'échelon supérieur". Il gagne leur confiance par quelques prouesses. Il parle des "Jeux de Chamonix" de 1924, qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler officiellement "Jeux olympiques d'hiver". Quant à lui, des guides font appel à lui comme "porteur" (sans bien sûr qu'il ait encore le droit d'être "premier de cordée"). Premiers pas dans le journalisme, service militaire en 1926-27 dans le 93e régiment d'artillerie de montagne... et un mariage local en 1930 (le 3 mars)! La même année, il réussit l'examen de guide de montagne, coopté par la compagnie des guides de Chamonix (fondée en 1823), premier "étranger" (hors Chamonix et Argentière) depuis un siècle! Mais une embrouille avec un grand patron hôtelier amène Roger Frison-Roche à démissionner de ses emplois stables dans le tourisme. Il se reconvertit comme professeur de ski. Encore une embrouille, et il échoue en 1935 à un examen crucial de moniteur-chef malgré son palmarès en compétition. Il fait un peu de cinéma de montagne... et découvre le Hoggar quand on vient le chercher pour gravir quelques pics dans le Ténéré (il en tirera des articles repris dans son livre Carnets sahariens). J'ai appris que dès les années 1930, des Américains emmenaient un éléphant dans les Alpes pour tenter de reconstituer la traversée d'Hannibal (par le col du Grand Saint-Bernard, plus tard par celui du Clapier...). Comme journaliste, il était là lors de l'agonie de Staviski (oui, celui de l'affaire - anecdotes encore). Puis couvre les jeux olympiques d'hiver de Garmish-Partenkiren (Bavière) en 1936, et les championnats du monde de ski en 1938 à Engelberg (Suisse), quelques jours avant l'Anschluss. La guerre approche... 

 

Troisième partie, "Une terre nouvelle" (pp.201-299, 12 chapitres): le 11 novembre 1938, la petite famille (déjà deux jeunes enfants) arrive à Alger, Roger étant recruté comme journaliste à La dépêche algérienne. Durant la drôle de guerre, il réussit après quelques tribulations à prendre du service dans le 14e corps d'armée, à Uriage (Isère - 38), qui résiste victorieusement à l'offensive italienne sur les Alpes, lorsque l'Italie déclare la guerre le 11 juin 1940. Après l'armistice, démobilisé, Frison-Roche repart en Algérie avec sa famille. Fin 1940, son patron lui commande des articles "susceptibles de redonner confiance à la jeunesse". Cela donnera Premier de cordée, écrit comme un feuilleton en trois mois, puis envoyé à l'éditeur Benjamin Arthaud à tout hasard. Mai 1941: le général Weygand lance une expédition pour tâcher de faire substituer l'huile d'arachide du Niger ou l'huile de palme du Dahomey au. carburant dont l'Algérie manque, notre journaliste saharien en fait partie (mais les baronnies locales bloqueront tout transfert de matière première d'une colonie française à une autre). Inconsciente, la famille (3 enfants désormais) va passer l'été 1942 à Chamonix en vacances familiales avant de revenir à Alger, où elle se trouve le 7 novembre quand les Américains débarquent en Algérie (mais laissent les Allemands débarquer en Tunisie). Frison-Roche se fait nommer correspondant de guerre. Le 25 décembre, il est fait prisonnier sur le front tunisien. En février 1943, il subit tout un périple (avion vers Sicile, Naples...) vers Paris puis jusqu'à Vichy (train...), d'où quelques complicités lui permettent de s'évaporer pour rejoindre Chamonix. 

 

"Interlude, l'été 1943" (pp.301-353), raconte sa vie clandestine en zone d'occupation italienne (et non allemande). Il évoque tout l'éventail des possibles entre collaborateurs et résistants: bien connu dans la vallée, personne ne l'a dénoncé. Mémorable randonnée à ski, aller-retour, à Beaufort, avec deux compagnons, pour ramener quelques dizaines de kilos de fromage de Beaufort. Tournage du film tiré de Premier de cordée (les producteurs lui ont obtenu un Ausweiss sans qu'il ait dû répondre à des questions indiscrètes). L'Italie signe un armistice le 8 septembre 1943. Dès le 9 septembre, les Allemands occupent la Savoie. 

 

La partie 5, "Les montagnards de la nuit", commence sur 3 chapitres et quelques dizaines de pages. Elle se poursuivra dans le second volume de mon édition. 

Il y est question de l'organisation des maquisards et de l'Armée secrète, qui adoptent comme tactique de laisser en paix dans le département les Allemands en attendant le soulèvement général (sur instruction de Londres) qui permettra de le libérer. J'ai trouvé ce chapitre fort redondant avec la version romancé lue dans Les montagnards de la nuit publiée en 1968 (13 ans avant ces mémoires). Un épisode intéressant où Roger Frison-Roche dupe une patrouille allemande en parlant le patois savoyard et en effectuant sous leurs yeux une journée de travaux des champs... avant de reprendre quelques mois plus tard du service (et du galon) comme lieutenant à la 5e demi-brigade de chasseurs alpins une fois celle-ci (re)constituée. Les derniers morts avant la victoire... L'occupation temporaire de la Vallée d'Aoste... Et son retour en Algérie, où il constate (dit-il) qu'on l'avait en mai 1943 accusé de désertion et de collaboration, pour des raisons politiques (discréditer le journal La dépêche algérienne et sa direction, et mettre la main dessus).

 

"La vie recommencée" (sixième partie) occupe les pages 107 à 251. En 1945, il revient au journalisme, mais comme "grand reporter", ce qui lui permet de voyager dans l'Europe qui se relevait lentement de ses ruines. Après l'expropriation de La dépêche algérienne, il passe à L'Echo d'Alger (pas la même nuance politique). Quelque mots sur le Tanger de la grande époque (trafics...). Voyage en Suède, sous la prohibition d'alcool (quelques pages savoureuses). Je retiens une bonne définition du métier du reporter (p.164): "C'est accepter de partir immédiatement n'importe où. C'est aussi, bien souvent, parler de choses qu'on ne connaît pas et devoir les expliquer clairement au grand public". Le chapitre 10 (pp.184-190) donne un aperçu intéressant de cette activité de conférencier pour Connaissance du monde: des documentaristes qui remplissaient les salles, dans les années 1945-1960, en commentant photos et films de pays ignorés de leur public - sans doute une activité que la télévision a fini par tuer. J'y ai retrouvé des noms que je connais (Christian Zuber, Albert Mahuzier) et bien d'autres que j'ignorais. Cette partie (qui contient aussi la mort du fils unique, élève pilote de chasse) se clôt sur le départ du reste de la famille, de l'Algérie vers la métropole, en 1955. 

 

La septième et dernière partie est titrée "Les années qui passent". Elle est celle qui en couvre le plus (jusqu'en 1981). Frison-Roche a vécu encore 18 ans après la parution de cette autobiographie. Mais reprenons dans l'ordre chronologique. Découverte de la Laponie en 1957, rédaction tant de récits de voyages que de romans s'y déroulant... Achat d'un terrain à Chamonix ("sur le versant du soleil, bien sûr"), en 1960: il y fera construire un chalet (nommé "Derborence" en hommage à l'écrivain C.F. Ramuz) destiné à loger sa famille, afin de pouvoir y accueillir plus tard ses petits-enfants (8)... et même leur descendance (3 en 1981). L'âge arrivant, il a dû renoncer à les initier à l'alpinisme. Il est retourné à plusieurs reprises dans le Ténéré décolonisé. Mais aussi chez les peuples de l'Arctique (Indiens, Eskimos). Sa dernière véritable expédition a été vers la rivière Nahanni, en 1969. Mais il a continué à voyager. J'ai entendu dire que, figurant au tout début des années 1980 dans un "jury" de la Guilde du raid chargé d'attribuer quelques subventions pour de jeunes "aventuriers", il avait semblé ne pas très bien comprendre de qui il s'agissait quand on présentait un projet d'expédition filmée pour accomplir une "première" descente en kayak et en raft, en Amérique du Nord...

