Parmi les deux livres que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) souhaite chroniquer aujourd'hui, seul le premier a toute sa place dans le challenge Book trip en mer de Fanja. Ils sont tous deux dûs à une écrivaine trentenaire, elle-même jeune "aventurière" sur laquelle on ne trouve guère d'autres renseignements sur internet que ce qui figure sur les sites des éditeurs ou ce qu'elle glisse dans ses livres. "Katell Faria" (oui, comme le prisonnier du château d'If, celui du trésor caché!) ne serait-elle qu'un pseudonyme? Pourtant, l'autrice existe, je l'ai même rencontrée... au cours d'une de ses séances de dédicaces!
Aux vents des mers australes, Stock, 2024, 250 pages Les aventurières du ciel, Points N°P5398, coll. Points Aventure, 2021, 314 pages (inédit)
Je commence par son livre le plus récent, le premier des deux que j'ai lus d'elle. Aux vents des mers australes peut, comme je le disais, figurer dans le challenge Book trip en mer. Dans le prologue (p.11), l'auteure raconte comment Patrice Franceschi, "fameux écrivain aventurier pour qui [elle a] une grande admiration et [qu'elle a] la chance de compter parmi [ses] amis", l'a appelée début novembre 2022 pour lui faire part d'un projet d'aventure pour elle: "Katell, que dirais-tu d'embarquer sur la frégate de surveillance Nivôse afin d'écrire un livre sur sa mission dans les terres australes?". Sitôt dit, sitôt fait ou presque: le 20 janvier 2023, direction La Réunion (près de Madagascar), où l'attend le commandant du navire. Pour elle, retour sur une île qu'elle avait visitée 9 mois auparavant, à l'occasion d'un reportage sur un régiment que le frère aîné de sa grand-mère avait commandé 50 ans plus tôt, dans le cadre d'un ouvrage collectif (Les écrivains sous les drapeaux)... Bref, elle embarque le 22 janvier pour un appareillage prévu le lendemain à 06 h 30 à bord du Nivôse(fiche wikipedia consultée le 22 novembre 2024), en même temps que le directeur adjoint de France Info (mais ce dernier abandonnera prématurément la croisière pour raisons personnelles). Katell, elle, y est restée jusqu'au 1er mars et au retour à La Réunion. Lors de ce périple de plusieurs semaines, l'écrivaine partage le "poste féminin" (9 couchettes) avec 8 autres jeunes femmes (une femme matelot et 7 officiers mariniers). Intégrée à la vie du bord, avec de nombreuses occasions de discuter avec l'équipage et les officiers, elle ne nous laisse pas ignorer que le Nivôse est bien un navire de guerre de la Marine française, alors en mission annuelle de souveraineté dans les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), ce qui l'amène à passer par les archipels Crozet et Kerguelen, ainsi que par les îles Saint-Paul et Amsterdam. En découle un ouvrage très pédagogique: le regard d'une terrienne sur les missions de ces marins, avec son témoignage sur la vie à bord, mais aussi voire surtout, plus largement, les enjeux de la possession française sur ces territoires peu connus du grand public. Le livre fait donc office d'oeuvre de vulgarisation à cet égard (en attendant un polar qui s'y déroulerait?), bien au-delà d'un simple "reportage". Tout le livre constitue un plaidoyer pour mettre en évidence l'étendue de la mission et du territoire couverts (en pointant notamment du doigt la diminution des moyens de la Marine à l'époque de 2008 et de la RGPP). Sont mises en évidence la concurrence d'autres pays et nations sur ces lointaines contrées, leurs ressources halieutiques, une vision géostratégique liée à l'étendue du domaine maritime de la France... Le livre de Katell Faria rappelle que marins et navire sont (des) militaires, et s'entraînent en permanence en anticipant les conflits possibles (elle a même participé à des exercices de tir comme de lutte contre le feu à bord, a aidé en cuisine...). Les informations qu'elle distille tout au long du livre recoupent et synthétisent celles que l'on voit passer épisodiquement dans la presse écrite ou audiovisuelle (le réarmement naval en cours dans le monde et notamment dans la zone Pacifique, la Chine qui construit tous les quatre ans l'équivalent du total de la flotte militaire française [en nombre de navires ou en tonnage?]...). J'ai retenu la phrase "ce qui n'est pas surveillé est visité, ce qui est visité est pillé et ce qui est pillé finit toujours par être contesté". Un témoignage intéressant. Si elle devait ne retenir qu'une seule chose de cet embarquement? "L'humain. C'est toujours l'humain. La relation qu'il noue avec la mer; et celle qu'il entretient avec ses semblables" (p.242). La vie à bord m'a rappelé des témoignages sur la vie de "non-professionnels" à bord de sous-marins que j'avais évoquée ici.
Par ailleurs, la lecture de ce livre m'a encore plus donné envie de lire la BD Voyage aux îles de la Désolation d'Emmanuel Lepage (chroniqué par plusieurs blogueuses dans le cadre du challenge) pour comparer (mais je n'en ai pas eu le temps...)!
C'est lors d'une séance de dédicaces, il y a quelques mois, que je m'étais offert son second bouquin. Les aventurières du ciel n'a pas de rapport avec le Book trip en mer (même si certaines aviatrices ont été pionnières dans des survols transmaritimes ou transocéaniques). Ici, notre mystérieuse Katell Faria nous présente six aviatrices dont je ne connaissais guère les noms avant lecture: quatre Françaises, une Anglaise, une Américaine, nées entre 1892 et 1908. La préface de Patrice Franceschi précise bien qu'"elles auraient pu être cent dans ce livre". Dans Wikipedia (consulté le 21/11/2024), la catégorie Aviatrice française renvoie à 63 noms, et la catégorie Pionnière de l'aviation (toutes nationalités confondues) en liste 190. Alors, pourquoi ces six-là? Ma dédicace me souhaite une "bonne lecture de ces destins de femmes placées sous le signe du courage et de la liberté". Mais j'aurais vraiment bien souhaité savoir ce qui a présidé précisément au choix des "aventurières" qui suivent...
Nous sont narrées dans ce livre les vies, plus ou moins courtes, de: Adrienne Bolland (1895-1975), p.13; Beryl Markham (1902-1986), p.69; Hélène Boucher (1908-1934), p.121; Maryse Bastié (1898-1952), p.171; Bessie Coleman (1892-1926), p.221; Maryse Hilsz (1901-1946), p.267. D'autres aviatrices (de différentes nationalités) sont à l'occasion citées comme des "rivales" ou des collègues de celles-ci. Elles ont souvent été pionnières dans le domaine de l'aviation (première femme pilote, première Française, première détentrice de tel ou tel record de distance, de durée de vol ou d'altitude, ou sur un trajet donné...). En général, toutes se sont aperçu, après avoir appris à piloter par passion, que non seulement elles auraient du mal à en vivre, financièrement parlant, mais même que cela coûtait cher de voler, d'acheter un avion, de l'entretenir... et nécessitait (déjà à l'époque), sinon, des sponsors, du moins de la notoriété. Leur vie a été plus ou moins longue (plusieurs sont mortes tragiquement), plus ou moins remplie... Pour ma part, je ne connaissais que certains de ces noms, ceux d'aviatrices qui avaient servi à baptiser un lycée proposant de l'enseignement post-bac (Hélène Boucher, Maryse Bastié). J'ai regretté que l'ouvrage ne comporte pas de bibliographie "pour en savoir davantage". Ces six biographies exaltent leur rôle de femmes qui ont été au bout de leur rêve de piloter, de (jeunes) femmes au caractère bien trempé et qui ont dû faire preuve de beaucoup de détermination pour (ob)tenir leur place dans un univers majoritairement masculin. J'avoue qu'une chose m'a frappé dans ce livre: si certaines de ces "aventurières" se sont montrées "croqueuses d'hommes", il n'est fait état d'aucune aventure saphique concernant ne fût-ce que l'une d'entre elles. Hasard? Réalité? Choix de l'autrice? Censure? Je l'ignore. N'ayant pas encore lu ce livre lors de notre rencontre, je n'ai pu questionner l'auteure.
Aujourd'hui, Katia Farell fait partie des Ecrivains de Marine, association présidée par Patrice Franceschi et dont j'espère avoir l'occasion de parler dans un prochain billet.
En tout cas, cela m'a fait songer qu'il y aurait certainement bien des volumes à lire dans le cadre d'un futur "book trip de l'air et de l'espace" (comme le périmètre de l'Armée du même nom)!
Avec juste quelques jours de retard sur ma feuille de route, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente une anthologie, que j'ai découverte chez un blogueur, qui... Mais j'y reviendrai. Je me la suis procurée par emprunt en bibliothèque. La Maison d'édition a cessé son activité en juin 2017, mais on peut encore se procurer le livre d'occasion ou même au prix du neuf, semble-t-il! Ce recueil peut participer tant à mon challenge marsien qu'au 12e challenge de l'Imaginaire organisé par Tornade.
Destination Mars, Anthologie de Marc Bailly, éditions du Riez, 2013, 339 pages
Comme souvent dans les recueils de nouvelles, certaines parmi ces 12 nouvelles (plus deux articles) dont le facteur commun est la planète Mars m'ont plu, et d'autres moins. Je suppose que le fait que le sommaire (p.11) ne comporte aucune pagination est un choix et non un oubli. J'avoue que, pour ma part, je trouve plus pratique d'indiquer la page de début de chaque nouvelle. Chaque partie est composée comme suit: une brève présentation de l'oeuvre (plus ou moins vaste!) de l'auteur concerné, suivie (sauf exception) de quelques mots de celui-ci, qui exprime son enthousiasme à avoir été sollicité et précise parfois l'histoire ou les conditions de rédaction de la nouvelle choisie (parfois simple "repasse" d'un texte écrit des décennies auparavant...). La francophonie y semble réduite à ses parties françaises, belge ou québécoise, mais je ne connais pas suffisamment la littérature de l'imaginaire pour savoir si la SF en général et Mars en particulier inspirent également des écrivains africains (l'Afrique représente une grosse part de "la francophonie"), ou pas. J'aurais aimé savoir si "l'appel à textes" avait produit d'autres nouvelles intéressantes mais qu'il a fallu écarter pour cause de pagination non extensible. Je précise enfin que chaque nouvelle est totalement indépendante dans sa "vision" de Mars par rapport aux autres. Mais (à mon avis) elles sont, en majorité, plus pessimistes qu'optimistes.
Comme chaque fois que je présente un recueil de nouvelles, je vais dire quelques mots de chacune (ci-dessous), en essayant de ne pas en dire trop...
* Avant-propos, Marc Bailly (p.5)
* Préface, Pierre Brulhet (p.7)
1/ Le syndrome martien, Brice Tarvel (p.13)
La fin de l'humanité dans la base martienne... C'est plié!
2/ Les sculpteurs de Mars, Jean-Louis Trudel (p.35)
Deux adolescents, la fille âgée d'un peu plus de huit ans (... elle est née sur Mars) et le garçon d'origine terrienne qui en a plus de 15, découvrent la vie sur Mars, au cours d'une excursion hors de la base...
3/ Celui qui attend, Dominique Douay (p.47)
Quatre astronautes, puis trois, puis deux, puis le dernier sur Mars... "Les gars, quelque chose me dit que vous allez avoir de la visite, un jour ou l'autre".
4/ Le caillou de Mars, Jean-Pierre Andrevon (p.63)
Récits, entre 2035 et 2037, des exploits des astronautes qui vont nous ramener (oui, grâce à leur aller-retour Terre-Mars-Terre), le fameux caillou, entrecoupés des commentaires enthousiastes de la Presse mondiale (ce gros bloc de roche poreuse et d'une couleur brun orangé, vaguement ovale, d'un poids de 49 kg, exhibé de pays en pays)... et de leurs conséquences. En 2047, sans avoir rien appris, ça repart de Houston pour un nouveau tour (vers Europe, satellite de Jupiter)... Rédigée dans les années 70 selon l'auteur, j'ai été surpris d'y découvrir mention d'un "SSS Obama" (p.73): peut-être une retouche plus récente?
5/ Mars l'ancienne, Joby Gulzar (p.89)
Après les premiers pas, le premier EHPAD sur Mars... avec une savoureuse orchestration politique sur Terre.
6/ Le gaucho de Mars, Leon Jonas (p.147)
Un premier contact plutôt... "possessif" (j'ai songé à L'échiquier du mal, de Dan Simmons). Est-ce pour la bonne cause, ou non?
7/ 118 h avant la fin, Hugo van Gaert (p.169)
J'ai bien aimé cette courte nouvelle où l'ordinateur (plus gentil qu'HAL!) s'avère plus "sage" (prévoyant et résilient) que l'humain...
8/ Restez chez vous, Marc Van Buggenhout (p.175)
C'est pas pour faire de la "lèche", mais je crois que cette nouvelle a été ma préférée: elle met en évidence que le caractère d'entrepreneurs véreux et roublards (des capitalistes pur jus) paraît commun à toute humanité. Pour les battre, il faut être plus malin qu'eux...
C'est sur le blog de l'auteur que j'avais découvert l'existence de cette anthologie (son dernier billet y remonte à septembre 2020).
9/ Les Chants de Mars, Jean-Jacques Girardot (p.209)
Cette nouvelle-phare m'a fait songer au récent De l'espace et du temps (d'Alastair Reynolds), sauf qu'ici le "dernier homme" (après un voyage de plus de six milliards d'années) ne se consacre pas à la connaissance, mais à la construction sur Mars d'un monument. Rien qu'un monument. Même pas un cénotaphe... pour le plaisir des générations futures?
Là, c'est après le texte de la nouvelle que son auteur a rédigé quatre ou cinq pages de "vague postface" (plutôt que de tout dévoiler avant).
10/ Aube dernière, Thierry Di Rollo (p.233)
La mort, la vie... Un peu trop "mystique" et pas assez "aventureux" pour mon goût.
11/ Ciel rouge, sable rouge, Roger Frank (p.243)
Drôle de "nouvelle" qui se présente comme un "abstract", un "synopsis", un "abrégé"... d'un roman à écrire (?): un père et sa fille qui n'ont pas les mêmes idées sur l'avenir de Mars mettent des années à se rejoindre. Tout est dit. Je suppose qu'il y aurait eu matière à "tartiner" des centaines de pages pour développer les péripéties qui y sont évoquées.
L'auteur affirme avoir voulu se moquer de tous les romans qui traitent d'une façon traditionnelle de la colonisation de la planète Mars.
12/ John Carter vs Olympus Mons, Daniel Walther (p.259)
John Carter (oui, le fameux!) en dirigeant d'une expédition d'alpinisme sur Mars (à l'assaut des 21 km que mesure Olympus Mars en hauteur)... Une pochade.
* Mars dans la littérature SF et imaginaire, Marc Van Buggenjout (p.275)
Une évocation du sujet annoncé en titre! Bien entendu, on n'y trouvera rien de postérieur à 2013, et la liste ne prétend pas à l'exhaustivité (Aélita, de Tolstoi, n'est pas citée ici - bon, je frime, alors que ma propre science est toute récente...).
* Cinéma, Jean-Pierre Andrevon (p.283)
Un panorama intéressant qui part des tout débuts du XXe siècle jusqu'au début du XXIe (par un autre auteur de nouvelles dans le recueil). J'y ai relevé moult pistes intéressantes (mais je pense que je ne regarderai pas forcément les films muets cités...).
Je dirai encore que ces nouvelles, si diverses soient-elles, ont peu à voir avec les aventures narrées par les pionniers qu'ont été Alexéi Tolstoi (Aélita), Burroughs (John Carter) ou Wells (La guerre des mondes): ici, en général, ces histoires plus ou moins longues prennent en compte nos paramètres contemporains (durée nécessaire pour que mûrissent des technologies, année martienne presque deux fois plus longue que l'année terrestre, distance de la Terre à Mars qui varie selon les positions respectives...).
À part ceux des auteurs directement concernés ou du "directeur" de l'anthologie, j'ai trouvé un seul blog en parlant: celui de Morbius (Les Échos d'Altaïr).