 

On peut lire quelques mots sur ce livre (comme sur les autre) sur le "site officiel de la famille Frison-Roche" (qui semble ne pas avoir été tenu très à jour depuis 2022 et le livre de sa fille Martine [née en 1940], titré Sur les traces de mon père Roger Frison-Roche). 

18 août 2025

Les fugitifs - Abir Mukherjee

Emprunté en bibliothèque en même temps que Stella, j'ai eu à nouveau la main heureuse avec Les fugitifs d'Aber Mukherjee lu en un peu moins de 48 heures. J'ai dévoré ce roman policier de 404 pages (Editions Liana Levi). D'Abir Mukherjee, j'avais bien apprécié ses cinq romans qui se passent dans les années 20 en Inde et là, il change d'époque et de pays avec une intrigue qui se passe de nos jours aux Etats-Unis, à quelques jours d'une élection présidentielle où deux candidats s'affrontent: une Démocrate (vice-présidente en fonction) et un Républicain très à droite (suivez mon regard). C'est un roman vraiment réussi où la tension est maintenue jusqu'au bout. L'histoire, qui se déroule sur huit jours, commence quand Yasmin, une jeune fille d'origine indienne arrivée aux Etats-Unis à Portland dans l'Oregon quelques semaines auparavant, est liée à un attentat à la valise piégée dans un centre commercial à Los Angeles, et en meurt. Jack, l'homme qui l'accompagnait, s'est volatilisé. Shreya Mistry, une femme agent du FBI, est chargée de l'enquête. Grâce aux caméras de surveillance, elle trouve assez vite la personne responsable du carnage. Au moins un autre attentat aura lieu. Une autre jeune fille, Aliyah, venue d'Angleterre via Dubaï, avait atterri en même temps que Yasmin. A l'aéroport, on est venu les accueillir, elles sont montées dans le même pick-up et ont disparu. À Londres, le père d'Aliyah, originaire du Bengladesh, est longuement interrogé mais il ne sait pas où se trouve sa fille, persuadé qu'il est qu'elle était partie au Japon. Le titre Les fugitifs se rapporte au fait qu'Aliyah et un certain Greg, doué pour fabriquer des bombes, sont poursuivis par le FBI. Il y a aussi la mère de Greg et le père d'Aliyah, Sagid Khan, qui cherchent leurs enfants avant qu'il ne soit trop tard. Et puis, il y a une femme aux cheveux blancs, une certaine Miriam ou Maria ou Mary, une personne très dangereuse qui manipule son monde. Le roman raconte surtout une histoire de terrorisme intérieur à la veille d'élections nationales. Un roman que je conseille en attendant la publication de son nouveau roman paru en anglais pour l'instant où l'on retrouvera j'espère, le capitaine Sam Wyndham et le sergent Banerjee. Lire les billets de Baz'art et Actu du noir

16 août 2025

Stella - Piergiorgio Pulixi


J'ai lu en deux jours et demi Stella de Piergiorgio Pulixi (Edition Gallmeister, 563 pages haletantes) qui pourra faire partie du challenge Pavés de l'été 2025 organisé par La petite liste.

Stella est le prénom d'une jeune fille de 17 ans qui est d'une beauté à couper le souffle. Malheureusement pour elle, on retrouve son cadavre sur une place près de Cagliari en Sardaigne. Et oui, j'ai retrouvé avec plaisir cette île italienne où l'on parle plus sarde qu'italien. C'est l'île natale de l'écrivain pour ceux qui ne le savent pas. J'ai lu les romans précédents de Pulixi (lire mes billets ici, ici et ) et Stella est une réussite. L'enquête sur ce meurtre sauvage est confiée à trois personnages déjà rencontrées dans des romans précédents de l'auteur: Mara Rais, Eva Croce et la Toscane Clara Pontecorvo (1m98 pieds nus) et le vice-questeur milanais Vito Strega (sorcière en italien). Le meurtre de Stella va déclencher une avalanche de violence avec des victimes collatérales. Le récit est bien mené et jusqu'au bout, on se demande qui a tué et pourquoi car les suspects sont nombreux et l'auteur nous indique des fausses pistes, quoique... 

Par ailleurs, il y a une histoire en arrière-plan qui se passe à Milan avec Marina, une femme dangereuse dont on avait fait la connaissance dans un roman précédent, Le chant des innocents, qui fait une fixation sur Strega. A la fin du roman, on peut s'attendre un développement de cette histoire secondaire dans un ouvrage à venir. 

Pour compléter ce billet, je précise que c'est ta d loi du cine qui avait été me l'emprunter en bibliothèque alors que je n'étais pas à Paris. 

En ont parlé: Bigmammy, Livressedunoir, Aude, Blacknovel

15 août 2025

Paroles d'exode - Jean-Pierre Guéno

L'intitulé de la consigne du mois d'août "à pieds, à cheval, en voiture ou en train – Récits de voyages en Europe" pour le challenge de Cléanthe Escapades en Europe - Voyages dans les littératures européennes m'a (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) donné l'idée de chercher à parler d'une oeuvre mettant en avant l'Exode de mai-juin 1940 (il y a plus de 85 ans), sur lequel je me souvenais avoir lu, gamin, des pages plutôt frappantes. Une recherche sur ce sujet m'a amené vers le titre ci-dessous. 

Jean-Pierre Guéno, Paroles d'exode, Lettres et témoignages des Français sur les routes (mai-juin 1940), Editions J'ai lu, Librio 3 euros N°1152 (nouvelle édition), 2023, 115 pages

 

La première édition de cet ouvrage remonte à 2015, même si seule la mention que "cet ouvrage est d'un appel à témoignages initié par Christian Carion et Nord-Ouest Films pour le film En mai, fais ce qu'il te plaît et enrichi par Jean-Pierre Guéno" permet de le deviner (le film est sorti en 2015). La page wikip' concernant le film donne la rédaction suivante de cet appel à témoin: « J'ai besoin de vous, de vos témoignages sur ces semaines où tout a basculé. Ce film sera le vôtre en quelque sorte car j'essaierai de me nourrir le mieux possible de ce que vos anciens ou vous-même avez gardé en mémoire ». Il semble avoir surtout concerné les habitants de la Picardie? Cela me permet d'appuyer mon respect de la consigne "européenne", puisque plusieurs des témoins cités viennent de Belgique.

 

Bon, souvent, quand mon billet ne "jaillit" pas d'un seul jet mais ressort du syndrome de l'écran blanc, j'utilise le "truc" de commencer par m'appuyer sur une "description matérielle". Allons-y. Le livre se présente sous la forme de cinq parties, à l'intérieur desquelles chaque "journée" forme un chapitre qui comporte entre un et neuf témoignages. L'"Index des témoins" (p.119) comporte 33 noms. Quand un même "témoin" revient sur plusieurs journées, chaque écrit est incrémenté (le chiffre le plus élevé étant "[16]", pour un premier témoignage le vendredi 10 mai 1940 et un dernier le dimanche 30 juin. Mais cette dernière date n'est pas la plus tardive: on a un "[12]" le 30 juillet, et un isolat le 30 août.

 

Ce "recueil" donc s'ouvre par un premier chapitre à contribution unique, titré "L'appel prémonitoire". Il est constitué d'un extrait de l'avertissement rédigé par le colonel Charles de Gaulle en date du 26 janvier 1940, dans un mémorandum "secret" (L’Avènement de la force mécanique) adressé à quelque 80 "décideurs", qui, durant cette "drôle de guerre" immobile, prédisait que "le conflit présent sera, tôt ou tard, marqué par des mouvements, des surprises, des irruptions, des poursuites, dont l'ampleur et la rapidité dépasseront celles des plus fulgurants événements du passé". Une signature prestigieuse donne donc le ton (même si la source est imparfaitement titrée dans l'ouvrage). Bizarrement, Charles de Gaulle figure dans la liste des "témoins", mais ni dans la bibliographie (20 auteurs, dont J.-P. Guéno pour trois ouvrages à lui seul), ni dans les "sources et crédits"(?) où l'on découvre incidemment le nom de Julien Blanc-Gras associé à l'un des témoignages (?). 