Les vieux fourneaux 8 - Graine de voyous (Editions Dargaud, 56 pages très distrayantes) *
Après deux ans d'absence, les revoilà! Qui ? Et bien les vieux fourneaux alias Pierrot, Antoine et Emile, en pleine forme, que l'on retrouve à Montcoeur. Dans ce village, on va fêter les 60 ans du spectacle de théâtre "Le loup en slip" créé par Lucette et que Sophie, sa petite-fille a repris avec brio. Dans cet album, il est beaucoup question des années 50 et 60 quand Antoine a "décroché la timbale" en épousant Lucette alors que d'autres prétendants étaient sur les rangs car Lucette était ravissante. En particulier, il y avait un notaire et puis Monsieur Civrac, un Parisien arrivé à l'âge de 8 ans à Montcoeur et qui fait encore dans "la pomme bio". On fait aussi la connaissance de Madeleine, la soeur de Pierrot (sa copie conforme avec une robe) une ancienne religieuse revenue d'Afrique qui ne supporte plus les curés et les hommes en général. Dès la deuxième page de l'album, j'étais hilare avec les démêlés de Pierrot face à un menu avec QR code. Un album très sympa que je vous recommande. Vivement le 9ème album car bien évidemment, à la fin de celui-ci, il est écrit "fin de l'épisode". Les deux auteurs ont vraiment de l'imagination.
* Edit: il s'agit bien du tome 8 (comme indiqué sur la couverture), et non 9 comme indiqué par erreur à la publication du billet...
La photo ci-dessous illustre suffisamment, je suppose, le titre de mon billet...
Erik Larson, Lusitania, 1915, la dernière traversée, Le Cherche-Midi,
2016 pour la traduction française par Paul Simon Bouffartigue (titre original: Dead Wake, 2015), 635 pages
Claude Mossé, Lusitania, Fayard, 2015, 354 pages
Ordas & Cothias, R.M.S. Lusitania, Bamboo éditions, coll. Grand angle (romans), 2012,
351 pages S.O.S Lusitania, Bambou éditions, coll. Grand angle. T.1: La croisière des orgueilleux (48 pages + dossier de 8 pages, 2013). T.2: 18 minutes pour survivre (48 pages, 2014). T.3: La mémoire des noyés (48 pages, 2015). Scénario des T.1 & 2: Patrice Ordas & Patrick Cothias. Dessins (+ scénario du T.3): Jack Manini Thanatos, tome 3: Le mystère du Lusitania, scénario Didier Convard, dessin Jean-Yves Delitte, Glénat, 2008, 56 pages
Tout le monde sait de nos jours que le Lusitania, parti de New-York le 1er mai 1915 et commandé par le capitaine William Thomas Turner, a été torpillé le 7 mai 1915 au large de l'Irlande. Cela a amené une protestation officielle des Etats-Unis, et a fait basculer leur opinion publique, même s'ils ne sont pourtant entrés en guerre qu'en 1917. On sait peut-être moins (je ne me rappelle pas si c'était précisé lorsque je l'ai appris en cours d'Histoire en Terminale) que l'U-20 commandé par le Kapitänleutnant Walther Schwieger a envoyé une seule torpille contre le paquebot. L'histoire de ces navires a refait surface à l'approche du centenaire du naufrage. Je ne prétends pas pour autant que les quelques ouvrages présentés dans ce billet font un tour exhaustif. C'est tout de même la majeure partie de ce qui sort quand on cherche "Lusitania" sur le catalogue des médiathèques parisiennes. Voici quelques mots sur chacun.
Tout d'abord, le Lusitania de Claude Mossé, sous-titré "le grand roman d'un mystérieux naufrage", annonce clairement la couleur. Il s'agit d'un roman qui met en avant une thèse, celle que les morts du Lusitania résultent d'un malheureux "concours de circonstances". Différents acteurs pouvaient avoir intérêt à ce qu'une torpille soit envoyée sur le Lusitania, qui transportait des armes et munitions vendues par des sociétés américaines vers la Grande-Bretagne (ce que les Britanniques ont officiellement reconnu dans les années 1970 seulement), sans que personne ait anticipé ou souhaité un tel bilan humain. Les Allemands, comme "coup de semonce" pour prouver qu'ils n'étaient pas dupes du trafic de matériel de guerre couvert par la présence de civils. Certains responsables britanniques auraient joué sur deux tableaux: soit le navire arrivait et les armes aussi (protégées par la présence à bord de civils, notamment américains), soit l'Allemagne l'attaquait et ce serait à son détriment moral devant l'opinion publique américaine. Le roman propose donc un récit des événements en ce sens.
Le style de ce livre m'a fait songer à la saga Louisiane de Maurice Denuzière que j'ai lue et relue jadis: les deux auteurs brodent les dialogues, paroles, pensées, faits et gestes de leurs personnages sur une documentation "d'époque" et entrelacent de même fiction et réalité. Mais, chez Claude Mossé, c'est Winston Churchill en personne d'une part, le capitaine William Turner d'autre part, dont les faits, gestes et pensées nous sont exposés. Mais aussi différentes personnalités politiques de l'époque: les présidents Wilson et Raymond Poincaré, le Premier Ministre britannique Asquith (Churchill et lui ne s'appréciaient guère), sans oublier Lord Inverclyde (James Burns, troisième baron), alors dirigeant de la Cunard Line, laquelle compagnie était redevable à l'Amirauté pour son soutien au financement des Lusitania et Mauretania une décennie auparavant...
En ce qui me concerne, la lecture préférée a été Lusitania, 1915, la dernière traversée, de l'Américain Erik Larson, traduit en France en 2016 (titre original: Dead Wake, 2015). Ce grand récit détaillé m'a, lui, fait songer à La nuit du Titanic (de Walter Lord), que je possède dans ma bibliothèque mais n'ai pas relu depuis de nombreuses années... Il parle du navire, de ses passagers, de son équipage, avant, pendant et après. Il brosse également le contexte (la guerre en Europe, les Américains attentistes). Les décisions prises ou non prises par l'Amirauté britannique et son Ministère (Winston Churchill était First Lord of the Admiralty [Premier Lord de l'Amirauté], quelque chose comme ministre de la Marine -toutes choses égales par ailleurs- y sont minutieusement disséquées. Et le point de vue allemand, la "campagne" de l'U-20 qui a coulé le paquebot, le caractère de son capitaine, nous sont également montrés, d'après des documents d'époque. Avec un point de vue bien américain, il nous présente aussi le président Wilson, à la fois veuf et émoustillé par une rencontre récente, au moins aussi préoccupé par ses affaires de coeur que par l'affaire du Lusitania (ça, je ne l'avais pas appris en Terminale!). Le livre comprend de nombreuses notes vers les sources utilisées, et une abondante bibliographie (majoritairement en anglais).
Le romancier Patrice Ordas a co-écrit avec le scénariste de bande dessinée (et pilier de la collection "Vécu" chez Glénat) Patrick Cothias plusieurs romans, notamment sur la période de la Première Guerre Mondiale (L'ambulance 13; Anastasia; R.M.S. Lusitania), qui ont par la suite été adaptés en albums de bande dessinée. Mais ici, l'aventure fictive de personnages dont la plupart ne le sont pas moins fait que nous sommes avant tout dans le cadre d'une oeuvre de pure distraction, même si nos auteurs prennent soin de lister (p.350) tous les faits "connus" qu'ils ont respecté dans leur roman:
- La Cunard et ses passagers étaient informés des risques encourus.
- Le Lusitania transportait une charge explosive considérable.
- L'équipage du paquebot était insuffisamment formé.
- Les canons du bord n'ont jamais été mis en batterie.
- La Cunard Line a délibérément ralenti la vitesse du navire en réduisant le nombre de ses chaudières en activité.
- Le commandant Turner n'a pas donné l'ordre de zigzaguer.
- Le Lusitania semble avoir délibérément présenté le flanc à l'U-20.
- Une unique torpille fut tirée par le sous-marin U-20.
- Il y eut deux explosions successives, la seconde plus puissante que la première.
- Les cloisons étanches n'ont pas fonctionné.
- Six chaloupes seulement sur vingt-deux purent être mises à l'eau.
- Le paquebot coula en dix-huit minutes.
Nous lisons donc comment les actions de leurs personnages fictifs expliquent les faits réels. Mais ils ne prétendent pas que leur oeuvre est pour autant un livre d'histoire.
Je me suis demandé s'il existait des films de fiction sur le Lusitania. Il semble que les 18 minutes durant lesquelles s'est joué le drame (le navire a coulé très vite, d'où le nombre élevé de victimes mortes par noyade ou d'hypothermie) ait semblé un délai trop court pour maintenir l'intensité dramatique que présente par exemple un film sur le naufrage du Titanic... Le nombre de victimes (presque 1200, sur un peu moins de 2000 passagers et membres d'équipage, puisqu'il y a eu environ 760 survivants), le fait que la majorité ne savaient pas utiliser correctement leurs gilets de sauvetage, que l'équipage n'a pu mettre correctement à l'eau les chaloupes, ne forment sans doute pas des péripéties suffisamment "glamour". Un court-métrage d'animation, The sinking of Lusitania (Le naufrage du Lusitania) a été réalisé en 1918 à des fins de propagande. Il semble exister plusieurs documentaires pour la télévision, de différentes nationalités et plus ou moins récents, plus ou moins "sensationnalistes" aussi. Je n'en ai vu aucun.
La bande dessinée, par contre, a eu davantage de facilités que le cinéma pour s'emparer du thème Lusitania.
J'ai apprécié la lecture de la "mini-série" S.O.S Lusitania, dont seuls les deux premiers volets ont été scénarisés par Ordas et Cothias d'après leur roman. Le troisième volet en bande dessinée présente en effet des différences notables avec la fin du roman et le sort d'un certain nombre des personnages.
Le scénario de SOS Lusitania a fait intelligemment voler en miettes l'argument des "18 minutes" (drame trop court) que j'évoquais plus haut en inventant une série en trois albums. On sait que Cothias est un scénariste qui ne manque pas d'imagination (arrivera-t-il, un jour, à relier la famille Vanderbilt à son cycle de l'épervier?). Nous voyons converger vers la dernière traversée transatlantique du Lusitania une vingtaine de personnages, dont un certain nombre de survivants n'auront de cesse de traquer la personne dont elles ont tout lieu de penser que, agent double des services secrets britanniques et allemands, elle est à l'origine des décès, dont certains ont concerné des personnes qui leur étaient chères à un titre ou à l'autre, à force d'avoir intoxiqué les différents partenaires à coup de demi-vérité et demi-mensonge, pour préparer des sabotages partiels qui aboutissent à la perte totale du navire... sans provoquer pour autant l'entrée immédiate des Etats-Unis dans la guerre. C'est plutôt captivant et bien fait.
Une scène, celle de la mort d'un marin de l'U-20, m'a paru inutile à première vue puisqu'elle ne fait pas vraiment avancer l'histoire, tant dans la BD que dans le livre. Après mûre réflexion, je ne lui trouve que deux justifications possibles. Soit il s'agit de la reprise d'une "anecdote" avérée durant l'une ou l'autre guerre mondiale... soit il s'agit d'insinuer sans le dire que les services secrets français, informés ou non par les Britanniques, suivaient aussi de fort près "l'affaire Lusitania".
Je cite enfin, pour mémoire, un album au scénario délirant, troisième d'une série de quatre titrée Tanatos. Lequel Tanatos est un "génie du mal" qui semble tenir à la fois d'Arsène Lupin, de Fantomas et de quelques autres du même genre de "super-héros" avant la lettre. Il lutte contre (notamment) un certain "Victor" et sa dulcinée, membres de l'agence "Fiat Lux" (comme celle fondée ultérieurement par Nestor Burma?). Dans le troisième tome (le seul que j'ai eu en main), à bord du Lusitania est embarquée une arme apocalyptique concoctée par un savant ami d'Einstein, dans le but de mettre fin à la guerre en menaçant l'Allemagne de l'utiliser... Le bateau coule, qui est sauvé? Je le répète, je n'ai pas davantage lu le tome suivant que les deux qui précédaient. J'avais surtout été attiré par le (re)nom de Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine belge (comme en témoigne la petite ancre à côté de sa signature) et bédéiste francophone spécialiste de l'histoire navale (il est l'auteur de plus d'une vingtaine de volumes dans la collection Les grandes batailles navales chez Glénat).
Voilà qui va terminer mon article, que j'avais un moment songé à titrer "Une torpille pour le Lusitania". J'espère que la publication de ce type d'évocation de centaines de victimes lors d'un conflit ne tend pas à "armer nos esprits" pour nous préparer au retour de la "guerre de haute intensité", notamment sur mer: le jour où notre Marine perdrait un navire (comme les Argentins avaient perdu le croiseur General Belgrano, torpillé par un SNA britannique, au début de la Guerre des Malouines), les morts ne se compteraient plus par dizaines comme cela a exceptionnellement pu arriver pour l'armée de terre lors d'Opex (opérations extérieures), mais éventuellement en centaines...
Comme dit plus haut, j'avais repéré tel ou tel autre livre consacré au Lusitania, mais n'ai pas pris le temps de me les procurer (je n'aurais pas eu celui de les lire!). Et c'est vrai qu'il y a eu au fil des ans davantage de livres dédiés au Lusitania qu'à Tromelin!
Il a fallu que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) prenne le temps de relire le roman que je souhaitais présenter ce mois-ci dans le cadre de mes "hommages du 7". J'avais eu la surprise cet été de découvrir que Cavanna n'avait pas seulement rédigé plusieurs volumes autobiographiques (mettant notamment sa mère ou ses propres amours en scène), mais que le cofondateur de Charlie Hebdo avait aussi à son actif un (voire plusieurs?) romans se déroulant dans les temps préhistoriques (ce dont je n'avais pas pris conscience lors de ma lecture de ses échanges avec Pascal Tassy). Le livre que je vous présente aujourd'hui, je l'avais donc acheté dans l'une des bouquineries dont je vous ai souvent parlé.
Cavanna, La déesse mère, Albin Michel, 1997, 262 pages
La couverture qui campe une belle figure féminine est peut-être trompeuse dans la mesure où l'on ne distingue guère, dans le tableau de 1888 de Léon Eugène Maxime Faivre (1856-1941), si les enfants que protège la femme armée (la menace venant d'une ourse, hors champ) sont garçonnets ou fillettes. Or tout l'argument du livre tient dans cela.
Le fil conducteur de ce roman est essentiellement paillard. Cavanna nous donne une vision de deux mondes opposés: le masculin et le féminin, à travers les aventures d'un chasseur (Ghal), d'un tailleur de silex (Ohg), de sa mère (Noun) et d'une jeune "servante des Puissances" (Ala). "L'histoire se passe il y a assez longtemps. À peu près dix mille ans. C'est-à-dire à l'époque charnière où l'ère du silex taillé, de la suprématie du mâle chasseur et guerrier sur la femelle cueilleuse de baies, déterreuse de racines et glaneuse d'épis sauvages commence à céder la place à l'ère de la pierre polie, de l'asservissement à la glèbe de l'homme devenu fermier et éleveur, du règne de la femme, fourmi prévoyante et organisatrice" (début de l'Avant-propos, p.9).
Ghal est un chasseur tout ce qu'il y a de plus normal, mis à part le fait que son meilleur ami est Ogh, un "intellectuel" (il imagine des choses dans sa tête avant de les dire ou de les faire) qui n'a pas subi le rite "normal" du passage à l'âge adulte ("tuer la mère" ou quasiment...), mais a cependant été sauvé par sa génitrice d'une exécution (non moins normale) grâce au talent qu'il développait dans la fabrication d'armes (qu'il fallait auparavant aller échanger à grand-peine à l'extérieur). Les moeurs de la tribu sont décrites avec truculence. Dans la tribu de l'Elan, les hommes copulent avec orgueil et frénésie (quelquefois même entre eux). Côté féminin, c'est nettement moins agréable. Il n'st pas question d'amour courtois.
Les hommes de la tribu sont des brutes incultes forniquant sans état d'âme avec des femelles soumises. Tous croient aux Puissances, qui imposent leur loi par la bouche de "Celui qui parle aux Puissances". Or, celui-ci révèle un grand secret à Ghal et Ogh: le territoire que Ceux de l'Elan occupent a été conquis sur un peuple qui maîtrisait l'agriculture, la céramique, la pierre polie... Et Ogh tombe définitivement amoureux d'une statuette féminine dissimulée dans le "saint des saints".