 

L'action débute véritablement dans le deuxième chapitre (titré "L'attaque allemande" (vendredi 10 mai 1940, sept témoignages). Les "Chleus" attaquent, mais nul (en Belgique ou dans le Département du Nord) ne doute d'une résistance efficace voire victorieuse.

 

Les choses intéressantes (déplacements, voyages!) commencent dans le chapitre III titré "Exode, première vague" (11 au 31 mai, 44 textes divers et variés par 16 auteurs différents [+ un "communiqué officiel" (p.27) en date du 15 juin du gouverneur militaire de Paris, qui à mon avis tombe comme un cheveu sur la soupe dans cet ouvrage: un bon élément de contexte, mais plutôt "hors sujet" par rapport au sous-titre de l'ouvrage]. Chaque jour, les conditions empirent. 

 

Le chapitre IV est titré Exode: combats, débâcle et raz-de-marée Juin 1940 couvre la période du 7 au 22 juin et regroupe 40 extraits. On y voit apparaître neuf nouveaux témoins (jusqu'à Jean Moulin lui-même!). Il m'a amené à la réflexion que le parti pris du découpage quotidien est intéressant mais peut s'avérer peut-être quelque peu artificiel, dans la mesure où, à la même date, certains se mettent tout juste en route alors que d'autres étaient sur les chemins depuis plusieurs jours. Les premiers avaient été bien accueillis, quand les derniers trouvaient des ressources épuisées et des locaux blasés, des campagnes désertifiées et où il est difficile de trouver à se nourrir... 

 

Le cinquième et dernier chapitre, La fin de l'exode, va du 23 juin au 30 août (déjà signalé), ne contient que neuf contributions. Il intègre un extrait de discours de Pétain du 11 juillet qui annonce les thèmes de la "révolution nationale". Il livre un aperçu des réactions (variées) à l'Armistice, des préparatifs de retour, des retrouvailles, avec le constat des dégâts causés dans les maisons abandonnées... 

 

Dans cette compilation de 101 "fragments" (si j'ai bien compté), apparaissent bien de nombreux moyens de déplacement. Côté chemin de fer, sauf erreur de ma part, l'ouvrage fait plutôt état de gares bombardées que de trains en circulation. Pour le reste, je vais me permettre de citer des extraits de la citation de Pierre Mendès France (p.19): "Dans les premiers jours, nous avons vu passer de somptueuses et rapides voitures américaines conduites par des chauffeurs en livrées (...). Puis sont venues des voitures moins brillantes, moins neuves (surmontées de matelas multicolores) dont les conducteurs, des petits-bourgeois, généralement accompagnés de leurs familles, avaient souvent besoin de nous. Un ou deux jours plus tard, et ce furent le plus incroyables guimbardes, des voitures d'un autre âge, sorties d'on ne sait quels hangars et utilisées à défaut d'autre moyen de fuite. (...) Puis vinrent les cyclistes, jeunes pour la plupart (...). Il y avait aussi des piétons, parfois des familles entières, lui, un baluchon sur l'épaule, elle, poussant une charrette ou une voiture d'enfants. (...) En dernier lieu vinrent les lourdes voitures attelées des paysans du Nord; elles avançaient au pas, chargées de malades, d'enfants, de vieillards, de matériel agricole, de meubles". Tout est dit ici, le reste n'est que littérature. Et ce qui m'a frappé, c'est la part belle faite, dans cet ouvrage censé donné la parole aux "anonymes", à des "signatures" de prestige (PMF donc, de Gaulle, Jean Moulin, Pétain). Il y a aussi moult extraits de livres déjà publiés (des récits publiés sur le moment, ou des "souvenirs d'enfance"), et finalement peu d'inédits? J'ai découvert Lucien Rebatet, à la plume dure et souvent outrancière (4 extraits). Oh, le monsieur (un sous-Céline?) écrit fort bien. Mais pourquoi l'avoir choisi, lui, avec son mépris visible pour ces populations en exode?

 

Je me suis aussi étonné de ne pas voir cité Cavanna (que j'ai moi-même découvert récemment), qui a écrit tout un chapitre, signé Pour le Tsar! (pp.53-115) sur son "aller et retour pour rien" à vélo de Paris vers Bordeaux, le parcours étant stoppé du côté de Saint-Amand-Montrond [Cher - 18] (au retour, les copains se foutent de sa gueule: "Aller si loin pour se faire rattraper, merde! Moi, je trouve que ça valait le coup"). Dans un ouvrage titré Les Ruskoffs, c'est sûr qu'il n'allait pas écrire "Pour le roi de Prusse!"... Je vais me permettre de citer les conditions de son départ sur les routes à 17 ans, alors qu'il était employé dans un bureau de poste parisien (p.55). Trois jours avant [= vers le 13 ou le 14 juin, par là], le receveur du bureau de poste de la rue Mercoeur, près du métro Charonne, fait rassembler tout le monde, tri, guichet, facteurs, télégraphistes, tout le monde, et il dit: "Les Boches sont à Meaux; Foncez chacun chez vous chercher vos affaires, le strict minimum. Dans trois heures, un autocar vous emmène tous vers le Sud. Ordre de l'Administration. Ceux qui refuseront de partir encourront des sanctions pouvant aller jusqu'au licenciement. Sans préjuger des poursuites devant les tribunaux militaires. N'oubliez pas que nous sommes réquisitionnés". Mais pas de car (attendu en vain): à 14 h, le receveur ordonne alors de partir par ses propres moyens (train, à pied en espérant trouver une voiture qui acceptera de les prendre...). Pour Cavanna, c'est son beau vélo personnel. Point de ralliement prévu: Bordeaux, la poste centrale...

 

Pour ma part, j'avais découvert des écrits sur l'Exode en lisant, il y a entre 40 et 45 ans, le livre Compagnons de l'honneur du colonel Rémy, dont le premier chapitre est axé sur Le pont de Gien, goulet d'étranglement pour ceux (civils et militaires) qui cherchaient, du 12 au 17 juin, à passer sur la rive gauche de la Loire (sous les bombes et les mitraillages)... Ce titre (mon exemplaire "poche" date de 1970, l'ouvrage original était paru en 1966) fait partie de ceux que j'ai lus et relus lors de nos "voyages familiaux" en Grèce, où je n'avais le droit d'emporter qu'un voire deux livres de poches dans mon sac à dos (j'en revenais en le sachant à peu près par coeur). 

Je crois me souvenir aussi qu'une de mes grand-mères m'avait parlé d'une aïeule de notre famille, traumatisée en 1940 par l'exode, parce que c'était sa troisième fuite devant les envahisseurs "alboches" ou "teutons" (guerre de 1870, 1914, et 1940)... Je ne suis pas sûr par contre que cette vieille dame avait survécu à l'Occupation. Ceci m'avait été raconté, à moi, dans le dernier quart du XXe siècle. 