Dans ce roman, il est question d'un pays fabuleux (où l'herbe épaisse est toujours verte et tendre, où abonde [le gibier herbivore]) à eux promis par les Puissances... C'est peut-être ce qui pousse nos héros atypiques à fuir dans la nuit abominable vers un "ailleurs" mythique. Après quelques péripéties, ils se retrouvent dans un paradis (pour la paire féminine tout au moins): les femmes y portent les armes sinon la culotte (dans ce beau pays et à cette belle époque, tout le monde vivait à poil), et traitent leurs esclaves mâles avec une relative bonté.
Les femmes entretiennent dans le territoire qu'elles contrôlent une philosophie que je vais peut-être quelque peu forcer: le pain du blé que l'on a fait pousser soi-même apparaîtra plus savoureux que celui échangé contre la plus-value du travail d'autrui. Méfiance, donc, contre toute "recherche de productivité". "Gagner du temps? Mais c'est justement ce que nous ne voulons pas... Pardon: ce que la déesse Mère ne veut pas. L'esclave doit être accablé de travail et de fatigue, ses journées doivent être remplies à ras bord, afin qu'il n'ait ni la force ni le temps de penser, de combiner, bref: de songer à se révolter".
Elles savent qu'elles ont toujours besoin de géniteurs (pour avoir la descendance femelle qu'elles privilégieront). Les géniteurs, une fois qu'ils ont rempli leur office, sont rendus stériles. Mais s'il leur est interdit de toucher à quelque arme que ce soit, quand ils ont fini de cultiver la terre, les câlins sont possibles et souhaités. En tout cas, nos deux héros sont privilégiés, dans la mesure où leurs liens avec la "paire féminine" sont reconnus.
Lorsque enfin elle lui est présentée, l'intérêt de la paire masculine pour la Déesse mère s'avère réciproque. Pour être déesse, on n'en est pas moins femme. Mais personne n'est parfait: la plantureuse déesse mère s'avèrera goulue, atrocement. L'époux qui a eu l'honneur d'honorer la Déesse Mère est sacrifié dès qu'il est certain qu'il a rempli sa mission de fécondation. Après l'avoir fuie dans un premier temps, le roman s'achève avec le retour volontaire d'Ogh vers l'amante religieuse.
Le texte a par moment des accents naïfs qui font plutôt songer au texte Le Premier amour de Pagnol (scénario pour un film avorté?). Mais cette pochade truculente est assez loin de certains livres très récents qui "déconstruisent" tout autant la préhistoire pour la reconstruire, en se faisant, eux, promouvoir avec un vocabulaire de marketing excessif à coup de "la première histoire préhistorique féministe", "le premier polar préhistorique"... qui m'agacent parfois.
Comme beaucoup des livres qui m'intéressent, La déesse mère n'est plus disponible dans le réseau des bibliothèques parisiennes qu'en un seul exemplaire, en "réserve centrale" (il faut donc le faire venir via internet dans la médiathèque de son choix avant de recevoir par mail l'avis qu'il y est disponible). Je n'ai pu trouver de billets de blog parlant de cet ouvrage, mais François Cavanna avait eu un peu moins de 10 minutes pour en parler à la télévision en janvier 1997 (France 3 Strasbourg?)...
En cette année 2024 où sont voire même arrivent ou reviennent au pouvoir des dirigeants brutaux aux idées rétrogrades (dont beaucoup ne rêvent que de ramener la femme à un ventre au service de l'homme sans qu'elle exerce le moindre contrôle sur sa fécondité), cela peut faire du bien de se (re)plonger dans des romans certes préhistoriques (en des temps reculés), mais imaginant une humanité plus progressiste (du moins en partie)... et de prouver que les années 2020 n'ont pas tout inventé.
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Je change de sujet... Simon Fieschi, l'ancien webmestre de Charlie Hebdo grièvement blessé lors du massacre du 7 janvier 2015, et qui venait de témoigner dans le procès de l'organisateur présumé de l'attentat, a été retrouvé mort chez lui le 17/10/2024. Plusieurs pages d'hommage lui ont été consacrées dans le numéro 1683 du 23/10/2024 de Charlie, avec, notamment, la "repasse" du long article dont j'avais parlé ici. Il avait 41 ans.
Le titre du roman de Marcus Malte, Aux marges du palais (Edition Zulma, 494 pages jubilatoires), fait référence à une ballade française assez connue depuis le XVIIIème siècle dont les premiers vers sont : "Aux marches du palais, il y a une tant belle fille lon la..." L'histoire se passe dans la République Médiocratique de la Frzangzwe (suivez mon regard) où la retraite est à 85 ans. Anne-Sophie-Catherine-Elisabeth (diminutif Aneth) vit dans un beau palais de 365 pièces avec son père et Chantal, sa confidente et dame de compagnie. Aneth est une princesse comme dans les contes. Elle doit fêter ses 16 ans et devenir "marjorette". Elle est la fille unique de l'archimaréchal Herbert Robert, "Chef de l'Etat, Président-Directeur-Général de la Nation", d'autres titres suivent dont "ufologue amateur" (p. 22). Aneth est belle, elle est splendide, elle est carrément ultralike, selon ses fans, à la suivre sur son résal favori sur le "Wet". "L'ultramaréchal est conseillé par un certain Gabriel Pipaudi, un pur produit de la Grande Ecole. La communication est son domaine... Sa fiche de poste fait mention de "porte-parole du Gouvernement", mais il fait aussi officieusement office de porte-drapeau, porte-plume, porte-clés, porte-flingue, et accessoirement de porte-manteau quand un valet vient à manquer. Il est même vu comme un porte-bonheur par son employeur" (p. 23). Tout le roman est écrit de cette manière humoristique. Face aux personnages du palais, il y a la baronne (dans le civil Jeanine Longjumeau) née dans un patelin du Nord, de mère fille de joie et de père garde-barrière. Grâce à trois veuvages tout à fait accidentels, la baronne s'est retrouvée avec un joli pécule, une vaste demeure et une grosse surcharge pondérale. Comme les temps sont durs, elle survit comme elle peut. Elle est entourée de sept personnages haut en couleur, René Vercel dit Doc, dit le toubib radié de la profession, Lucien Zacharie Dione, dit Mo, un Noir ancien boxeur, Raymond Jalabert dit le Gros, Philip von Bronckhorst, autoproclamé Hakkon le brave, Mouna dit la Souris, Monsieur Li, un cuisinier qui fait des plats avec tout ce qu'il trouve (je vous passe les détails) et enfin Micer Vitezi dit Zap, futur amoureux d'Aneth (p. 43). La baronne décide que pour le 1er mai, le peuple ira prendre la tour F (voir la couverture du roman). Je vous laisse découvrir ce qu'il en est. J'ai passé un très bon moment à lire ce roman qui est une jolie fable qui fait du bien. Je me suis vraiment amusée. Monsieur Malte a du talent. Lire le billet d'Antigone.
Dans ce billet, je (ta d loi du cine, "squatter" chez désola) présente trois albums de BD et non pas seulement un. Merci à Fanja de m'avoir donné l'occasion d'en parler puisque cette série rentre dans le cadre de son Book trip en mer, une fois de plus. Si Mérite maritime est le titre sous lequel est paru le premier album, il est devenu le nom de la série lorsque les deux derniers l'ont suivi. Mes exemplaires étant inaccessibles, je me suis rabattu sur le premier que j'avais offert à dasola, et les deux derniers que j'ai fait venir de la "réserve centrale" des bibliothèques de Paris.
Alain Riondet (scénario), Stéphane Dubois (dessin), éd. Casterman
t.1, Mérite maritime, 1992, 79 pages
t.2, Boulevard de la soif, 1994, 87 pages
t.3, Fond de cale, 1997, 71 pages
Pour être encore plus précis, Mérite maritime est le titre de l'un des chapitres de ce premier tome, composé de quatre histoires courtes qui mettent en situation les personnages (titrées René, Jason, et Cher payé pour les trois autres). Mérite maritime est bien le plus beau, à mon avis (21 pages sur 70). "Mérite maritime", enfin, c'est le nom d'une véritable décoration, et ici d'une médaille que l'on voit passer par-dessus bord. Les histoires se déroulent à bord d'un vieux cargo, l'Amiral Benbow. Les "héros" (anti-héros, parfois) sont ceux qui en composent l'équipage. Cet album (dont je possède une première édition) campe des gaillards (vais-je oser des "gaillards d'avant"?), des durs au coeur tendre, qui "se défendent" (pas si mal) face à d'autres "sans foi ni loi" qui sont loin d'être des saints. Le dessin réaliste et brutal leur fait des trognes et des tronches bien reconnaissables. Nous découvrons (avant de les approfondir touche par touche) Albert (Voxdei, le capitaine - mais j'anticipe), Franck (le second, que les hommes appellent "Monsieur Ripert"), René (Bosco par protection), Raymond le cuistot, Pollack, Ahmed, Jason (mécanicien-graisseur, le dernier embarqué), Lewis le télégraphiste, Dimitri le chef mécanicien. Le premier chapitre nous évoque pourquoi René est devenu alcoolique au dernier degré, et le "coup de main" apporté par l'équipage pour résoudre ses problèmes ("un marin sans bateau, c'est comme un oiseau aux ailes brulées... sans patrie... le coeur de la solitude..."). Jason donne aux officiers l'occasion de prendre à bord un homme et son couteau ("un matelot au noir, ça ne se paye pas tout à fait le même prix"): ledit Paradakis ne manque pas de bagout (ni de lettres - décalées), sans être étouffé par les scrupules. Mérite maritime nous montre la patronne du capitaine qui a peur de se faire "remercier" par sa patronne, l'armatrice. Celle-ci lui demande d'embarquer son père, le commandant Maurepas, 82 ans et à toutes extrémités, pour qu'il signe en mer le testament qu'elle lui fournit tout rédigé... (comme dit Jason: "je crois savoir qu'il s'agit d'une forme de pratique thérapeutique destinée à guérir le vieux commandant d'une forme particulière et probablement psychosomatique de gérontisme..."), mais les choses tourneront autrement. Dans Cher payé, Raymond reprend la boxe, alors qu'il avait juré d'arrêter après avoir tué un homme sur un ring... Mais c'est pour la bonne cause (plus ou moins au profit de "boat people"), et Jason tire, une fois de plus, les marrons du feu.
Dans le deuxième tome (qui, comme le précédent, regroupe des histoires parues dans le magazine (à suivre), nous retrouvons notre fine équipe, pardon, notre équipage, désormais propriétaire de l'Amiral Benbow et navigant à son compte, pour des "affaires de famille". Ca commence avec le père du Second (qu'il a tendance à idéaliser), dans La gloire de mon vieux. Pas évident d'embarquer un cercueil qui doit peser son quintal au nez et à la barbe des douanes et de la police des frontières, même pour Ahmed et Jason. "Les salauds finissent toujours mal, alors que les marins, eux, continuent de veiller sur la mer". Et l'équipage y gagne un "steward" (Roger). Dans Boulevard de la soif, la pin-up en couverture se révèle être une gourgandine magnifique et manipulatrice... et donne l'occasion à un p'tit jeune qui ne fait pas le poids (mais fait du bon café) d'embarquer. La morale de l'histoire est tirée par les marins accoudés à cinq au bastingage: "c'est curieux tout de même... C'est souvent ceux qui veulent partir à toute force qui restent, et ceux qui devraient rester qui finissent par tout quitter". Dans Le repos du marin, l'Amiral Benbow vient en aide au Virgen de Tarifa (alors en avarie et peu manoeuvrant), dont le capitaine Carlos Mankiewicz, vieux loup de mer, connaît bien notre capitaine Vodxdei, qu'il appelle Alberto. Il s'agit d'embarquer avec armes et bagages (une maison entière) un jeune "golden boy" odieux, plein de morgue et de suffisance, qui accomplit une corvée dans l'unique but de toucher l'héritage paternel. En tête-à-tête à Port-Saïd (avant quelques belles images du canal de Suez), les deux capitaines évoquent l'existence d'une pratique, le "shangaïage" (marins embarqués de force et contraints à travailler pour presque rien). Et d'une femme, Denise... ("Elle est comme nous, Denise... Elle a souvent changé de port d'attache... Mais à chaque fois qu'elle s'est installée quelque part, il y a toujours eu un repas chaud et un coin pour dormir, pour n'importe lequel d'entre nous... [qu'on soit officier ou simple matelot]"), que même le pilote du canal connaît. Et le golden boy qui l'insulte va se retrouver à subir un "dressage" qui m'a rappelé celui accompli pour désintoxiquer un alcoolique dans Le fils du soleil de Jack London (sur le Kittywake). Grâce aux autres, il va réussir à comprendre le sens de "l'esprit d'équipage": "s'il n'y a qu'un seul homme qui souffre, sur un navire, comment vont faire les autres pour se plaindre?!" (p.82). Cette histoire est aussi très belle (à mon avis), une véritable ode chantée au métier de marin (p.83): "on aime la mer, passionnément, et pourtant on en souffre. Cette solitude qui est la nôtre est dure à supporter, et pourtant on ne peut pas s'en passer. On n'a besoin de personne et pourtant il nous faut toujours quelqu'un à aimer... La vie à terre est certainement plus douce, et pourtant on ne pense qu'à repartir... C'est en nous! Comme les océans!... Et on n'y peut rien!...". Jusque-là, chaque "chapitre" s'est conclu par une belle image du bateau sur fond de soleil couchant (il manque juste "i am a poor ship from home...").
Dans ce dernier opus, Fond de cale, qui forme une seule longue histoire, la première image montrant l'Amiral Benbow arrive seulement dans la 9e planche. Ils sont en escale, Ahmed a disparu, et l'équipage va mettre sac à terre: faute de cargaison à embarquer, le navire est en faillite et doit être vendu à la casse... Au moins, pour les hommes, une occasion d'embarquer sur un autre rafiot se présente (quelques très belles pages où on les voit quitter avec délice leurs boulots d'occasion pour ré-embarquer). On leur a fait une-proposition-qu'ils-ne-peuvent-pas-refuser... Ils vont servir d'équipage sur un rafiot dont le capitaine et le second en titre ont manifestement trouvé leurs diplômes dans une pochette-surprise. À fond de cale avec d'autres malheureux "shangaïés" (embarqués contre leur gré), Ahmed découvre la vie ("imagine! Tu es armateur, tu prends des vieux bateaux, amortis depuis longtemps, tu mets dessus des équipages qui ne coûtent rien... et tu peux proposer des prix de chargement assez bas pour casser le marché en étant plus concurrentiel encore que les Japonais... ça te donne un pouvoir immense! ... Et tu fais fortune!"). Les réflexes professionnels de nos héros reprendront le dessus, avec l'aide d'un avocat très polyvalent, pour permettre au Piencelo dos veces ("Réfléchis à deux fois") d'affronter le typhon que le "capitaine" officiel et les trois forbans qui sont avec lui ont été incapables d'anticiper. En bout de course, leur cher vieux cargo à eux (l'Amiral Benbow) est malgré tout sauvé par un deus ex machina inattendu: "à présent, tu vas naviguer à perte, comme d'habitude, mais cette fois, sans angoisse!". Dans la dernière vignette, ce n'est pas l'Amiral Benbow qui va vers le soleil couchant (p.71), mais le Piencelo dos veces, sur fond de plein jour, qui ramène notre équipage vers le port (hors de vue) où les attend leur propre navire...
Que de mers parcourues et de ports visités dans ces trois albums! Je dirais que ce sont des aventures humaines de fiction, sur un arrière-fond professionnel très réaliste (salle des machines, passerelle, pont, coursives...). Un style de dessin des hommes qui ressemble à du Jean Graton, en plus "brutal", avec un gaufrier moins strict... et des couleurs infiniment plus belles. Les images de bateaux et de mer sont aussi belles qu'attendu. La loi apparaît comme un concept assez lointain.