 

Mais revenons à Paroles d'exode. Bien sûr, il ne fallait pas en attendre trop d'un ouvrage "grand public" de 115 pages vendu (neuf) 3 euros (je l'ai déniché d'occasion...). Directeur de collection chez Librio, Jean-Pierre Guéno semble avoir creusé jusqu'à plus soif son concept, dans une quinzaine d'ouvrages (de compilations, je présume, faute d'avoir lu les autres). Je ne dis pas que mon impression d'"aurait pu mieux faire" ne relève pas d'une part de jalousie en me disant que, moi, j'aurais pu au moins faire aussi bien, avec du temps et du réseau (bravo à lui pour avoir vendu trois millions d'exemplaires de Paroles de poilus!). Il est sûrement un bon compilateur, mais je n'ai pas réussi à trouver de thèses de doctorat en Histoire qu'il aurait dirigées (un critère de qualité d'un "chercheur" en Histoire pour moi - déformation familiale sans doute...). 

pp.116-118 figure une "chronologie" très sommaire, dont on peut ne retenir que trois dates. 10 mai: "Première vague de l'exode: les populations du Nord et de l'Est, deux millions de Belges, de Hollandais, de Luxembourgeois et deux millions de Français fuient vers le sud". 8 juin: "Le front français est complètement disloqué. Exode des civils français du nord vers le sud" [pas de chiffre]. 14 juin: "Les Allemands entre dans Paris, déclaré "ville ouverte"".

Bref, je considère que cet opuscule peut constituer un bon ouvrage introductif et un livre certainement utile pour tous ceux qui ne connaissaient absolument rien du sujet (l'Exode de juin 1940), en donnant, espérons-le, envie d'approfondir cette histoire qui avait jeté plusieurs millions de personnes sur les routes pour des trajets par tous moyens sur parfois des centaines de kilomètres depuis leur point de départ!

Je n'ai pas trouvé de blogs ayant parlé de Paroles d'exode, mais me réserve la possibilité d'en rajouter le cas échéant.

12 août 2025

Le serpent de mer - Jules Verne

Voici encore un Jules Verne qui pour moi (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) répond aux mêmes caractéristiques que Les frères Kip: une oeuvre qui n'était pas disponible en Livre de Poche dans les années 1970-1980, un livre qui existait pourtant en Bibliothèque verte (pour la jeunesse - avec éventuellement des coupes dans le texte?), et enfin une aventure maritime. Après avoir repéré ce titre (une fois), il ne restait plus qu'à me le procurer (deux petits achats "d'occasion" sur internet... - car il en a existé deux éditions différentes!).

Jules Verne, Le serpent de mer [titre de l'oeuvre originale: Histoires de Jean-Marie Cabidoulin]
Bibliothèque verte, 1937, 251 pages (illustrations de Henri Faivre)
puis
Bibliothèque verte N°228, 1963, 252 pages (illustration de François Batet)

 

Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin, roman qui était à l'état achevé en 1899, a été publié en feuilleton puis en volume en 1901. Le héros éponyme (dont le nom n'était peut-être pas assez "accrocheur"? C'est vrai que Grant, Robur ou Nemo sont plus "frappants") est un tonnelier qu'un capitaine à court de personnel convainc de s'engager pour une ultime campagne de pêche à la baleine au départ du Havre. Le bonhomme était réticent, pensant avoir vu tout ce qu'il y avait à voir pour satisfaire sa curiosité, et ayant le pressentiment qu'il lui arriverait des choses qui ne lui sont pas encore arrivées... qu'il finirait par voir quelque terrible monstre... le grand serpent de mer... Bref, dans le chapitre II, le voici à bord du Saint-Enoch (trois-mâts carré de 550 tonneaux, commandé par le capitaine Bourcart avec un équipage de 34 hommes, lui compris). Ce départ a lieu le 7 novembre 1863 pour une campagne qui devrait durer plusieurs années...

 

Avant d'en raconter davantage, quelques mots sur la "présentation matérielle" de ces bouquins. L'édition de 1937 ne comporte aucune petite illustration, cependant que les huit illustrations "pleine page" sont paginées avec le reste. Je ne me suis pas procuré un exemplaire possédant encore sa fragile jaquette en papier. 

Dans l'édition de 1963, chacun des 15 chapitres commence par une illustration d'un tiers de page, les illustrations en couleurs sont "hors pagination", et on trouve quelques autres petites illustrations en noir et blanc lorsque le "calibrage" du chapitre le permet.

Notons que la typographie est pratiquement la même d'une édition sur l'autre (à l'exception de l'emploi des guillemets à chaque paragraphe d'un récit - ou non: des usages qui ont changé? [pp.70-72 à comparer]), les seuls "décalages" de pagination étant dûs aux illustrations de 1963. Henri Faivre (qui ne bénéficie aujourd'hui pas d'une page wikipedia en français?) a illustré nombre d'ouvrages de la bibliothèque verte, de Jules Verne ou non (1) et semble avoir exercé son activité des années 1930 à 1960 environ. J'ai appris par contre que François Batet était le pseudonyme de l'Espagnol Francisco Batet Pellejero (1921-2015). J'avais découvert son style de dessin il doit y avoir un demi-siècle, en lisant Les cinq sous de Lavarède et autres romans de Paul d'Ivoi... 

Bref, reprenons notre voyage. Le Saint-Enoch va doubler le cap de Bonne-Espérance (pointe de l'Afrique) pour se rendre dans le Pacifique, sans avoir eu l'occasion d'entamer sa campagne de pêche (ou de chasse), pour atteindre le sud de la Nouvelle-Zélande le 15 février [1864] (fin du chap.II). Le récit est lent, au rythme de la vie quotidienne d'un équipage de navire du XIXe siècle, avec souvent des traversées de plusieurs semaines pour aller (à la voile!) d'un point A à un point B... en espérant y rencontrer les baleines (les proies!). Chasse que Jules Verne avait déjà évoquée dans Un capitaine de quinze ans et dans 20 000 lieues sous les mers. La narration est de temps en temps interrompue par les prédictions (élucubrations?) de notre tonnelier, occasion de faire un point sur les "apparitions" recensées de serpents de mer: pp.70-72, une énumération de navires ayant cru rencontrer le grand serpent de mer se conclut en... 1875! Inattention de Jules Verne? S'il avait dû faire commencer sa fiction en 1863, je pense que c'est que le port du Havre a renoncé à armer des navires pour la chasse à la baleine en 1868.  

 

Relevons quelques épisodes marquants: pp.60-64, un homme à la mer en pleine tempête est sauvé alors qu'un requin allait l'engloutir. S'ensuit la capture de ce dernier (impression de déjà-lu... dans Les enfants du capitaine Grant, lors de la découverte de la fameuse bouteille qui contient un message). p.74, un navire étranger qui ne rend pas le salut (drapeau) ne peut être qu'un Anglais! On le retrouvera plus tard. p.86, un navire américain donne au contraire l'excellent conseil d'aller vendre la cargaison (des baleines ont été capturées, leur huile a été extraite...) à Vancouver (en évitant l'aller-retour vers Le Havre): cela (m'a) fait prendre conscience que cette "chasse" ne visait pas à procurer des "matières premières" indispensables à la France et à son industrie, mais bien à générer des profits financiers...). p.103: on découvre que l'or de la région de Vancouver coûte cher: les mineurs prétendent que, pour en récolter un dollar, il faut en dépenser deux! Je noterai encore que quand le matelot Rollat est précipité à la mer depuis la mâture, faute d'avoir été prévenu d'une manoeuvre (p.130), cela apparaît comme un "incident de mer" et c'est tout (aucune "recherche en responsabilité" n'est évoquée). 

 

Et le serpent de mer, me direz-vous? p.124, le tonnelier est bien mortifié quand une baleinière prouve que le "monstre" n'est... qu'une algue gigantesque. Cependant, pourquoi trouve-t-on de moins en moins de baleines, si ce n'est sous forme de cadavres aux blessures béantes? Comment un navire peut-il disparaître tout à coup en entraînant une partie de son équipage avec lui? Comment un autre peut-il s'échouer là où aucun écueil n'était connu, avant d'être désemparé et entrainé par une force irrésistible jusqu'à la banquise? Quand (p.251 ou 252) l'équipage du Saint-Enoch finit par regagner son port d'attache (vraisemblablement début 1865, si j'ai bien compté), qu'on ne vienne pas laisser entendre à Jean-Marie Cabidoulin qu'il s'est frotté à une éruption sous-marine suivie d'un tsunami: il reste persuadé d'avoir "vu la bête" (et jure bien qu'on ne l'y prendra plus à naviguer).

 

On peut trouver facilement le texte en .pdf, le livre original semble aussi exister en audiolivre (avis aux amateurs). Pour l'anecdote, j'ai vu qu'en décembre 2023, le département de Seine-Maritime (76) offrait une réédition du roman Le serpent de mer à chaque collégien. Le budget de cette opération, commencée en 2022 avec L'aiguille creuse de Maurice Leblanc, semble être de 100 000 euros. En 2024, a suivi le conte La belle et la bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (je n'ai rien trouvé pour 2025). 

 

En tout cas, voici pour moi encore une triple participation, avec ce livre, aux challenge 120 ans Jules Verne (1828-1905)Book trip en mer (saison 2) de Fanja, et challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie

 

(1) Comme disent des "Verniens" plus érudits que moi, "aucune notice biographique n'a pu être localisée" (note 17).

11 août 2025

Le luth d'ébène - Enquêtes à Byzance - Panagiotis Agapitos

Avec Le luth d'ébène de Panagiotis Agapitos (Editions Anacharsis, collection Griffe fiction, 414 pages), je me suis retrouvée en mai 832 à Césarée en Cappadoce où j'ai fait la connaissance de Léon le protospathaire (premier porte-glaive). Le roman a été publié en 2013 et l'édition de poche est de 2025. L'ouvrage débute avec une carte des régions orientales de l'empire byzantin au IXème siècle puis on a une longue liste des personnages du roman. Le roman lui-même est suivi d'une postface de l'écrivain (un historien spécialiste du monde et de la littérature byzantine) et enfin un glossaire très utile auquel je me suis souvent reportée. 

Je dis tout de suite que le roman m'a plu malgré les nombreux personnages et surtout leur titre et fonction dont je n'étais pas familière. A la demande de l'Empereur de Byzance Théophile, Léon a été envoyé en mission comme ambassadeur près du calife de Bagdad pour négocier la paix. Il fait une halte de quelques jours à Césarée de Cappadoce (aujourd'hui Kaysari en Turquie) où le désordre règne et surtout où un drame affreux vient de se produire, le corps d'Euphrossini, la fille du juge, est retrouvé. Elle a été violentée et étranglée. Le stratège Nikiphoros Anthrakas (un officier supérieur, membre du sénat et gouverneur de Césarée) demande à Léon de mener l'enquête. Léon est un homme surprenant qui n'hésite pas à se déguiser. C'est lui qui joue du luth. J'ai trouvé ce roman dépaysant et l'enquête bien menée. Un roman que je recommande. C'est le premier volume d'une trilogie. 

P.S.: voir les billets de Miriam et de Dominique.

28 juillet 2025

La planète oubliée - Murray Leinster / Le monde vert - Brian W. Aldiss

Les livres que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais présenter aujourd'hui représentent deux "histoires de planètes" dans lesquels sont assez peu présents vaisseaux spatiaux ou combats à coup de laser ou même d'épée... même si je vais quand même considérer qu'ils peuvent rentrer dans la catégorie "planet opéra". Ils ont aussi pour caractéristique de dater des débuts de la seconde moitié du XXe siècle. 

Brian W. Aldiss, Le monde vert, J'ai lu SFF N°520, 303 p., 1974 (EO 1962)
Murray Leinster, La planète oubliée, J'ai lu SF N°1184, 191 p., 1981 (EO 1954, "fix-up composé à partir de trois nouvelles datant respectivement de 1920, 1921 et 1953" *)

 

Citation introductive: "Obéissant à une loi inéluctable, toutes choses croissaient, se développaient dans le désordre et l'étrangeté. La chaleur, la lumière, l'humidité étaient constantes. Elles l'étaient depuis... personne ne savait depuis combien de temps. "Depuis quand...?" "Pourquoi...?" C'étaient là des questions que nul n'avait plus l'idée de poser. réfléchir n'avait plus de sens. Dans ce monde, un seul problème se posait: croître. C'était le règne du végétal. C'était un monde qui ressemblait à une serre." Ainsi débute Le monde vert.

Sur cette terre en décadence, une pauvre humanité survit avec ses règles et ses superstitions. Parmi les enfants de la tribu, peu atteindront l'âge adulte, et les enfants-hommes ne sont pas bien nombreux non plus, sous la tutelle de la femme-chef... Les végétaux ont quasiment acquis une vie autonome, et sont une menace permanente. Carnivores, parasites psychiques... Bien des pièges seront à déjouer avant que Gren, l'enfant-homme, le héros, une fois fait le voyage vers la lune, en revienne, constate que même les descendants de nos chiens ou chats peuvent paraître bénéficier d'un sort privilégié, et fonde famille... pour un avenir modérément optimiste? 

 

Au second, maintenant. Je me souviens que lorsque j'avais acheté cet autre livre J'ai lu, il y a une vingtaine d'années, je cherchais en fait à retrouver un vieux "bibliothèque verte" lu dans ma jeunesse (et, en vrai, titré La planète ignorée). Mais ceci est une autre histoire.

La planète oubliée: une planète stérile, sans aucune trace de vie... Des vaisseaux humains, au fil des millénaires, la répertorient, l'ensemencent avec des micro-organismes unicellulaires, puis un peu plus complexes (champignons, levures...), puis des insectes. Un dernier vaisseau apporte poissons et plantes. Mais l'ultime apport prévu (oiseaux, mammifères) n'aura pas lieu, car la fiche de la planète est purement et simplement perdue! Un jour, les survivants du naufrage d'un paquebot spatial (l'Icare) s'y posent.

Citation (p.14): "Après quarante générations, les êtres humains sur l'astre oublié survivent, sans feu ni métaux, au milieu du grouillement des insectes et des champignons géants, devenus des sauvages. Jusqu'au jour où, face à la mort, un adolescent ne recule pas, invente une arme et revient, paré des ailes du phalène vaincu." Ici, le héros (celui qui exhorte son peuple à affronter leurs peurs et leurs insectes) se nomme Burl. Et à peine a-t-il fini par conquérir le coeur de Saya que débarque (enfin? Moins de 10 pages avant la fin du livre) un astronef, le Wapiti, à bord duquel se trouve un "Educateur", une machine électronique plutôt destinée à instruire les enfants que les adultes, mais bon... La planète ne sera plus oubliée, elle ravira les amateurs de safaris, et Burl en sera le président! Tout est bien qui finit bien, non?

 

J'inscris ce billet pour de nouvelles participations au XVIe Challenge Summer Star Wars "Andor saison 2" chez Lhisbéi, mais aussi au challenge Objectif SF 2025 chez Sandrine, ainsi que pour le challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie (ce sont de vieux ouvrages)... sans oublier le 13e challenge de l'imaginaire proposé par Tornade (l'anticipation c'est aussi de la SF, non?).

P.S. du 2 août 2025: en revoyant les biographies (et bibliographies, suite à la remarque de Nathalie) des auteurs, je prends conscience que j'ai "oublié" d'inscrire aussi le livre de Murray Leinster (auteur américain) pour l'American Year 2 chez Belette2911. Dont acte!

 

* Merci à Lhisbéi pour avoir répercuté une précision donnée par Jean-Daniel Brèque.

26 juillet 2025

Les champs de la lune - Catherine Dufour

Un fois n'est pas coutume, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais chroniquer un livre plutôt récent (2024), que je me suis offert après l'avoir aperçu sur divers blogs: le "journal de bord" d'une "fermière" sur la lune... C'était à la fois afin de participer à des challenges sur lesquels j'ai du retard, et pour le verser après lecture au système de prêt de livres de l'AMAP dont je fais partie!