Alain Riondet est mort en 1998 (à 53 ans). Je n'ai jamais réussi à trouver trace de beaucoup d'informations sur Stéphane Dubois. Si vous n'avez pas les albums, vous pouvez en lire quelques extraits sur le site marine marchande.net (un passionné, qui a listé des dessins extraits de diverses bandes dessinées maritimes).
À fin octobre 2024, des planches originales de Stéphane Dubois de cette série semblent proposées (par qui?!?) sur le site 2dgalleries.com.
J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) déniché tout récemment (mais pas dans une bouquinerie!) deux exemplaires, deux versions successives d'un même ouvrage, et le titre m'a amené à lire l'un puis à feuilleter l'autre. Bien entendu, c'est encore grâce au challenge Book trip en mer proposé par Fanja que je me suis focalisé dessus.
Lorsque ce titre m'est tombé sous les yeux, j'ai tout d'abord cru qu'il s'agissait d'une véritable "autobiographie" (éventuellement "réécrite" par un journaliste ou un écrivain professionnel). Erreur! L'ouvrage est qualifié en "fiction romanesque" en quatrième de couv', mais le mot "roman" qui figure discrètement en page de titre de l'édition Koutoubia de 2009 est ... mis en couv' de l'édition de 2012. Pratiquement chaque paragraphe, voire chaque phrase, ont été réécrits (peut-être dans un style plus "nerveux"?). J'aimerais bien savoir si c'est l'auteur qui a décidé de sa propre initiative d'"améliorer" son texte, ou bien si l'éditeur le lui a demandé, voire a demandé à un tiers de s'en charger... La seconde version du récit proprement dit est aussi plus longue (se finit p.102, contre p.79 dans la version 1... même si ce ne sont pas les mêmes polices de caractères).
Mais le fond n'a pas changé. Le principal du livre est composé d'un récit "à la première personne", qui commence par l'interception par des "commandos marine" en hélicoptère d'un 4 x 4 dans lequel se trouvait le fameux "Osmane" et six autres hommes, avec une partie de la rançon versée par les armateurs de l'Octant. Osmane arrive à s'échapper, il se rappelle ce qui l'a amené là, en Somalie, pas loin de la côte... Instruit (il parle anglais, est payé par une ONG italienne pour faire fonction d'instituteur dans un village côtier), il a vécu à Mogadiscio jusqu'à la mort de toute sa famille (en son absence) lors d'une explosion qui a anéanti la maisonnée entière dans le contexte de guerre civile. Puis, arrivé dans ledit village côtier, il y a vu les pêcheurs locaux en butte au pillage de la ressource halieutique par des chalutiers étrangers en l'absence de tout pouvoir étatique capable de les protéger, les pêcheurs sortant de vieux fusils pour se faire justice eux-mêmes en abordant et rançonnant ces navires, puis l'argent appelant l'argent, l'audace augmentant, l'activité se développer, plus ou moins par hasard, avec l'abordage d'un cargo en panne. Le tsunami de décembre 2004 a ramené sur les plages des fûts de déchets toxiques immergés illégalement devant les côtes somaliennes par un système mafieux (pratiquement des déchets "NBC", à lire l'auteur), rendant malades voire tuant poissons et humains. D'où la "professionnalisation" de la piraterie, seul moyen de faire désormais vivre la population locale avec tout un écosystème de soutiens/bénéficiaires/"ayants-droits" à terre... Mais l'aventure tournera mal pour notre narrateur, Osmane, alors qu'il a acheté un carnet pour commencer d'y raconter son histoire, avec le projet de passer illégalement au Yemen... ("épilogue": le crime ne paie pas... ses dollars n'ont pas été retrouvés!).
Né en 1948, l'officier de marine Laurent Mérer a quitté l'institution en 2006 (il avait rang, appellation et prérogatives de Vice-Amiral d'Escadre (VAE) correspondant à un officier général "quatre étoiles"). Il a été ALINDIEN [voir Wikipedia consulté le 29/10/2024], sujet de son premier ouvrage publié en 2006 (année où il a quitté la Marine), de 2001 à 2004. Sa bibliographie compte aujourd'hui plus de 10 ouvrages. On sent qu'il connaît son sujet, et que, à défaut de sympathie pour son personnage, il l'a conçu comme une synthèse explicative de la question de la piraterie contemporaine dont il se présente comme un spécialiste. J'ai trouvé l'aspect sociologique fort dans ce livre: pauvreté, conditions naturelles et environnement dégradés, contexte de guerre, drogue, afflux d'argent avec toute la convoitise d'accès aux produits occidentaux qui peut l'accompagner...
J'ai lu ce livre "d'actualité" (qui présente donc l'originalité d'exister en deux versions) avec mon oeil de lecteur d'aujourd'hui, 12 et 15 ans après leur parution. Octant rebaptise de manière transparente le Ponant, voilier de croisière pris d'assaut en 2008 (par de petites embarcations rapides) dans le golfe d'Aden, avec 30 membres d'équipage à bord, puis amené le long des côtes du Puntland, à proximité du village côtier de Garaad (le nom du village a disparu dans la seconde édition). Les 6 pirates finalement arrêtés par les commandos marine ont été jugés en France (de même que ceux capturés lors des affaires du Carré d'As IV [2008] ou du Tanit [2009]). Entre 2007 et 2011, la France a connu une période de vide juridique (entre l'abrogation d'une loi de 1825 sur la piraterie et la mise en place d'une nouvelle législation). Tous les pirates condamnés en France doivent aujourd'hui avoir purgé leur peine (certaines des personnes capturées ont été acquittées et/ou ont obtenu des dommages-intérêts). À l'époque, le chef suprême des armées avait ordonné, dans ces trois affaires, l'intervention des commandos marine: un message d'impunité zéro de la part de la France...
Dans les éléments qui complètent le roman proprement dit, plusieurs éléments ont disparu d'une édition sur l'autre. D'une part, une phrase (p.100) comparant les problématiques des moyens de lutte contre la piraterie et celles de la lutte contre la pollution par rejets illicites ("dégazages"). D'autre part, la proposition d'utiliser des "leurres" pour appâter les pirates (p.110). Enfin, cette édition reproduit deux tribunes publiés dans Le Figaro pour alerter sur les besoins de la Marine nationale.
On trouve par contre dans la seconde version (à ce jour) deux grands développements: une compilation sur la piraterie à travers les âges, "les pirates d'hier et d'aujourd'hui": "pirates d'hier" (pp.111-132), puis "la piraterie aujourd'hui" (pp.135-167, largement complétée et actualisée). Le livre est intéressant en ce qu'il évoque, comme solutions à long terme, d'une part davantage d'aide au développement pour les populations locales au lieu de les abandonner à leur misère et aux mafias armées, et d'autre part un soin accru apporté au recrutement d'équipages plus nombreux et mieux formés, alors que l'économie mondiale repose beaucoup (trop?) sur le commerce maritime.
Pour finir, je signalerai que j'ai retrouvé dans ce roman tant le film Hijacking que, en problématique annexe, la question des déchets "occidentaux" évoquée dans le roman Cargo pour l'enfer.
Avec Les guerriers de l'hiver (Editions Michel Lafon, 447 pages avec des annexes), Olivier Norek est désormais considéré comme un grand écrivain puisqu'il est en lice pour des prix littéraires en cette fin d'année. Norek s'est passionné pour l'histoire de la Finlande en 1939, lorsque Staline a décidé d'attaquer et d'envahir ce petit pays de 7 millions d'habitants. C'était le combat entre David et Goliath. Même si la Russie a gagné, elle n'en est pas ressortie grandie. Les Russes ont pensé gagner très vite, que cela ne serait qu'une formalité mais il s'avère que cette "guerre d'hiver" a duré 98 jours, entre le 30 novembre 1939 et le 13 mars 1940. Pendant cette période, le peuple finlandais a montré un courage admirable face à l'ennemi. Toutes les forces ont été mobilisées. Les Finlandais sont connus pour le Sisu, l'âme de la Finlande. Un mot intraduisible dans les autres langues. Olivier Norek s'est en particulier attaché à raconter l'histoire de quelques Finlandais de la 6ème compagnie du 2ème bataillon du 34ème régiment de la 12ème division du IVème corps d'armée. Parmi eux, il y avait Toivo, Onni, Pietari et Simo (surnommé la "mort blanche", ou Belaya Smert). Ce dernier était un sniper hors-pair qui était capable de tuer une cible humaine à plus 490 mètres de distance grâce à son arme M28/30. Il paraît que Simo Häyhä a tué environ 540 soldats russes en 98 jours avant d'être grièvement blessé à la mâchoire (on l'a cru mort). Pendant ces 98 jours, les conditions météorologiques étaient épouvantables. La température est parfois tombée à -50 degrés Celsius. Norek a écrit un récit haletant qui se lit d'une traite. Et ce n'est donc pas un roman policier, même si, dans la bibliothèque où j'ai emprunté l'ouvrage, il a été référencé comme tel.
Ceux de la "Galatée", Le livre de Poche N°4034, 1975 (Copyright Albin Michel 1949), 248 pages La peau du diable, Ed. Albin Michel, 1950, 324 pages Atalante, Ed. Albin Michel, 1951, 302 pages
Dans la trilogie La Fosse aux vents, on suit sur près de 20 ans (de 1897 à la guerre de 1914) le parcours d'un jeune marin (au caractère affirmé), d'abord matelot (gabier), puis second capitaine (après avoir suivi l'Ecole d'Hydrographie de Saint-Malo), et enfin capitaine au long cours. Une ascension sociale, qui lui ouvre l'esprit, sans changer énormément, au fond, son caractère d'origine.
Ce livre de poche, Ceux de la "Galatée", m'a été offert en 1979 par celle de mes grand-mères qui avait dû lire ce titre à parution (pour mes 15 ans). Par contre, les tomes suivants ne sont jamais parus en Livre de Poche, quelle qu'en soit la raison (résultats financiers insuffisants, changement de politique éditoriale, ...). Mais j'avais trouvé, quelques années après, la suite en occasion.
Le héros du livre, Pierre Rolland, n'apparaît au départ que comme l'un des matelots de l'équipage de la Galatée commandée par le capitaine Le Gac. Nous sommes en avril 1897, le bateau est à Dunkerque, en partance vers Iquique (Chili) et San Francisco. L'embarquement des matelots pour ce long voyage, c'est tout un poème. Rolland est ramené le dernier par les gendarmes (cependant que le "pilotin", Jean Barquet, avait couché à bord dès avant le départ). Un "pilotin", c'est un navigant-qui-paye (enfin, sa famille...) pour le voyage ("tu prends la place d'un petit gars qui aurait eu besoin de naviguer pour manger", comme on lui dit). Ce que j'avais apprécié dès ma première lecture, c'est que tout est clairement expliqué du métier de marin sur un grand voilier (deux douzaines d'hommes pour de longues semaines de mer), presque pédagogiquement (même si chacun, du matelot aux officiers, a son propre caractère et sa manière de faire et d'être). p.154, le second, Monsieur Monnard, offre à Rolland la possibilité de devenir officier - tout en lui expliquant qu'il le fait parce que c'est son métier de tirer le maximum des hommes, comme du navire. On a pu voir évoluer le jeune marin, d'un orgueil difficilement domptable et qui n'apprécie la faiblesse ni chez les autres (pauvre pilotin...) ni chez lui-même. Les vents ramènent enfin le bateau à Dunkerque p.194, et Rolland ira suivre le cours préparatoire au concours d'entrée à "Hydro" proposé par l'instituteur Rémy en étant logé chez le frère (prêtre tuberculeux) de Monsieur Monnard (il n'y a malheureusement pas de date mais si l'on considère que les cours sont commencés depuis un mois, je suppose que l'on doit être fin septembre / début octobre?). Une fois de plus, notre jeune matelot se comportera comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, refusant l'attachement qui point chez la fille de l'instituteur. Mais il réussit l'examen pour le cours "au long cours" de l'Ecole d'hydrographie, et le livre finit abruptement.
La peau du diable, ça parle d'un cyclone. Mais, bien entendu, pas uniquement de cela. Durant les 20 premières pages, Pierre Rolland se remémore... On apprend dès les premières pages qu'il a "enseveli sa jeunesse" (à 25 ans) devant la tombe du capitaine Monnard, sous les ordres duquel il avait été durant deux ans lieutenant puis second avant qu'il meure stupidement du tétanos. Lorsqu'il rejoint son nouveau poste sur l'Antonine à Port Talbot (Royaume-Uni, pays de Galles), il est officier depuis 5 ans, a navigué sur l'Astrée (capitaine Bouteloup), puis sur le quatre-mâts l'Espérance (capitaine Arlozzi). Deux capitaines qui ne l'ont guère gâté dans leurs rapports, lui rejetant la responsabilité de leurs diverses "fortunes de mer" (démâtage ou feu à bord aussi bien que "perte de face"), alors que "le second n'est qu'un exécutant payé pour donner l'exemple de l'obéissance la plus absolue" (p.21). L'Antonine est commandé par le capitaine Thirard (premier lieutenant Berteux, second lieutenant Poullain). Cette fois, c'est vers la Nouvelle-Calédonie que se dirige le bateau pour aller y charger son nickel. Encore une fois, nous voyons vivre et "fonctionner" tout un équipage durant un "aller-et-retour" riche en histoires individuelles.
Sur ce navire à coque en fer, vergues et voiles montent grâce à un treuil à vapeur. Mais le "groumage", ces récriminations si universellement tolérées que les hommes prétendaient, en rigolant, abandonner cinq pour cent de leur salaire afin d'y avoir droit (p.88) est toujours présent. Dicton de marin (p.34): "La pluie, c'est de la pluie; le vent, c'est du vent; mais de la pluie et du vent c'est du mauvais temps". Et l'équipage peut passer des jours à s'efforcer de ne pas dormir à coup de récits interminables (Jean de l'Ours, p.96).
Le capitaine Thirard effectue son dernier voyage, mais Rolland met du temps à comprendre exactement ce qui l'y pousse: "il savait avec quelle obstination un capitaine peut s'accrocher à son commandement. s'il descendait de sa dunette, dix se précipiteraient pour l'y remplacer. Et après, pour y remonter..." (p.33). p.101: "second capitaine, cela signifiait bien suppléant, remplaçant du commandant empêché, et non pas "qui vient derrière le premier"", est-il mentionné en aparté... Cependant que le second doit savoir tout faire, y compris "arranger le coup" pour une gamine éperdue réfugiée à bord dans le but d'échapper à son père qui la bat quand il est saoul. Mais c'est bien le capitaine Thirard, presque à l'agonie, qui saura insuffler à l'équipage l'espoir nécessaire pour traverser le fameux cyclone et réussir à ramener ce qui reste du bateau vers la Nouvelle-Calédonie qu'ils avaient quittée peu avant. C'est un "vapeur" qui remorque au port de Nouméa le voilier désemparé. Quand Rolland ramène le navire à bon port vers la Métropole (en 98 jours, de la Nouvelle-Calédonie au Havre) - "Un voyage dont on reviendrait moins sûr de soi qu'on était parti" (p.317) -, son poste de capitaine lui est enfin confirmé.
On doit bien être en 1905: il est fait allusion au fait que la France renonce à ses pêcheries à Terre-Neuve à la suite d’un accord global avec le Royaume-Uni (1904), ou aux persécutions combistes. J'ai retrouvé avec plaisir dans ce volume une narration bien huilée, au point que je revoyais des péripéties à l'avance, alors que je ne l'avais plus relu depuis longtemps.
Quand débute Atalante, Pierre Rolland est désormais capitaine depuis plusieurs années (il commande donc l'Atalante, après l'Andromède, la Marie-Laurentine, l'Argonaute et le Saint-Sever). Mais il reste muré dans sa solitude. Lorsqu'il rejoint des capitaines, ses pairs, qu'il retrouve aux quatre coins du monde, il fréquente des collègues, non des amis. Paradoxe: lui, l'homme qui n'aime toujours rien tant que sa liberté, est un capitaine qui hait les propagandistes libertaires qui viennent demander aux matelots s'ils ont à se plaindre de leur capitaine... Et il a toujours fui éperdument l'attachement à une femme. Jusqu'au jour où son second l'invite au mariage de sa soeur. L'on apprend qu'il arrivait que des épouses de "cap-horniers" embarquent à bord pour le voyage (à condition de ne jamais interférer avec les tâches quotidiennes du capitaine, qui se doit tout à son bateau). Mais, pour la jeune épousée Geneviève Rolland, qui ne supporte malheureusement pas la navigation à bord d'un voilier, le voyage aller est tragique. Pierre Rolland est une fois de plus trop dur pour lui-même comme pour les autres, alors que ceux-ci se laissent briser... À la fin de cette trilogie seulement, à force d'être confronté à ce qu'il lui semble juste de faire, entre force et faiblesse, il a sans doute réussi à faire bouger son propre curseur pour estimer celles-ci.
Ce dernier volume est, plus que les autres peut-être, celui de la nostalgie d'une époque condamnée. C'est d'autant plus perceptible que nous avons vu passer l'époque de la "routine" de ces voyages de trois-mâts ou quatre-mats cap-horniers, dédiés au transport de pondéreux en utilisant juste la force gratuite du vent pour transporter leur cargaison. Les capitaines se payaient, à l'origine, le plaisir de régater victorieusement, avec leurs "lévriers des mers", face aux "vapeurs" au machines encore peu rapides et grosses consommatrices de charbon. Mais c'est un chant du cygne. Comme le remarque le capitaine Rolland, "il se construit deux [voiliers] pour dix qu'on désarme. Avant 10 ans, cette marine à voiles aura disparu."
Lorsque le roman se conclut, Pierre Rolland, lieutenant de vaisseau auxiliaire commandant durant la guerre le voilier Caldera, a ramené son équipage mais non son navire, coulé par un sous-marin. Il explique avec force au conseil de guerre qu'un voilier encalminé est impuissant contre un sous-marin, en surface, qui l'engage au canon tout en restant soigneusement hors de portée... et qu'il s'est refusé à faire massacrer vainement son équipage. Les dernières pages sont belles (je trouve). Pierre Rolland y a donc achevé son "parcours initiatique", tout en refusant de sortir de l'impasse superbe où il s'est engagé dans sa jeunesse, et c'est Jean Barquet, devenu armateur, qui lui offre la seule porte de sortie honorable: prendre le commandement d'un "bateau-piège" destiné à lutter contre les sous-marins (1). Je me rappelle que ma grand-mère m'avait cité "par coeur" la phrase de conclusion: "oh, des "après", sur ces bateaux-là, même en ne faisant que son service, il ne doit pas y en avoir pour tout le monde".
Je souris aujourd'hui en lisant mon annotation sur ce 3e tome: "enfin! Depuis le temps que je le cherchais...". Mais, à 19 ans, 2 ans + 2 ans pour compléter la trilogie (1981 et 1983), ça avait dû me paraître une durée excessivement longue.
Aujourd'hui (au XXIe siècle), on revient à la "propulsion à vent" (pour économiser les "combustibles fossiles") et à son énergie gratuite (ou du moins à des cargos à propulsion "mixte" et plus économique), mais il y a autant de différence entre les "mâts-voiles" ou les "mâts-rotors" d'aujourd'hui et les voiles en toile de la marine d'antan qu'il y en a entre nos éoliennes productrices d'électricité et les "moulins à vents" de naguère.
Pour en savoir plus sur les cap-horniers de la "grande époque" (fin du XIXe s. et début du XXe), on consultera utilement le site d'une association qui a pris la suite de l'AICH (Amicale Internationale des capitaines au long cours Cap-Horniers), disparue en 2003 avec les derniers Cap-Horniers français. Je me rappelle avoir visité il y a déjà bien 10 ans, à Saint-Malo, le Musée des Cap-Horniers (fermé en 2019), dans la Tour Solidor. J'ai cru comprendre que son patrimoine avait été repris par le futur musée maritime qui devrait ouvrir en 2028.
(1) P.S. du 21/10/2024: à titre d'exemple de "duel au canon entre un voilier et un U-Boot", on lira avec intérêt Dominique Le Brun, La vraie histoire des corsaires, Tallandier, 2024, pp.237-248).
J'ai retrouvé avec plaisir Valentin Verne et sa dulcinée Aglaé Marceau, une jeune actrice devenue membre à part entière du bureau des affaires occultes. Dans ce quatrième tome du Bureau des affaires occultes - Le chant maléfique (Edition Albin Michel, 400 pages plus 5 pages de notes), nous sommes en 1832 à Paris où le choléra sévit (Casimir Perier, président du Conseil des ministres français, atteint de ce mal, est à l'article de la mort) et Louis-Philippe, roi des Français règne depuis deux ans à la suite de la révolution de juillet de 1830. Valentin Verne est chargé d'une enquête secrète sous couverture qui l'emmène en Vendée où des légitimistes, avec à leur tête, la duchesse de Berry, aspirent à ce que le comte de Chambord Henri V (le fils de la duchesse) puisse accéder au trône. On demande à Valentin de découvrir qui a tué deux des trésoriers ralliés à la cause des légitimistes. L'argent en leur possession a disparu. Car tout le monde sait que l'argent est le nerf de la guerre. De son côté, à Paris, Aglaé va essayer de sauver la tête d'un jeune homme accusé du meurtre d'un certain Crayencourt, un homme d'affaires qui s'est enrichi grâce à des coups boursiers. Le roman alterne les deux récits, l'intrigue vendéenne étant la principale. Valentin rencontre beaucoup d'obstacles sur un chemin semé d'embûches et des personnages qui jouent double-jeu. Il est même question des Thugs et de la déesse de Kali quand les meurtres perpétrés sont précédés par le chant de l'instrument de musique hindou, le ramsinga. Le roman est prenant. Vivement le cinquième tome où l'on retrouvera ensemble Valentin et Aglaé (et Vidocq).
Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) finalise aujourd'hui, pour la parution du mois dans ma série "Hommages du 7", un billet longtemps resté "en jachère". J'avais, au premier semestre, fini par me procurer les deux premiers tomes de La vie secrète des jeunes, dont j'avais chroniqué naguère le tome III. Et ceci, après avoir enfin lu le sixième et dernier volume de L'Arabe du futur, où Riad Sattouf raconte son bac, ses études de dessinateur professionnel à l'Ecole des Gobelins, la publication de ses premiers albums, et accessoirement sa rencontre avec Charlie Hebdo (j'y reviendrai plus bas). J'ai pris en photo les couvertures et une sélection de pages.
Riad Sattouf, La vie secrète des jeunes, L'Association (T.I en 2007 & T.II en 2010).
Le tome I comprend des dessins publiés dans Charlie Hebdo de 2004 à 2007, l'exemplaire que j'ai eu entre les mains correspondait à une réimpression en août 2009, 4ème édition (DL 4ème trim. 2007).
Voici la 4ème de couv' du tome II (imprimé en mars 2010).
Je n'ai plus aujourd'hui ces albums, rendus en bibliothèque il y a des mois. C'est grâce à dasola que j'ai retrouvé les photos de pages prises lorsque je les avais lus, pour les quelques citations ci-dessous. Impossible par contre de les attribuer avec certitude à l'un ou à l'autre album, et ce d'autant moins qu'ils ne sont pas paginés... J'avais en tout cas noté que le tome I comportait 154 planches (dont une histoire en deux planches), et le tome II 140 planches, avec plusieurs histoires se déroulant en 3 planches.
Parfois, la planche est très bavarde, parfois presque muette, avec des textes auxquels il arrive d'être "hard". J'ai de préférence relevé celles qui m'ont fait sourire plutôt que les innombrables qui mettent en évidence la bêtise, la vulgarité, la violence (physique ou symbolique), ou la méchanceté gratuite (ou du moins ce qui, à toute première vue et avant toute analyse plus profonde, nous est montré, "brut", comme tel), souvent désespérante.
Au fil des pages, nous avons ici les jeunes bourgeois et bourgeoises d'un côté (futilité), ou les jeunes bobos des milieux de la culture (déconnexion du monde réel?), les cailleras de l'autre (langage grossier et répétitif, ponctué de fisdeput à toutes les sauces, de menaces verbales lorsque ce n'est pas de baffes...). Et ces tronches, bon sang...
Des situations professionnelles (on ne voit pas le client qui vient se plaindre au bureau de poste)...
On ne voit pas le client intimidé par son "réparateur"...
La plus triste des deux n'est pas forcément l'enfant pour son premier jour d'école...
Maltraitance mentale, ça existe?
Un caquet bien rabattu ;-)
Et autant pour le lourdaud qui ne comprend pas...
L'histoire ne dit pas si cette jeune femme aux yeux azimutés avait réussi, ou non, à faire son trou à Charlie...
La bave de la vieille grenouille n'a apparemment pas atteint la jeune colombe ;-)
Sans commentaire.
La honte de l'accompagnatrice...
La culture... c'est ce qui restera?
Ci-dessus les pages de L'Arabe du futur où Riad rencontre Charlie... (désolé pour la qualité des photos, prises avant la "migration" de canalblog!)
En fait, j'avais commencé à rédiger cet article avant la dissolution [non, dasola, pas du gouvernement! De l'Assemblée nationale...], puis bizarrement, je n'ai pas eu envie de le publier à ce moment-là... De son côté, l'auteur n'a-t-il pas arrêté cette série parce que son contenu le déprimait? Je remarque, en tout cas, que j'ai choisi ci-dessus surtout des pages de gauche (?)...
PS: selon les dernières informations que j'ai vues sur Riad Sattouf, après avoir terminé sa série en 9 albums (un par année) titrée Les cahiers d'Esther, histoire de mes [10 à 18] ans, il donne une sorte de suite à son Arabe du futur (6 tomes autobiographiques sur son enfance) avec Moi, Fadi le frère volé (où a la parole son jeune frère, enlevé tout jeune enfant par son père et élevé en Syrie).
Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vous propose en ce dernier jour de septembre ce qui sera, je pense, mon dernier billet sur des oeuvres signées Jules Verne comportant bateaux et navigation maritime (les précédents ici, ici et ici). Je n'ai pas trouvé en bibliothèque parisienne tout ce que je souhaitais (par exemple, une édition "texte intégral" de Bourses de voyage). J'y ai tout au moins fait deux emprunts, que je complète avec deux achats (mais je n'ai pas non plus déniché de vieilles éditions "10/18", par exemple pour Les naufragés du Jonathan).
Le "signé Jules Verne" que j'employais ci-dessus n'est pas totalement innocent. En effet, les titres que je présente aujourd'hui ont en commun d'avoir été co-écrits par tel ou tel auteur, ...ou d'avoir été ultérieurement retravaillés pour publication par le fils de Jules Verne.
L'épave du Cynthia (publié en 1885) est à part dans l'oeuvre de Jules Verne. Elle est parue sous la cosignature de notre auteur et d'André Laurie. Ce dernier nom est l'un des pseudonymes utilisés par Paschal Grousset (1844-1909). J'ai appris en consultant aujourd'hui sa notice Wikipedia qu'il était également l'auteur initial de deux manuscrits qui, retravaillés par Jules Verne, ont donné, publié sous son nom par celui-ci, Les cinq cents millions de la Begum et L'Etoile du Sud (aucun bateau dans ces deux-là). Quoi qu'il en soit, leur Epave du Cynthia constitue un roman touffu. L'exemplaire que j'ai lu provient d'une réédition de 1977 dans la collection "bibliothèque aérienne" des Humanoïdes associés (Maison davantage connue pour sa production en bande dessinée qu'en roman!). Le directeur de collection, qui signe aussi la préface, est François Rivière: je suppose (sans certitude) qu'il s'agit du romancier, éditeur, scénariste de BD... dont la fiche wikipedia le concernant ne comprend comme seul lien avec les Humanoïdes associés qu'une BD parue dans Métal hurlant. On y mentionne aussi un essai titré Jules Verne, images d'un mythe paru en 1978. - Bon, t'as fini avec tes cuistreries? Quelle est la part respective de Laurie et de Verne? - J'en sais rien. - Place à l'histoire, alors.
Un bébé trouvé dans une bouée, confié à la mer pendant une tempête, en Scandinavie? Bon sang mais c'est bien sûr, il doit s'agir de... Thorghal Aegirsson, dans la série BD du même prénom (créée par Van Hamme & Rosinski)? Ben, non.
Dans le roman L'épave du Cynthia, parfois longuet (265 pages dans la présente édition, mais lu jadis en édition jeunesse, peut-être abrégée?) et d'autres fois expéditif, il est question de marins, de bateaux, mais aussi d'expédition vers l'océan arctique. Il constitue à la fois une "quête des origines" pour un enfant trouvé, un "roman d'aventures" et un "récit de voyage". Mais le récit prend son temps pour se lancer. Nous découvrons progressivement, par les yeux de ceux qui resteront des personnages secondaires jusqu'au bout, le jeune Erik, enfant recueilli en mer (bébé de 7 mois), qui vit dans le village de Noroë (près de Bergen, sur la côte occidentale de la Norvège). Elevé comme l'un de leurs enfants par de pauvres pêcheurs, c'est, quand l'histoire commence, un écolier d'une douzaine d'années. Meilleur élève de l'école locale, il a l'opportunité de poursuivre ses études jusqu'en médecine à Stockholm, tout en passant par plaisir le brevet de capitaine au long cours... et en s'efforçant de retrouver sa vraie famille. Plusieurs navires traversent le roman: la barque de pêche sans nom du père de famille, le fameux Cynthia perdu en mer à la hauteur des Îles Feroë (apprend-on), le Vega (navire de l'explorateur Nordentskiold), le Nordenskiold parti à sa recherche en suivant la même route, l'Alaska parti à sa rencontre par le passage du Nord-Ouest avec Erik comme second (au départ), le yacht l'Albatros (un navire pirate, quasiment). C'est à la recherche d'un marin signalé par le Vega qu'Erik se lance dans son périple et y affrontera mille dangers et un mystérieux ennemi. Entre autres, navigant sur carte dans des parages qu'il ne connaissait pas, le capitaine de l'Alaska, refusant d'écouter son second, ordonne une route qui flanque le navire sur un haut-fond, et se hâte de se suicider. Plusieurs heures s'écoulent ensuite, avant qu'on s'aperçoive que les cartes avaient été trafiquées par un malfaisant! Erik, qui en décembre 1878 venait d'entrer dans sa vingtième année, deviendra suffisamment célèbre au cours de ses aventures (auteur du premier périple circumpolaire) pour que sa vraie famille le recontacte: le voilà riche héritier et libre d'épouser qui lui chante. Cette fin m'a un peu fait songer au Sans famille d'Hector Malot. Le coup de théâtre final se dénoue dans les 2 dernières pages (p.148-150, prémonition...). Au final, il m'apparaît que "l'épave" ne désignait pas la carcasse d'un navire coulé ou échoué, mais bien "ce qui restait" du navire, à savoir Erik et la bouée à laquelle était accrochée son berceau.
J'ai presque eu la larme à l'œil en voyant sur la 3e de couv' de ce livre pourtant plus jeune que moi le "triangle" orange (abondant en consignes: "Rendez vite vos livres : d'autres lecteurs les attendent... [etc.]") qui indiquait que ce livre provenait bien d'un fonds datant d'un système de prêt que les moins de trente ans ne peuvent pas connaitre... (destiné à accueillir la carte du livre, sur laquelle étaient inscrits les numéros des emprunteurs successifs et tamponnées les dates de retour). L'ouvrage est désormais tamponné "Réserve centrale", alors que son tampon précédent [Bibliothèque-discothèque (sic!) Plaisance (75014)] est rayé d'une croix.