Catherine Dufour, Les champs de la lune, Robert Laffont, Coll. Ailleurs et demain,
2024, 284 pages

 

Nous sommes manifestement dans plusieurs siècles (au XXIVe s.). Sur notre satellite, les colons, d'abord installés sous des dômes, n'ont pu s'empêcher de s'affronter en des guerres qui ont éclairci leurs rangs, avant de décider, sous la conduite de quelques "sages", d'opter pour une vie souterraine, en aménageant d'immenses tunnels de lave... devenant ainsi pleinement des "soulunaires". Des "animaux augmentés" (chiens, chats, qui parlent...) vivent avec eux. 

 

Celle qui nous raconte au fil des pages ces événements, El-Jarline, veille en surface au maintien en bon état de l'écosystème de sa "ferme" sous dôme. Le temps passe doucement au fil de ses rapports (sur une durée d'une dizaine de mois). Lorsque commence le livre, on vient de lui demander d'abandonner son style trop "sec" pour rédiger avec de vraies phrases. Pour cela, elle s'aide du contenu d'une bibliothèque qu'elle a téléchargée. Notre fermière reçoit de rares stagiaires (les enfants sont trop sensibles aux radiations) venus voir plantes et animaux, accueille (recueille?) cependant sous "son" dôme, pour un temps plus ou moins long, des enfants plus ou moins orphelins, des vieillards plus ou moins désorientés... 

 

Sa principale inquiétude, l'objet de ses alertes quotidiennes, porte sur les fragilités de son dôme (une fissure qui s'étend malgré toutes les consolidations effectuées en "duracier"), cependant que ces alertes ne provoquent strictement aucune action chez les "décideurs" (le dôme comme parabole?). Elle se préoccupe également de découvrir ce qui cause la "fièvre aspic", une espèce de "maladie du sommeil" qui décime les colons sélénites... Son enquête dérange-t-elle certains puissants personnages? Lors d'un long trajet pour visiter une autre cité, son "rover" est saboté (contrairement aux assurances qui lui ont été données, il ne sera pas réparé). Elle finit par trouver ce qui pourrait être un charnier (ou un grand cimetière sous la terre?). En son absence, le dôme subit une décompression fatale. 

 

Quand elle décide de quitter définitivement les lieux, ses collègues lui offrent un choix de quelques plantules, ainsi que quelques larves (chrysalides) d'insectes: de quoi re-créer un embryon d'écosystème... cependant que, dans le ciel, la Terre passe d'une image d'"orange bleue" à un globe gris. J'ai perçu les 23 chapitres de ce livre, au départ, comme un conte empreint de poésie, de lenteur, d'humanité. Mais le pessimisme se fait de plus en plus sentir au fil des pages, tirant l'oeuvre vers un roman d'anticipation amère, de la lecture duquel je ne suis pas, moi, ressorti exagérément optimiste sur le sort de l'espèce humaine... alors même qu'on finit par s'interroger sur la "part d'humanité" que porte en elle El-Jarline elle-même.

 

J'inscris ce billet comme ma première participation au XVIe Challenge Summer Star Wars "Andor saison 2" chez Lhisbéi, mais aussi comme nouvelle contribution au challenge Objectif SF 2025 chez Sandrine, ainsi que pour le 13e challenge de l'imaginaire proposé par Tornade

 

Keisha en avait parlé il y a quelques mois, Manou plus récemment. Les chroniques du chroniqueur l'avait longuement analysé l'an dernier. Citons encore Lhisbei... dont le billet contient plein d'autres liens! 

23 juillet 2025

Les piliers de la terre - Ken Follett

C'est avec en tête déjà l'idée de mon challenge Les épais de l'été (3e édition) que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) m'étais offert ce gros livre, premier tome paru d'une vaste saga, il y a quelques mois. J'inscris donc le présent billet non seulement aux épais de l'été 2025, mais aussi aux pavés de l'été 2025 de Sibylline et à la saison Eté des pavés "quatre saisons" chez Moka

Ken Follet, Les piliers de la terre, Le livre de poche N°4305, 1050 pages
2016 (1ère éd. 1992, trad. Jean Rosenthal 1990, EO 1989)

 

De cet épais ouvrage, on peut dire qu'il dépeint une fresque monumentale, de laquelle il est possible de parler sous de nombreux angles. Pour moi, c'est d'abord une histoire de famille(s) et de fratries plus ou moins recomposées, qui se soutiennent ou qui s'affrontent, avec des liens d'amour ou de haine, de violences ponctuelles dont les conséquences se font encore sentir des décennies plus tard... Et pourquoi? Le mystère qui relie un certain nombre des personnages n'est dévoilé qu'à la fin du livre par l'un des derniers protagonistes survivants. Le prologue se déroule en 1123 et le livre s'achève en l'an 1174, sous le règne d'Henri II, roi d'Angleterre.

 

Si j'essaye d'en dire quelques mots: rien à voir avec Blake et Mortimer, mais deux jeunes frères, élevés par des moines, deviendront, l'un (Francis) un prélat conseiller des prétendants à la couronne d'Angleterre, l'autre (Philip) le puissant prieur du prieuré (fictif) de Kingsbridge, dont la cathédrale est ruinée au début du récit, cathédrale dont la (re)construction va occuper la majeure partie du livre. Le premier "maître bâtisseur" [= maître d'oeuvre] (Tom) a plusieurs enfants, légitimes, caché ou adoptif. L'antagoniste principal (William) violera la future épouse [bah non, je vous dis pas son prénom - pas si bête!] du fils adoptif (Jack - vous suivez?) qui continuera l'oeuvre dans le style gothique, mais son frère à elle tuera son mari légitime (Alfred) qui allait la violer derechef (vous suivez itou?) [bon, il aura fallu lire plus de 900 pages avant ça... Vous voyez bien que je ne vous raconte pas tout!].

 

Ce livre prend le parti de présenter l'Eglise comme l'un des tenants des pouvoirs médiévaux, en insistant bien davantage sur ce "pouvoir" que sur le besoin "spirituel" de la religion. Le comte local, le prieur, l'évêque, le roi même, sont des gestionnaires, des "meneurs d'hommes", managers d'entreprises, comme on dirait aujourd'hui, et comme ces "profils" particuliers de "leaders" (à compétences au-dessus de la moyenne, que la naissance, ou le hasard, permettent d'amener à éclosion) le seraient certainement devenus aux XIXe, XXe ou XXIe siècles.

 

Pour construire des destins de futurs "cadres", on peut donc s'interroger sur la part d'inné ou d'acquis (au-delà de la seule couleur de cheveux ou des traits du visage), sur la part de l'éducation, au sein d'une famille aimante ou pas... (même si le "projet" de Follett n'était sans doute pas le même que celui des Rougon-Macquart de Zola). Je crois que c'est Françoise Dolto qui disait quelque chose comme: "faites comme vous voulez pour élever vos enfants, quoi que vous fassiez, vous ferez mal". 

 

Petit "bémol" adoucissant (affadissant?) peut-être un peu trop ce monde (réaliste) de brutes, j'ai trouvé que la "quête" d'Aliéna sur les chemins de Compostelle, son nourrisson sur les bras (pp.724-757), faisait quelque peu "Bibliothèque verte" ("livre pour la jeunesse" - bon, pas bibliothèque rose quand même): dans ce monde médiéval décrit comme fortement violent, il ne lui arrive rien de fâcheux, aucune mauvaise rencontre... Est-ce que seuls les Anglais étaient "barbares"? 

 

Et pour finir, cet épais livre culmine (c'est ce que je me suis dit, du moins) en une magnifique parabole du combat jamais achevé entre dictatures et démocraties, avec un meurtre universellement connu, "[un] crime qui ne sera jamais, jamais oublié!" (p.1037)

 

Enna l'avait chroniqué pour les Epais 2024, Wakanda [Andrea, dernier billet en 2024] pour le Pavé 2014 (chez Brize). Plus loin de nous, le blog Hugin & Mugin l'avait chroniqué en 2008, Galleane en 2010, Oth67Paco et Akialam en 2011, Lady of the blog en 2012. Ma toute petite culture en 2022 (dernier billet en 2023), Nanne (goût de lire) en 2021 (dernier billet en 2022), Yuko en 2018 (dernier billet en 2021)... [liste non exhaustive] 

 

Je blaguais avec Blake et Mortimer en début de billet: plus sérieusement, signalons tout de même qu'est en cours de parution une adaptation en bande dessinée dont j'ai lu les deux premiers tomes parus (ça a d'ailleurs été mon premier contact avec l'oeuvre). Au final, Les piliers de la terre constituait donc le premier gros volume de Ken Follett que je lisais, je pense que ce ne sera pas le dernier.

21 juillet 2025

Balanegra - Marto Pariente

J'ai été ravie de découvrir une nouvelle voix du polar venue de la péninsule ibérique: Marto Pariente, né en 1980, ancien membre de la Guardia Civil. Ses deux romans parus en français et lus l'un après l'autre sont de grandes réussites. Il y avait longtemps que je n'avais pas apprécié autant une lecture de ce genre.

J'ai commencé par le deuxième paru, Balanegra (Série noire, Gallimard, 216 pages) paru en 2025 et emprunté en bibliothèque. Je l'ai lu en une après-midi. Coveiro, un ancien tueur à gages âgé d'environ soixante ans, est devenu fossoyeur à Balanegra en remplaçant son frère Richi qui s'est suicidé quelques années auparavant. Richi était veuf mais il était père d'un garçon autiste prénommé Marco. Dans cette petite ville de Balanegra, il se passe des choses pas banales, dont l'enterrement d'un politicien accusé de pédophilie et mort subitement d'une crise cardiaque lors d'une instruction judiciaire. Pourquoi "pas banales"? Parce qu'il se trouve que Leonardo de Miguel (le mort) est le fils de Rubi de Miguel, la patronne de Carbac, le plus gros acteur de l'industrie de la viande en Espagne. Un enchainement de morts s'ensuit car l'info sur le mort pédophile fuite et c'est inconcevable pour la mère qui a le bras très long. Elle fait engager un certain "Duc" qui va faire le "ménage". Un avocat, un policier et quelques autres plus ou moins proches de l'affaire vont connaître une mort violente. Ce "Duc" a des tueurs a sa solde, le couple Bobby, un homme et une femme. Et Coveiro, me demandez-vous? Et bien Coveiro (ce surnom vient du fait qu'il tient à enterrer lui-même ses victimes) est témoin, une nuit, de l'enlèvement de son neveu Marco qui, comme à son habitude après un enterrement, restait planté devant la tombe fraîche. Coveiro voit l'enlèvement de loin mais il trouve vite les auteurs de ce méfait. Ça fait mal pour ceux qui se trouvent sur son chemin. Comme ce sont les "méchants" (à quelques exceptions près) qui disparaissent, on pardonne à Coveiro, très attaché à son neveu. Il y a beaucoup d'empathie pour certains personnages de la part de Marto Pariente et il y a de l'humour noir. Je ne vous raconte pas tout de cette histoire qui va vite grâce à des chapitres courts de trois ou quatre pages avec des flash-backs. Lire les billets de Pierre Faverolle, La petite souris, Clete et Jean-Marc Laherrère.

Dans un prochain billet, je parlerai de La sagesse de l'idiot

20 juillet 2025

Cargo Vie - Pascal de Duve

Une fois de plus, j'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) pêché ce petit livre dans un bac de livres d'occasion dans l'une des librairies que je fréquente. Je ne connaissais pas du tout le nom de l'auteur (belge). 

Pascal de Duve, Cargo Vie, J.-C. Lattès, Le livre de poche N°13521, 1994 (EO 1993), 117 pages

 

L'ouvrage prend la forme d'un journal intime. "Ceci sera un journal de bord; ce sera aussi un journal de corps et un journal de coeur. On pourra le sous-titrer: "Vingt six jours du crépuscule flamboyant d'un jeune homme passionné"" (p.11). Il a été rédigé lors de deux traversées de l'Atlantique (l'aller puis le retour), à bord d'un cargo mixte (bananier avec passagers à bord), entre Le Havre et Les Antilles, par un jeune homme de 28 ans "bien sonnés" (p.10), du 28 mai au 22 juin 1992. Il regarde la mer, partage la vie des passagers lorsqu'il le peut, entre deux malaises (encéphalopathie) mais reste discret, passe du temps allongé dans sa cabine, écoute de la musique classique... Une fois arrivé aux Antilles, il passe des appels téléphoniques depuis des cabines publiques (ceux nés après 2016 ne pourront plus comprendre!).

 

Ses stances (présentes à chaque chapitre, sinon à chaque page), ses plaintes, ses regrets sont adressés à "E." Ils se sont connus 15 mois avant, ont vécu un an ensemble, jusqu'à ce que Pascal se fasse plaquer sans un mot. Une nuit, il balancera à la mer toutes les lettres ou photos d'E., "scellées" dans une boite à chaussures, comme prévu lors de son départ.

 

Ce texte est plein de poésie, et de philosophie également. Il ne manque pas de style, avec inventivité et prouesses langagières (jeux de maux et de mots). Pour ma part, je dirais que je l'ai lu d'un oeil plutôt distant. J'avoue avoir rigolé en lisant qu'à 18 ans l'auteur était brancardier à Lourdes et rêvait d'entrer au séminaire, puis que, faisant de l'alphabétisation au Caire aux côtés de soeur Emmanuelle, il s'était converti à l'*sl*m, avant que ses études de philosophie, et en particulier la lecture de la Critique de la raison pure de Kant, fissent de lui un agnostique très résolu. La recherche de l'Absolu... Il a fini sa carrière comme prof de philosophie (à enseigner à des gamins d'au mieux 10 ans (ou moins!) plus jeunes que lui). 

 

Lorsque "E." et lui se sont connus, tous deux, homosexuels, étaient séropositifs au VIH. "E." a abandonné Pascal dès que celui-ci est devenu sidéen. "Sida mon amour. Toi au moins tu me resteras fidèle jusqu'à la Mort" (p.84). Né en février 1964, Pascal de Duve est mort en avril 1993, il y a maintenant plus de 32 ans (il en avait 29). Les traitements antirétroviraux (trithérapie) sont arrivés en 1996. Pour la petite histoire, son frère est l'auteur de Tintin en Thaïlande

 

J'inscris ce livre (que je viens de terminer et qui quittera bientôt ma bibliothèque) à un seul challenge, le Book trip en mer (saison 2) de Fanja

Mais je vais en profiter pour caser quelques considérations sur la définition d'un "classique". J'apprécie que Nathalie ait choisi une "borne" constante (est classique ce qui a été publié avant 1970). Je pense que nous verrons bientôt l'époque où, pour de jeunes blogueurs et blogueuses, sera "classique" tout ce qui est paru avant leur propre naissance (bon allez, disons... jusqu'à la fin du XXe siècle, l'an 2000). "De mon temps" (quand j'ai commencé à lire, il y a plus d'un demi-siècle!), je crois que je considérais comme des "classiques" ce qui avait été publié avant la Seconde guerre mondiale (alors même que mes grands-parents en avaient vécu la publication, avec dans leurs bibliothèques des séries en éditions d'époque que je dévorais durant mes vacances). Mais tout le monde ne descend pas de dynasties d'enseignants... Pour tout ce qui a pu être écrit durant la SGM, je ne me posais pas trop la question (Romain Gary, Vercors, et d'autres, avaient commencé à écrire à cette époque, cependant que d'autres n'avaient plus publié après). Enfin, récemment, j'ai entendu une boutade dont je vais vous faire part: "un auteur classique? C'est un auteur qui est mort!". 