Ce petit livre, titré L'expédition de La Pérouse sous la signature de Jules Verne, a été publié en 2020 aux éditions Magellan et Cie, en Points Aventures N°P5493 (122 pages), dans une sous-collection "Un esprit de liberté" dirigée par Fabrice Franceschi (j'aurai sans toute l'occasion de reparler de lui dans un prochain billet). Le livre ne contient que le texte, sans autres "mises en perspective". Je ne peux que supposer qu'il doit être extrait d'un ouvrage du vulgarisation auquel Jules Verne avait travaillé à la demande d'Hetzel (attention, je vais encore faire mon cuistre!): Découverte de la terre, Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs (en collaboration avec Gabriel Marcel), trois tomes (en 2 volumes chacun) dont le tome 2, publié en 1879, avait pour titre Les grands navigateurs du XVIIIe siècle. La Pérouse y figure au 1er chapitre de la deuxième partie ("Les navigateurs français"). Cf. Wikipedia (consulté le 30/09/2024) pour en savoir plus. Mais, c'est vrai, je n'ai pas cherché à me reporter à l'édition "complète" pour confronter les textes (tout ça est depuis belle lurette dans le domaine public). En tout cas, Jules Vernes avait déjà parlé de La Pérouse dans 20 000 lieues sous les Mers. Dans ce roman, il évoquait le lieu de naufrage du troisième navire construit à Vanikoro par les survivants de l'expédition après la perte de l'Astrolabe et de la Boussole. Il imaginait que c'était aux Îles Salomon, "sur la côte occidentale de l’île principale du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction", par une perte corps et biens, que s'était achevée cette histoire. Dans son livre de vulgarisation, plus sérieux, il ne donne que les faits. La relation proprement dite de l'expédition de La Pérouse s'arrête p.80, avec un dernier courrier écrit à Botany Bay, le 7 février 1788. Les 42 pages finales font le point sur les recherches menées pour retrouver sa trace. Le texte (de Jules Verne et/ou de son collaborateur, si mon hypothèse est bonne) n'est pas particulièrement tendre avec Bruny d'Encastrevaux, qui commandait l'expédition de secours partie de Brest en septembre 1791 avec deux navires, la Recherche et l'Espérance, et des vivres pour 18 mois. Il semble au moins trouver que d'Encastreveaux (qui n'est pas revenu vivant de son expédition) a pu manquer de zèle pour explorer toutes les îles croisées (il n'a pas abordé Vanikoro, par exemple) et pour interroger avec suffisamment de persuasion pour qu'ils répondent les indigènes rencontrés (notamment dans l'archipel des Amis ou en Nouvelle-Calédonie). Cette "expédition de secours", si elle n'a pas rempli sa mission initiale, a du moins rapporté "une ample moisson de faits, d'observations, de découvertes dans les sciences naturelles (...)".
En Magellanie, c'est le titre et la version d'origine d'un manuscrit de Jules Verne écrit en 1897-1898 (oui, il avait de l'avance, alors qu'il paraissait un "Verne" par an!), qui a été retouché par Michel Verne et est devenu Les naufragés du Jonathan lors de sa première publication (chez Hetzel) en 1909 sous le nom de Jules Verne (mort en 1905 en laissant au moins 6 romans inédits). Le manuscrit original a été publié par la Société Jules Verne en 1987 (tirage limité), avant une édition à diffusion plus large. Mon exemplaire? Folio N°3201, 1ère éd. 1999, impression. mars 2005, 347 pages. Son contenu? On nous présente un homme d'apparence européenne âgé d'entre 40 à 50 ans, le Kaw-Djer (l'ami, le bienfaiteur, en langage indigène des Pêcherais). Il est arrivée vers 1872 en Terre-de-feu, et s'est établi sur l'île Neuve [Nueva] où il vit avec le pilote d'origine indienne Karroly et son fils sans se reconnaître ni dieu ni maître. Leur chaloupe à deux mâts porte le nom de Wel-Kiej. En 1881, suite à une définition de frontière entre Argentine et Chili (mission de l'aviso Gracias de Dios), l'île devient officiellement chilienne! C'est le coup de canon d'un navire en détresse qui retient le Kaw-Djer au bord du Cap Horn duquel il allait se précipiter. Le quatre-mâts à coque de fer Jonathan (de San Francisco) est en perdition dans la tempête, ses officiers morts ou hors d'état de commander. Il transportait 900 émigrants en route pour s'établir en Afrique du Sud sur un territoire portugais [Angola?]. Les survivants débarquent sur la presqu'île Hardy de l'île Coste. Nous sommes vers la page 200. La colonie sera fondée en terre magellanique, sous la direction d'un M. Rhodes (non, le roman ne le prénomme pas Cecil, mais Harry!). Il ne reste plus qu'à construire un phare, ce sera fait en 1890 (dix ans plus tard), et la colonie achète alors le Yacana, un steamer de 300 tonnes... Je vous passe les péripéties, les questions philosophiques sur la gouvernance d'un groupe humain, le rapport au pouvoir... Apparemment, l'utopie de Jules Verne était plus généreuse que la version donnée par son fils en ajoutant vingt chapitres et en en supprimant cinq du texte d'origine, selon ce que je comprends de la préface signée Olivier Dumas (président de la Société Jules Verne). Je rappelle que je n'ai pas lu Les naufragés du Jonathan.
J'ai même découvert par hasard qu'Ariane Mnouchkine avait tiré en 2010 de l'histoire un spectacle, Les naufragés du fol espoir, plus proche de la version de Jules Verne que du texte remanié par Michel Verne.
Très rapidement, un petit éclairage sur Le phare du bout du monde. J'ai déjà évoqué ce titre, du moins sa version en Livre de Poche (mon exemplaire, imprimé semble-t-il en 1968, m'avait été offert en 1980), en signalant ici que j'en possède désormais une autre version. Mon Folio N°4036 (266 pages), 1ère édition 1999, dépôt légal avril 2004 (même préfacier que En magellanie), donne cette fois à lire la version d'origine, avant les retouches apportées par Michel Verne. Comme c'était le premier texte sur lequel il intervenait, celles-ci avaient été nettement plus discrètes. Le manuscrit a été rédigé par Jules Verne en 1901, et le roman est paru seulement neuf mois après la mort de Jules Verne. Apparemment, Michel Verne avait mal relu les épreuves, d'où quelques coquilles. Il s'est permis quelques corrections de style. Il a aussi rajouté un "raid" de l'un des héros, le gardien de phare Vasquez pour faire sauter le gouvernail de la goélette pirate Carcante (ex-Maule) et la retarder jusqu'à l'arrivée de l'aviso Santa Fe. Mais les différences sont relativement faibles. Prenons le début du roman...
Version Hetzel (1905) / Livre de Poche [Michel Verne]
Version originelle (1999) / Folio [Jules Verne]
Le soleil allait disparaître derrière les collines qui limitaient la vue à l’ouest. Le temps était beau. A l’opposé, au-dessus de la mer qui se confondait avec le ciel dans le nord-est, quelques petits nuages réfléchissaient les derniers rayons, qui ne tarderaient pas à s’éteindre dans les ombres du crépuscule, d’assez longue durée sous cette haute latitude du cinquante-cinquième degré de l’hémisphère austral.
Le soleil allait disparaître derrière la ligne de ciel et de mer qui limitait l’horizon à quatre ou cinq lieues dans l’ouest. Le temps était beau. A l’opposé, quelques petits nuages absorbaient çà et là les derniers rayons, qui ne tarderaient pas à s’éteindre dans les ombres du crépuscule, d’assez longue durée sous cette haute latitude du cinquante-cinquième degré de l’hémisphère austral.
L'argument reste exactement le même: la bande du pirate Kongre, cachée dans une grotte pendant que se construisait un phare sur l'île des Etats, a massacré les deux collègues de Vasquez. Celui-ci a pu s'échapper et a recueilli Davis, le second du trois-mâts américain Century, naufragé parce que le phare était éteint. Kongre, seul survivant de sa bande, se suicidera.
Je crois que, cette fois, je vais en rester là pour mon book trip en mer vernien. Je n'ai pas fait de recherche systématique pour savoir si Jules Verne était ou avait été beaucoup chroniqué sur des blogs littéraires. Si les moteurs de recherche ne donnent plus de renseignements sur les blogs anciens, j'aurais pu du moins chercher dans les blogs "en lien" (colonne de droite) si "Verne" renvoie quelque chose... Je ne l'ai pas fait. En tout cas, pour que je fasse sur l'un ou l'autre roman des billets plus complets que les quelques lignes que j'ai pu consacrer à quelque 35 titres, il faudrait que ce soit dans le cadre d'un challenge (au long cours) spécifiquement dédié à Jules Verne. Les romans de Jules Verne s'inscrivaient le plus souvent dans un cadre très contemporain pour lui et ses lecteurs, même si chaque décennie qui passe nous en éloigne davantage. On pourra commémorer l'an prochain, en 2025, le 120e anniversaire de sa mort. Je songe de plus en plus à une "activité Jules Verne" (sur un trimestre, ou plus longuement?), mais j'aimerais trouver un ou plusieurs blogs pour co-organiser, en prenant en compte la richesse des possibilités (les romans, mais aussi leurs adaptations sous toutes formes (cinéma, série TV, radio, théâtre, bande dessinée, manga...), et ce qui peut être plus périphérique: biographies, expositions, suites éventuelles...). Des suggestions? Des volontaires?
En attendant de retourner au cinéma (les dernières sorties ne m'ont pas trop tentée), je lis pas mal et j'ai donc lu, coup sur coup, trois romans et une nouvelle de Georges Simenon. J'ai été attirée par les couvertures. Et puis, j'aime la grosseur de police de caractère qui convient très bien pour mes yeux.
Je commence par La pipe de Maigret (Livre de poche, 94 pages) une nouvelle écrite à Paris, rue de Turenne, en 1945. C'est le mois de juillet à 7h30 du soir, il fait chaud et Maigret s'apprête à rentrer chez lui. Il cherche sa belle pipe en bruyère offerte dix ans plus tôt par sa femme. Il ne la trouve pas. Il se remémore toutes les personnes qui sont passées par son bureau ce jour là et il en arrive à penser que c'est un jeune homme qui a pris la pipe de Maigret. Il accompagnait sa mère. Cette dernière, veuve depuis environ cinq ans, est venue pour se plaindre que quelqu'un est venu chez elle en son absence. En dix pages, tout est décrit sans un mot de trop. Les 80 pages qui suivent se lisent avec intérêt. Maigret est toujours bien épaulé par ses adjoints dont Lucas.
Je continue avec Le pendu de Saint-Pholien (Livre de poche, 186 pages), un roman écrit dans deux lieux différents: à bord d'un bateau (péniche?) en Seine-et-Marne et près de Concarneau dans le Finistère, l'été 1930 et l'hiver 1930-1931. L'histoire se passe entre la Hollande, la Belgique et l'Allemagne. L'histoire débute dans une petite gare au nord de la Hollande. Six voyageurs attendent un train. Un homme encore jeune, très agité, a une valise. Un autre homme (Maigret, grand, lourd et large d'épaule) a une valise presque identique qu'il va intervertir avec celle du jeune homme. Celui-ci, affolé, quand il se rendra compte que ce n'est plus sa valise qu'il tient à main, se suicide. Dans la valise du mort, Maigret trouve seulement des vêtements avec du sang et ce ne sont pas ceux du mort. Il remonte le fil de cette histoire où d'autres personnes sont impliquées dont un homme qui s'est pendu plusieurs années plus tôt à l'église de Saint-Pholien en Belgique. J'ai aimé.
Tout comme Maigret et L'homme tout seul (Livre de poche, 221 pages), un roman écrit en Suisse dans le comté de Vaud en 1971. Nous sommes en août 1965, Maigret est appelé à propos d'un meurtre qui s'est déroulé dans le quartier des Halles à Paris. Et toute l'histoire va se passer dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Il faut attendre plus de 40 pages pour connaître l'identité du mort tué de trois balles dans un vieil immeuble voué à la démolition. Il s'agissait d'un certain Marcel Vivien qui était devenu clochard depuis quelques années. Ebéniste, il était marié (avec une femme pas commode) et père d'une fille. Du jour au lendemain, il est parti sans un mot. Il a vécu dans plusieurs hôtels et pendant un temps (6 mois), il a eu une amie. J'ai trouvé l'enquête passionnante. On suit Maigret qui ne perd pas son sang-froid et qui est bien soutenu par sa femme d'une patience d'ange. Pour mieux réfléchir, il va souvent dans une brasserie place Dauphine, pas loin du quai des Orfèvres. Un roman à lire.
Je termine avec Maigret et l'homme du banc (Livre de poche, 191 pages), un roman écrit aux Etats-Unis, dans le Connecticut, en 1952. L'homme du banc s'appelait Louis Thouret et il vient d'être retrouvé poignardé d'un coup de couteau dans le dos. L'histoire débute un 19 octobre, il commence à faire froid et Madame Maigret conseille à son mari de prendre son gros pardessus. J'adore cette phrase "A huit heures et demie (du matin), on gardait encore de la lumière dans les appartements, et le pardessus de Maigret sentait la naphtaline" (p6). Une fois de plus, l'histoire se passe rive droite de la Seine, dans le IIIème arrondissement. Le corps de Louis Thouret, un magasinier, est mort dans une impasse. Il portait des souliers jaunes. Sa femme qui méprisait son mari est étonnée car Louis Thouret portait habituellement des souliers noirs pour aller travailler dans une petite entreprise. La fille de Thouret n'a pas plus de considération pour son père. Maigret découvre que Louis Thouret ne travaillait plus dans l'entreprise depuis qu'elle avait fermé trois ans plus tôt du jour au lendemain. Depuis cette date, Thouret faisait comme si de rien n'était et il rapportait son salaire régulièrement à sa femme qui tenait les cordons de la bourse. Au fur et à mesure de l'enquête, on découvre la double vie que menait Thouret. Une fois de plus, je suis admirative du style de Simenon qui va à l'essentiel.
C’est affreux ! Je (ta d loi du cine, « squatter » chez dasola) perds la mémoire. Sur les trois romans d’Edouard Peisson (1896-1963) que je chronique aujourd’hui, j’étais persuadé qu’il y en avait un que je ne connaissais pas. En fait, ils étaient tous trois dans ma pochothèque depuis quatre décennies.
Je commence par celui qui peut avoir un intérêt sociologique, mais qui est davantage un "polar" qu'un "livre de métier". Dans Hans le marin, nous n’avons guère de navigation, plutôt une mésaventure portuaire. Hans Muller est un jeune (25 ans) marin américain, né à Hambourg, et qui a manifestement fait la guerre (le roman date de 1929). Dans quel camp ? On ne le saura pas. Ni exactement le pays où il a passé son enfance, en rêvant de bateaux. Quand l’Alabama sur lequel il navigue fait escale à Marseille, il descend à terre avec trois autres matelots, dans l’idée d’y passer la nuit (« petites femmes ? »). Il se réveille à l’hôpital, blessé d’un coup de couteau, dépouillé de ses dollars : il s’est fait « entôler » par une certaine Marcelle, qui l’a soûlé puis amené dans un guet-apens. Guéri, mais sans argent ni papiers, il va devoir apprendre à survivre en marge de la société. Dans cette Marseille de l’entre-deux guerre, avant même la grande crise économique, la vie est dure aux miséreux. À l’asile de nuit, il rencontre un « gueux » (La Bête), et se fait chiffonnier pour survivre, puis « guide » pour marins débarqués ou bourgeois souhaitant s’encanailler. Quand l’Alabama repasse à Marseille, six mois plus tard, il a l’occasion de revenir à bord (certains marins le connaissent). Mais la vengeance est un plat qui se mange froid…
J’ai relu en deux heures ce roman nerveux, tout en phrases courtes et en amères notations. Mon exemplaire est aussi vieux que moi. Il m’avait été offert en vue de mes 17 ans. Aujourd'hui, une recherche sur internet pour savoir si des blogs ont pu en parler ramène l'exaspérant "Certains résultats peuvent avoir été supprimés conformément à la loi européenne sur la protection des données."
Partis de Liverpool…, je l’ai lu en plusieurs éditions différentes (sans jamais avoir l’occasion de les confronter l’une à l’autre). Chez mes grands-parents, d’abord (une édition plus vieille que moi, mais intégrale, je crois). En vieille « bibliothèque verte », à l’époque où j’en complétais la collection chaque année dans notre « maison de campagne » familiale ». Et mon propre exemplaire en Poche, acquis en …1979.
C’est de ce livre que je me souvenais le mieux.
Si les jours de semaine qui sont indiqués ont une signification (le livre commence lundi 11 mai 19…), nous sommes en 1903, 1908, 1914, 1925 ou peut-être même 1932 (année de parution).
Pour son voyage inaugural vers New York, l'Etoile-des-Mers a ordre de battre, "coûte que coûte", le record de la traversée (ce qui va l'amener à foncer à 28 noeuds dans la brume). Les conditions de cette "course" sont celles du début du XXe siècle : pas de radar, encore moins de GPS, mais une vitesse incommensurable par rapport à la marine à voile. Je me rappelle avoir vu récemment ce qui est maintenant un vieux film, Les marins de l’Orgueilleux (Henry Hathaway, 1949) : au XIXe siècle, un baleinier à voile entre en collision avec un iceberg dans la brume… et y survit. Ici, quand le roman d'Edouard Peisson est publié, nous sommes 20 ans après l'histoire tragique du Titanic.
Toute l'action se joue en deux jours de début de traversée de l’Atlantique nord. Le récit m’a fait songer à l’odyssée du croiseur qui escorte un convoi vers l’URSS, durant la Seconde guerre mondiale, dans HMS Ulysses d’Alistair McLean. Mais dans Parti de Liverpool... nous sommes en temps de paix, il n’y a ni sous-marins, ni avions, ni navires de guerre ennemis. Nous voyons travailler, agir, discuter, douter, les officiers (pont, machines), et leurs hommes plus anonymes. Les couvertures de certaines éditions insistaient sur le véritable « binôme » constitué par le Capitaine Davis et son Second, Haynes. Le choc (relativement léger) réveille l'un des officiers vers 11 h du soir (p.167). La catastrophe s'annonce inévitable p.197. Tous les capitaines de la « ligne transatlantique » se connaissent (de quelque nationalité qu'ils soient), et le Berlin accourra au secours de l’Etoile-des-Mers. Mais ni le capitaine, ni le second, ni l'officier mécanicien du malheureux paquebot ne survivront pour en révéler les malfaçons. ClaudiaLucia en a parlé récemment.
En toute bonne foi, je croyais ne jamais avoir lu Le sel de la mer. Or, j’en avais un exemplaire dans ma pochothèque, et il est annoté « acheté en 1981 pour le voyage en Roumanie ». L’y ai-je finalement emmené lors de ces deux semaines de vacances estivales en 1981 avec mes parents, pour la dernière fois (j’avais 17 ans), ou pas ? Je conserve le souvenir d’avoir dû me séparer d’un livre de poche sur le Débarquement de Normandie (Georges Blond ? Cornelius Ryan ?), au profit d’un enseignant roumain, collègue de mes parents, intéressé par mon livre parce qu’à l’époque, leur « histoire officielle » de la seconde guerre mondiale était toute à la gloire de l’Armée rouge et ignorait superbement le « front de l’Ouest ».
Ce tome unique ("volume double") en Poche intitulé Le sel de la mer contient en fait une trilogie, formant un récit choral par la diversité des points de vue alors que toute l'histoire tourne autour du même événement envisagé sous plusieurs facettes: le capitaine Godde a dû prendre "à l'improviste" le commandement d'un paquebot, le Canope, que sa compagnie venait d'acquérir en vue de traversées transatlantiques alors qu'il était déjà passé de mains en mains chez plusieurs armateurs, et alors que lui-même en était depuis peu le "second" jusqu'à l'AVC qui frappe le commandant en titre. Le bateau finira au fond de l'eau. Toute la question du livre peut se résumer à: "à qui la faute?".
Je dirais que ce sont les faits qui nous sont exposés dans Capitaine de la route de New York (avec, très important, le point de vue du capitaine Vox (!), commandant du Virginia venu au secours du Canope, qui connaît Godde de longue date).
Dans la seconde partie, Le sel de la mer (qui, dans l'"édition revue par l'auteur", a donné son titre à la trilogie), nous assistons à l'enquête après le naufrage. Les enquêteurs s'efforcent de tout reconstituer: les conditions, l'enchaînement des faits (le Canope s'est dérouté en affrontant des conditions de mer pénibles pour venir au secours d'un cargo italien, le Marco-Polo, qui s'est perdu corps et biens), la chaîne des décisions prises et jusqu'aux pensées du moment, face au capitaine Godde, seul responsable à bord, qui a survécu. Le capitaine décide et tous doivent obéir à ses ordres, mais lui assume aussi la responsabilité de ceux-ci, notamment en cas de "fortune de mer"... Les échanges "entre professionnels" sont passionnants. On sent que l'auteur connaissait son sujet, il nous fait baigner dans un langage codifié, économe de mots et où chacun compte. Reconstituer ce qui s'est passé, minute par minute, doit permettre de comprendre comment ce qui s'est passé (qui est connu quand commence l'enquête) est arrivé, et si cela aurait pu être évité. Autrement dit, y a-t-il eu, ou non une ou plusieurs décision(s) erronée(s)?
Enfin, dans Dieu te juge!, 6 ans et une guerre après les faits, nous avons la fin de l'histoire (et de Godde), mais aussi l’avis du journaliste qui avait raconté l'histoire et celui de plusieurs autres capitaines, dont Vox. Dans ce livre, on sent particulièrement la solitude, l’isolement, d’un commandant de navire, seul « responsable » à bord, devant assumer ses décisions sans avoir eu à les expliquer à qui que ce soit (aussi longtemps que tout a bien été), évitant de partager ses doutes (il lui est interdit de faire preuve de la moindre faiblesse…). On constate aussi que le "commandement" se base sur un mélange subtil d'expérience, d'intuition, d'instinct, de chance, et n'est pas forcément une « science exacte » puisqu’elle contient une telle part de subjectivité... À la fin du livre, Godde, blessé à mort, coule avec le Woërmann, le cargo à bord duquel il avait retrouvé un commandement.
Ce roman ne donne pas beaucoup de place aux femmes: leur rôles sont ceux de passagères, ou d'épouses. Celle de Godde lui est d'un soutien indéfectible.
Le côté répétitif, « ressassé » ("ressasser les mêmes pensées, détailler les mêmes images", p.277), de ce livre m’a peut-être désarçonné quand j’étais jeune? Peut-être avais-je sauté quelques pages?
Lors de ma relecture globale des trois livres, j'ai été frappé par le fait que la typographie du volume double Le Sel de la mer étaient plus petite que ceux des deux autres livres: 34 lignes à la page, contre 29 (avec un corps de police nettement plus gros) pour Parti de Liverpool... et Hans le marin. ClaudiaLucia en a aussi parlé.
Deux au moins des trois couvertures sont dues à Lucien Fontanarosa (1912-1975). Je lui aurais bien attribué les trois, mais je suppose que l’association qui gère la mémoire du peintre en sait davantage que moi !
Edouard Peisson est né à Marseille et y a vécu une bonne partie de sa vie. Il a navigué dans la marine marchande de 1914 à 1924 (radio-télégraphiste, puis capitaine).
Je pense que j’ai dû lire aussi un autre titre écrit par lui, L’aigle de mer. Mais je ne l’ai pas sous la main. Et… aucun souvenir du contenu. En à peine quatre décennies ! C’est comme si j’avais tout oublié de ce que je savais à l’époque de mon bachot (mais peut-être ai-je tout oublié de ce que je savais à l’époque de mon bachot !). C’est grave, docteur ?
J'ai eu plaisir à relire ces livres, et je finirai sans doute par en lire bien d'autres si je tombe dessus dans des bacs d'occasion. Mais cela ne me donne pas envie, pour ce qui me concerne, de devenir marin et de naviguer. Pourquoi serais-je assez bête pour m’exposer au froid, à la fatigue, au danger, à l'obligation d'anticiper en permanence tous les aléas qui peuvent survenir, pour vivre une vie emplie de sensations et d’événements, ...quand je puis la vivre « par procuration », en lisant des livres ou en regardant des films ?
Je pense qu'au moins deux de ces trois livres (Parti de Liverpool... et Le sel de la mer) peuvent s'inscrire à deux challenges: "Book Trip en mer" chez Fanja, "Monde ouvrier et monde du travail" chez Ingannmic, et les trois titres sont admissibles pour le troisième, "2024 sera classique aussi" organisé par Nathalie.
J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) jeté un oeil sur une édition "Pléiade" du cycle romanesque Les Rougon-Macquart d'Emile Zola, qui appartient par héritage à dasola (5 volumes), notamment sur la préface et les deux versions d'arbre généalogique (1878 et 1893). J'avoue que ma (re)lecture en cours des 20 titres s'effectue sur mes propres éditions "poche" acquises dans les années 1979-1980 (second cycle du secondaire puis classes prépas) (2).
Emile Zola, Les Rougon-Macquart, tome I, La Pléiade (copyright 1960, DL 1er trim. 1980): La fortune des Rougon / La curée / Le ventre de Paris / La conquête de Plassans / La faute de l'abbé Mouret (1720 pages)
Comme dit plus haut, j'ai opté pour une lecture "mixte": à la maison (chez dasola), j'ai découvert l'introduction et les commentaires d'Armand Lanoux dans le volume de la Pléiade; mais pour mes trajets quotidiens en métro, j'ai relu un par un mes vieux tomes en "poche". Et je dois signaler que c'est "un copain de trente ans" qui m'a donné l'idée (par l'exemple) de me plonger dans ces relectures: sachant que j'en possédais des éditions "poche", il me les a empruntées par lots de deux ou trois... mais je pense que je ne tarderai plus guère à le rattraper là où il a fait une pause! Pour ma part, cela m'a fait plaisir de me replonger dans ma vieille collection. C'est vrai que, si je me l'étais constituée moi-même au lieu de me la faire offrir tome par tome, j'aurais sans doute pris les 20 dans la même édition, la plus ancienne des deux représentées ici, celle avec les bandes horizontales de couleurs...
Pour nous qui connaissons les suites de l'histoire, Zola a clairement bien choisi son moment pour rédiger et faire publier ce premier roman des Rougon-Macquart, La fortune des Rougon. Quand il contacte un éditeur, sa série de romans sur une famille ne prévoit encore que dix titres, qui passeront vite à douze pour finir à vingt, plus de deux décennies plus tard. Pour le moment (1870), c'est dans le journal Le siècle que commence la parution en feuilleton de cet ouvrage, avant que la publication soit interrompue, fin juillet, par la guerre franco-prussienne (déclarée par la France de Napoléon III au roi de Prusse Guillaume Ier). Le roman avait sans doute été rédigé principalement dans le second semestre 1869 (entre juin et décembre). Il pose les bases de tout le reste du cycle.
Ce premier volume, construit en "analepses" (1) (comme je l'ai découvert chez DonaSwann), nous présente la famille "recomposée" par la matriarche Adélaïde Fouque (qui survivra, centenaire, jusqu'au vingtième et dernier volume!): elle représente la première génération d'une famille dont les plus jeunes enfants qui seront évoqués constitueront jusqu'à la cinquième génération. Orpheline sauvageonne, Adélaïde a épousé son garçon jardinier, un certain Rougon. Après la mort de celui-ci, elle se mettra en ménage avec un certain Macquart, contrebandier. Analepse oblige (1), cela ne nous est dévoilé qu'au fil des pages. Quand le roman commence, nous sommes aux premiers jours de décembre 1851. Les Républicains des environs de la ville provençale (fictive) de Plassans se mobilisent contre le "coup d'Etat" de Louis-Napoléon Bonaparte à Paris. Parmi eux, le jeune Sylvère (arrière-petit-fils d'Adélaïde, qui vit chez elle et s'en occupe), dont nous découvrons les amours juvéniles avec la jeune Miette (13 ans), qui va devenir porte-drapeau pour la colonne républicaine. Mais, après avoir traversé Plassans où elle a terrorisé les bourgeois et amené un des fils d'Adélaïde (côté Macquart) à s'installer à l'hôtel de Ville, la colonne républicaine rencontrera les soldats du parti de l'Ordre... L'agitation révolutionnaire aura surtout servi au plus opportuniste des deux frères (le légitime, celui qui porte le nom de Rougon, Pierre) à apparaître comme le "sauveur" de la ville de Plassans (du moins, c'est ce qu'on pourra lire dans les journaux et qui fera foi - pas de réseaux sociaux "instantanés", à l'époque!), avec la complicité mi-forcée mi-intéressée de son demi-frère Antoine Macquart, et au prix de quelques morts... Peu cher payé pour l'ascension sociale d'une famille (les Rougon, qui ont végété sous la Restauration puis sous la Monarchie de juillet, y apparaissent comme les plus assoiffés de pouvoir, de prestige et de réussite sociale) alors que s'annonce le Second Empire (qui sera proclamé un an plus tard). D'autres analepses (1) nous avaient présenté les différents rameaux de la famille (troisième génération). Il semble que Zola ait rajouté quelques membres de la famille en cours de route et au fil des rééditions. Mon exemplaire, imprimé au 1er trim. 1979, comporte 435 pages.
Le deuxième tome de la série, La curée, nous présente un autre membre de la famille Rougon, l'un des fils de Pierre et de son épouse Félicité, qui a préféré changer de patronyme pour "faire des affaires" et ne pas interférer avec la position de son frère Eugène, bien introduit dans les milieux bonapartistes. Aristide Saccard, petit fonctionnaire, a donc "fait son beurre" des informations qu'il a vues passer (ou qu'il a su dénicher) au sujet des grands travaux hausmanniens: boulevards à tailler à travers des quartiers, des immeubles, des maisons, des bâtiments déjà existants, dont il convient d'exproprier les propriétaires... Ceux-ci fussent-il de longue date ou récents (et bien informés...)! Et si l'on connaît du beau monde dans la Commission chargée de fixer l'indemnité d'expropriation, il peut y avoir moyen d'aller de culbutes en culbutes, alors que l'argent (ou plutôt l'or) coule à flots (3).
À ce qui, pour moi, fait figure d'intrigue principale, s'entremêle une intrigue sentimentale: Renée, la seconde épouse d'Aristide, s'ennuie dans leur hôtel particulier, et s'amourache de son beau-fils, Maxime (fils d'un premier lit d'Aristide), jeune homme viveur précoce. Je comprends que cet inceste ait pu choquer la France catholique de la fin du XIXe siècle: les deux protagonistes nous en apparaissent, à nous (lecteurs du XXIe), comme majeurs et consentants... ce qui est l'essentiel, n'est-il pas vrai? Dans ma lecture de cet ouvrage, l'intérêt pour les mécanismes financiers l'a largement emporté sur la violation de la morale ou de la pudibonderie. Ma sympathie va en tout cas à la gamine tubarde qui se fiche bien de ce que fricotent son fiancé et sa (future) belle-mère, et demande juste à pouvoir faire aussi, elle, ce que font les autres. Mon exemplaire, imprimé au 1er trim. 1972, comporte 434 pages.
Pour lire Le ventre de Paris, il faut avoir l'estomac bien accroché et pas peur des noms d'aliments. Pour ma part, j'ai été un peu submergé par les pages et les pages d'énumération indigeste, qui sont plus longues que les descriptions d'actions proprement dites. Comme tout le monde le sait, ce ventre de Paris est symbolisé par le quartier des Halles et ses tout nouveaux pavillons Baltard (oui, ceux démolis entre 1971 et 1973). Nous le découvrons par les yeux de Florent, échappé du bagne de Cayenne où il avait été déporté pour raisons politiques (arrêté, plus ou moins par erreur, pour résistance au coup d'Etat de 1851...). Son demi-frère est un charcutier, Quenu, qui a épousé la fille ainée d'Antoine Macquart, Lisa. Leur belle boutique éveille la jalousie d'autres commerçantes ou habitantes du quartier. Au milieu de toute cette boustifaille, nous avons la métaphore de la lutte des "maigres" (les Républicains, parmi lesquels Florent, qui rêvent d'un grand soir dans l'arrière salle d'un café) contre les "gros" (les bourgeois bien établis, qui rêvent de l'ordre propice aux affaires et à leur quiétude égoïste). Dans ce Ventre, pour épicer tout de même le menu, il y a une tentative de viol dont l'auteur se fait quelque peu casser la tête (qu'il avait fragile d'ailleurs). Mais, je le redis, il y a surtout des listes interminables: légumes... Fruits... Volaille... Viandes... Charcuterie... des noms d'aliments, alignés sans une seule répétition, mais en veillant surtout à ne rien oublier, jusqu'à l'écoeurement.