Asphodèle avait parlé de Cargo Vie en 2011, Madimado en 2013.  

15 juillet 2025

Voyage dans les Alpes - Alexandre Dumas

Cette fois-ci, mon billet porte sur un livre que j'avais (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) versé en début d'année dans une des bibliothèques partagées de hall d'immeuble que je fréquente, où je l'ai récupéré récemment, quelques mois après. J'avais en ce moment "besoin" d'un livre parlant des Alpes, et celui-ci m'a paru adéquat! 

Alexandre Dumas, Voyage dans les Alpes, Editions d'antan, collection jeunesse N°13, 1982, 185 pages

 

D'un point de vue matériel, ce "vieux livre" (1982), imprimé en Roumanie, ne contient pas beaucoup d'éléments permettant d'identifier l'éditeur (peu connu): une "collection jeunesse" qui parait contenir de nombreux livres du domaine public (20 titres en 4e de couverture, dont je crois avoir lu la plupart, même si les auteurs ne sont pas indiqués...). À se demander s'il ne s'agissait pas de mettre des "livres de prix" à bas coût à disposition des mairies pour leurs écoles... J'affabule (à partir de signaux faibles), bien sûr, faute d'informations crédibles - c'est l'époque qui veut ça! 

 

Plus sérieusement, voyons ce que nous raconte ici Alexandre Dumas. Les six chapitres et l'épilogue (constituent-ils des extraits ou du texte intégral? Je l'ignore) semblent provenir des Impressions de voyage [en Suisse] qu'il a publiés en 1833-34 et 1837. La page de titre est bien différente de la couverture. Le texte commence abruptement: "J'arrivai à l'Hôtel de la poste, à Martigny, vers les quatre heures du soir". Il y est déjà question de Chamouny [Chamonix]. Le lecteur sait (à l'époque) que la Savoie dépend alors du royaume de Sardaigne, cependant que Martigny est une ville du canton suisse du Valais. Notons qu'un repas dans une auberge suisse coûte quatre francs (ce que Dumas considère comme cher). L'aubergiste lui propose de l'ours: occasion d'un premier récit, sur la mort dudit ours (en tirant les dialogues à la ligne, ô feuilletoniste!). À la fin du repas arrive le guide qui doit le conduire à "Chamouny": accord est donné (p.25) pour partir le lendemain matin, à 5 heures.

 

Dumas décrit somptueusement le paysage (il passe par l'endroit même où un Anglais avait fait une chute vertigineuse et mortelle en 1831), mais n'est pas tendre pour le vin du Valais (fendant ou dôle, sauf anachronisme de ma part?) pris à l'étape: "On nous donna, au prix du bordeaux, une bouteille de vin du cru, avec lequel un Parisien n'aurait pas voulu assaisonner une salade, et que mon Valaisan vida voluptueusement jusqu'à la dernière goutte". Ils arriveront à destination à la nuit noire (la nuit tombant à 18 h 30?), après avoir fait "neuf lieues de pays, qui, sans exagération, en valent bien douze ou quatorze en France: c'était une bonne journée" (marche en montagne contre marche en plaine, je suppose). Avant cela, il avait noté "nous montions toujours, et déjà nous étions arrivés à sept mille à peu près [sic!], au-dessus du niveau de la mer". Je pense pouvoir restituer "sept mille pieds". Rappelons que la lieue vaut 4 kilomètres (et qu'un mètre vaut à peu près trois pieds). Le chapitre se termine après l'envoi d'une invitation à dîner envoyée à un certain Jacques Balmat, dit Mont-Blanc. 

 

Le troisième chapitre débute par une journée d'excursion à la Croix de Flegère (occasion de dire que les "guides", à Chamouny, sont organisés en "syndicat qui règle leurs tours de service" [premier de ce genre au monde, depuis 1821, ai-je vérifié]). Puis après quelques considérations géologiques fort datées (Dumas ignorait la tectonique des plaques...), le récit (pp.55-85) donne la parole au "Christophe Colomb de Chamouny", premier homme à avoir gravi le Mont-blanc aux temps historiques, de sorte que le roi de Sardaigne l'a autorisé à s'appeler Balmat du Mont Blanc. Attiré comme bien d'autres par la prime offerte par le Genevois Horace Bénédict de Saussure au premier qui trouverait le chemin du sommet du Mont-Blanc, c'est le 8 août 1786, après plusieurs tentatives tant individuelles que collectives, que Jacques Balmat entame avec son "témoin", le docteur Paccard, l'ascension décisive (et ce, sans les équipements de l'alpinisme du XXe siècle).

 

Au chapitre suivant (titré "La mer de glace"), nous retrouvons le guide du départ, dont nous avons appris le nom (Pierre Payot) au chapitre précédent. À lui la parole pour raconter, cette fois-ci, l'histoire de la première femme à être montée au sommet. Dumas la nomme Marie Paradis et l'histoire (expédiée en 7 pages) est placée en 1811. Il est ensuite question d'un malaise (que Dumas, qui en est victime, qualifie de "mal de mer") et d'accidents de montagne (suit un petit chapitre évoquant trois morts tombés dans une crevasse à la suite d'une avalanche en 1820). Il est à noter que d'autres sources attribuent la première escalade féminine à Marie Paradis et la datent du 14 juillet 1808. Un autre court chapitre titré "retour à Martigny"  clôt ce séjour de Dumas dans les Alpes (non sans avoir prouvé à son guide qu'il est doué en saut en longueur pour franchir un cours d'eau sans pont!). 

 

L'épilogue (pp.139-185) débute selon Dumas fin 1833 (alors qu'il s'occupait de "faire" [la pièce] Angèle), à Paris. Il s'amuse à inventer une étymologie fantaisiste pour la rue Bleu[e] où il s'apprête à emménager (à la suite d'un pari?). En tout cas, il reçoit dans son ancien logement un certain "Gabriel Payot de Chamouny", cousin de Pierre (p.144). Ce dernier lui conte son voyage à Londres, où il s'était mis en tête de livrer un couple de jeunes chamois, parce qu'un lord anglais de passage dans les Alpes avait exprimé le désir d'en payer "mille franc la pièce, rendus à [s]on parc", et avait "topé" pour ça (contrat oral scellé par une poignée de main). Au départ, notre Savoyard n'avait pas compris que l'Angleterre est une île... mais il en revenait royalement traité (avec un habit neuf et  cent guinées en poche - 2700 francs au lieu de 2000 - "frais de voyage!"), et tout content d'avoir eu la permission d'appeler la femme de son hôte "Mylady" tout court, au lieu de Madame Milady comme il le faisait d'abord...). Il apporte aussi à Dumas une lettre de Jacques Balmat, qui accuse bonne réception du premier volume des Impressions de voyage. L'après-midi, Dumas s'amuse à éberluer notre Savoyard grâce au "Diorama" et à ses images de Chamonix (dispositif qu'exploitait à Paris depuis 1822 Louis Daguerre, avec des images animées à base de toiles translucides peintes).

 

Sans transition, "il y a quelques jours" et séjournant alors à Syracuse, Dumas en triant sa (volumineuse) correspondance tombe sur deux lettres, l'une (de Balmat) lui apprenant la mort de Gabriel Payot, puis l'autre, du fils de Jacques Balmat, l'informant que ce dernier avait disparu en cherchant le filon d'or qui l'avait obnubilé toute sa vie (septembre 1834 - il semble que son corps n'ait pas été retrouvé). 

 

Avec ce petit bouquin "de jeunesse" d'Alexandre Dumas qui ne paye pas de mine mais aux pages fort bien troussées, je participe au challenge de CléantheEscapades en Europe - voyages dans les littératures européennes (thème de juillet: "La grande traversée des Alpes"), aussi qu'au challenge 2025 sera classique aussi organisé par Nathalie.

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