Ecoeurante aussi, la manière dont, sur le dos de Florent renvoyé au bagne (avec quelques "complices" pincés en même temps que lui), s'engraissent tout ceux auxquels son arrestation a profité: les mouchards, les dénonciateurs et dénonciatrices, tous ceux qui ont "provoqué" la rédaction de son projet d'insurrection exaltée jusqu'à ce que le dossier soit bien monté et le gibier prêt à être capturé. Qui en récoltera de l'argent sonnant et trébuchant, qui une vengeance personnelle, qui la captation d'un héritage, qui un avancement dans la police... Le mot de la fin appartient à un autre membre de la "famille" que nous retrouverons à L'oeuvre, le peintre Claude Lantier, petit-fils d'Antoine Macquart. (3) Mon exemplaire, imprimé au 2e trim. 1972, comporte 502 pages.
Le titre La conquête de Plassans contient, à mon avis, un "double sens" (voire davantage). Il s'agit d'abord de la "reconquête politique" de la ville elle-même, qui a "mal voté" aux [dernières] élections législatives (s'agit-il de celles de 1857 ou de 1863? Ce n'est jamais précisé). Mais le livre raconte en parallèle, "à" Plassans, le "grignotage" d'une maison (bourgeoise, bien douillette et à la petite vie sans nuages) par des pique-assiettes. La demeure des Mouret, un couple de rentiers bien tranquille, lui républicain vaguement libre-penseur et elle indifférente (+ trois enfants), fait entrer le loup dans la bergerie sous la forme d'une location de deux pièces inutilisées à un prêtre aux dents longues (assoiffé de pouvoir, mais non d'argent ni d'amour pour son prochain ou sa prochaine!) accompagné de sa mère. L'abbé Faujas est (en secret) chargé de ramener le poste de député local à l'Empire alors que Plassans était passée à l'Opposition. Stratégiquement placé entre la "bourgeoisie orléaniste", la noblesse légitimiste et les notables de l'administration bonapartiste, il va réussir à les faire converger, bien aidé en sous-main par diverses ambitions plus ou moins cachées... En ce qui concerne les Mouret (tous deux cousins puisque descendants de l'aïeule des Rougon et des Macquart), la "maîtresse de maison" finira frappée d'hystérie mystique, tombée amoureuse de la religion sinon de son serviteur, tandis que le mari se retrouvera à l'asile!
J'ai été frappé par la place démesurée qu'occupent, dans cette petite ville, intrigues, querelles de préséances, mensonges et cancans. L'écrivain a l'art de faire endosser par ses personnages secondaires les explicitations qui font avancer l'intrigue ("pensa-t-elle", "dit-il à l'oreille de"...). Pour accabler le malheureux Mouret, on assiste à la mise en circulation de rumeurs assassines et fausses. J'ai eu l'impression qu'Octave Mouret tombait dans ce que j'identifierais comme une dépression, même si le diagnostic des symptômes minutieusement décrits ne pouvait pas être posé à l'époque (Zola parle de folie). Tous ces petits bourgeois, sous couvert d'intérêt pour autrui, ne s'occupent que de soi. La (courte) séquence consacrée aux élections elles-mêmes (au suffrage universel masculin) m'a fait songer à celles que l'on voit décrites dans un fragment de Lucien Leuwen (Stendhal), bien entendu ignorée de Zola puisque ce roman inachevé (datant de 1834, sous la Monarchie de juillet, à l'époque du suffrage censitaire) n'a été publié qu'en 1894. On retrouve dans La conquête... l'atmosphère de "salons" déjà décrite dans La fortune des Rougon, mais cette fois l'intrigue va plus loin et mobilise l'Archevéché (il ne s'agit pas uniquement de la seule conquête "bourgeoise" du pouvoir par un coup de force, mais bien du monopole de la représentation politique au profit du "parti de l'ordre", soit "l'ordre dans la liberté et la liberté dans l'ordre", slogan d'époque!) avec une alliance entre les partisans de l'Empire et les royalistes (légitimistes du quartier noble comme orléanistes bourgeois): 33 0000 voix (contre les 1500 des "républicains irréductibles"). Mon exemplaire, imprimé au 4e trim. 1978, comporte 440 pages.
Dans La faute de l'abbé Mouret (paru en 1875), on retrouve deux des personnages de La conquête de Plassans, le précédent tome de la série. Serge Mouret, fils cadet des époux François et Marthe Mouret, a fini son séminaire et a été ordonné prêtre. Il a pour paroisse un village fictif, désolé, en Provence: Les Artaud. Il a recueilli sa jeune soeur Désirée, simplette qui n'est heureuse que dans la basse-cour avec ses animaux chéris. Mais ce n'est pas avec sa soeur qu'il fautera...
J'avais l'idée (fausse) que le mot "abbé" était nécessairement lié à une abbaye, or il peut désigner un "prêtre séculier" depuis le XVIIIe siècle. On voit donc "l'abbé Mouret" célébrer une messe, un mariage... dans une Eglise plutôt peu voire mal fréquentée (mariage à l'aube en présence des parents, de leur nourrisson, et de la partie de la famille qui n'est pas occupée par plus important, à savoir le travail aux champs...). En tout cas, "telle mère tel fils", notre abbé fait preuve d'un mysticisme personnel exacerbé, mais que l'on finit par découvrir égoïste: si sa religion est douce aux pêchés d'autrui, c'est, me semble-t-il, bien davantage par indifférence à ce qui n'est pas sa relation "personnelle" à Marie ou à Jésus que par sollicitude ou bonté. Alors, cette faute?
A force de prières à genoux, de veilles, de trajets à pied sous le soleil pour aller porter la bonne parole de Dieu aux malades ou aux mourants (ou à ceux crus tels, comme un certain Jeanbernat), v'là-t-y pas que notre prêtre tombe malade (il s'évanouit dans sa chambre devant la représentation de l'Immaculée Conception...)! Et tonton Pascal [Rougon], passant par là, décide (il aime bien les expériences anthropologiques, le Docteur Pascal) que son neveu sera mieux soigné chez des "étrangers" qu'à la cure par sa fidèle bonne, La Teuse.
Dans ce roman en tout cas, l'énumération, dont certains passages sont aussi écrasants que dans Le ventre de Paris, porte sur des fruits et des fleurs: les restes d'un verger, d'un potager et d'un jardin merveilleux, dans le domaine du Paradou, dont le château a brûlé des décennies plus tôt. Là survivent dans un splendide isolement le vieux gardien libre-penseur, ce fameux méchant de Jeanbernat, et sa petite-fille, élevée à la diable dans toute cette nature, Albine. Et la vie est si belle, au Paradou (pardon, au Paradis), que ce qui doit arriver arrive: le garçon et la fille se découvrent... Mais si le garçon (Serge) sera ramené dans le droit chemin de ses bondieuseries par un "frère" au catholicisme intransigeant, la fille (Albine) se suicidera de chagrin (asphyxiée par les fleurs témoins de leurs amours qu'elle a entassées, toutes fenêtres fermées, dans une chambre). Elle était enceinte. J'ai trouvé Jeanbernat bien indulgent à l'encontre de Frère Archangias. Mon exemplaire, imprimé au 4e trim. 1978, comporte 437 pages.
Zola fait partie des "valeurs sûres" pour les blogs littéraires (que ce soit en première lecture ou en relecture, selon les âges des blogueurs ou blogueuses). Il n'est que de voir les réactions nombreuses à l'article de dasola relatant notre visite à Médan. Je signalerai donc juste que j'ai cru remarquer que Lybertaire a aussi depuis quelques années le projet de relire Les Rougon-Macquart et doit en être au tome 10...
L'apparat critique de cette édition de La Pléiade est dû à Armand Lanoux (1913-1983) [préface, p.IX-LXX] et à Henri Mitterand (1928-2021) [étude, notes, variantes et index, p.1529 et suiv.]. J'avoue les avoir parcourus en diagonale, pressé par le temps, et sans m'interdire d'y revenir une fois les challenges finis (ouf!). D'Armand Lanoux, j'ai lu jadis le roman Le commandant Watrin, et c'est en m'intéressant à cette édition en Pléiade que j'ai appris son rôle d'"éditeur", mais aussi de biographe de Zola (je n'ai jamais lu son Bonjour, Monsieur Zola de 1954). Je ne sais rien d'autre d'Henri Mitterand que ce que n'importe qui peut trouver sur Wikipedia. En tout cas, j'inscris cette dernière lecture estivale pour les trois challenges Les Pavés de l'été 2024 chez Sibylline, Les Epais de l'été 2024 chez dasola, et 2024 sera toujours classique organisé par Nathalie.
Et voici les deux versions d'arbres généalogiques des Rougon-Macquart (1878 et 1893) que contiennent toutes deux les deux derniers tomes (tome IV et tome V) de La Pléiade.
(1) Oh bon allez, vous le saviez peut-être ou peut-être avez-vous déjà cherché, mais à toutes fins utiles... L'analepse (retour en arrière) "consiste à interrompre momentanément le cours d'une narration pour insérer une narration secondaire se déroulant antérieurement à la narration principale" (équivalent du flashback au cinéma).
(2) Et non 1879, évidemment. Bien vu Aifelle et Keisha, merci... et haro (pointé...) sur la première "relectrice" (et secrétaire de rédaction...) de mon billet!
J'ai été attirée par la couverture colorée de ce roman, Guyanes de Jean-Paul Delfino (Editions Pocket, 706 pages) qui entre dans le cadre des challenges Pavés de l'été 2024 et Les épais de l'été 2024.
L'écrivain nous emmène donc en Guyane dans les années 1870, juste après la Commune de Paris. On fait la connaissance de trois personnages : Mané, un esclave noir brésilien, va devenir Français après un passage par le bagne de Saint-Laurent du Maroni. Clara Martinelli, native d'Aix en Provence qui a 16 ans en 1870, a été condamnée comme beaucoup d'autres au moment de la Commune de Paris à 8 ans de bagne en Guyane (d'autres iront en Nouvelle-Calédonie). Et nous avons un jeune homme de 22 ou 23 ans, Alfonse de Saint-Cussien, vil et sans scrupules, qui s'est ruiné au jeu et qui doit prendre possession d'une terre en Guyane. Pour cela, il a abandonné femme, enfants et parents. Mané, avant d'arriver en Guyane, perd sa compagne qui était enceinte. Elle a été tuée. En Guyane, Mané devient orpailleur suite à sa rencontre avec deux hommes peu scrupuleux qui vont le faire condamner au bagne. Clara, matricule 32, est une des détenues d'un "couvent" tenues par des bonnes soeurs. Elle reste digne malgré les mauvais traitements et le manque de nourriture. Il faut savoir qu'à partir du moment où la peine était de 8 ans et plus, l'homme ou la femme libérable était condamné à la double peine et devait rester en Guyane jusqu'à la fin de leurs jours. Bien entendu, Mané et Clara vont se rencontrer et plus si affinités. Je ne vous dis rien de plus. Quant à Alfonse, grâce à son aplomb, il va devenir ordonnateur des dépenses de l'administration pénitentiaire et en profiter au maximum. Il devient un notable à Cayenne, mais son goût pour la luxure et le jeu vont le conduire à sa perte. Les trois récits qui s'entremêlent par moment sont bien menés et l'écrivain décrit assez bien ce qu'était peut-être la Guyane à cette époque. On sent qu'il s'est documenté. On comprend que malgré l'abolition de l'esclavage en 1848, il valait mieux avoir la peau blanche que noire. J'ai trouvé la fin un peu triste. Un roman que j'ai lu très vite et que je conseille.
J'avais (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) relevé grâce à Fanja l'idée d'une contribution pour mon "challenge marsien" que je finalise cette quinzaine. Il s'agit d'un volume reprenant en "intégrale" une série couvrant trois albums d'une bédéiste américaine, qui, si j'ai bien compris, a commencé par la publier directement en français.
Jessica Abel, Rollergirl sur Mars version intégrale, Dargaud,
août 2019, 204 pages. 22,50 euros
(Le tome 1 de Trish Trash, Rollergirl sur Mars (64 pages) est sorti en 2015, les tomes 2 et 3 étaient inédits en français si j'ai bien compris)
La première page commence avec une retransmission sportive. Puis on découvre la "spectatrice", et enfin sa localisation. Trish (diminutif de Patricia Nupindju, surnommée Trisha, avatar Trix...), sept ans et demi (en années martiennes, soit le double en années terrestres!), est une "martiate", lycéenne davantage passionnée de "hoverderby", dont elle suit en spectatrice toutes les "sessions (jams) retransmises en vidéo, que par ses études. Nous sommes sur Mars (où le derby est un sport professionnel depuis 2128). La planète a commencé à être colonisée à partir de 2062 (dernier vaisseau arrivé en 2111), et l'action commence à la fin du XXIIe siècle. Tout le contexte est exposé dans 16 pages "Pour en savoir plus..." en fin d'album.
Orpheline, notre gamine travaille à la ferme de ses oncle et tante, hygrofermiers. Bricoleuse, elle est capable de réparer le vieux matériel agricole qu'ils utilisent aussi bien que les "patins magnétiques" utilisés dans le hoverderby. Ce qui lui permet d'intégrer l'équipe locale! Le hoverderby? Sur un circuit ovale, deux équipes de 5 patineuses tournent, chacune s'efforçant de "bloquer" le passage à la "jammeuse" adverse, sans la frapper ni l'agripper, mais avec seulement quelques techniques autorisées... Les sessions des différentes "ligues" sont suivies par un public interplanétaire, en temps réel et en permanence!
Très intelligemment, cette bande dessinée nous fait découvrir la "prise de conscience politique", à marche forcée, de Trish et de ses différents réseaux relationnels (familial, amical, scolaire, sportif): ce "sport" est surtout un "moyen de contrôle" de la population par la société commerciale Arex, qui contrôle tout Mars (sinon au-delà), dont l'économie entière, en bonne logique capitaliste, repose sur la rareté de l'eau. Les "hygrofermiers" la recueillent goutte à goutte, et la revendent à Arex. Arex est aussi propriétaire des terres sur lesquelles ces fermiers travaillent, leur louent leur maison, leur outillage... Bref, ils sont débiteurs d'une dette qui ne diminue jamais.
Trish recueille une jeune "martienne native" (non pas une martiate comme elle-même [être humain né sur Mars], mais l'autre acception du terme, une "bestiole" [indigène non-humaine née sur Mars]). Celle-ci lui fera des cadeaux inestimables: des "patins à roulettes" fonctionnant dans la poussière de Mars (ce qui qui permet d'entraîner son équipe vers la victoire), et des informations et moyens concernant l'eau...
Dans les vignettes de la BD, différents "niveaux de texte" permettent de voir que les "réseaux" (vidéo, social...) sont sous surveillance électronique automatique d'Arex, avec alertes par mots-clés : ces réseaux sur lequel nos jeunes bavardent en toute inconscience sont en fait aussi étroitement surveillés que le réseau des cheminées dans les derniers tomes de Harry Potter.
Pour accentuer la ressemblance avec le jeune Luke Skywalker, il ne manque même pas une révélation malveillante sur les parents disparus de notre héroïne. Mais au final, c'est bien en "inversant les règles" et en faisant en sorte que "le peuple" se réapproprie leur derby-aimé à sa manière que Trish parvient à court-circuiter les stratégies savantes de la société Arex. Que la force soit... Oui bon, pardon.
Cette "intégrale" qui prend le temps, dans ses quelque 180 pages dessinées, de développer plusieurs intrigues et arcs narratifs dans l'entourage de Trish représente un album intéressant, avec plusieurs degrés de lecture possibles.
Comme je l'ai dit plus haut, Fanja a présenté récemment cette BD (dans le cadre de mon challenge marsien - merci pour l'idée!). J'ai aussi déniché les billets de Ma lecturothèque, d'Excessif (du blog Le journal de Pok), et celui d'un blog canadien, Sophielit.
Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) me rappelle avoir lu dans Charlie Hebdo certaines des planches regroupées dans ce recueil (et certainement les chroniques habdomadaires post-7 janvier 2015, puisque je n'ai plus jamais raté un numéro depuis). Mais il me semble qu'elles paraissaient plutôt sur toute une colonne qu'en format "planche"en gaufrier de 6 à 8 vignettes comme ici: les pages ont dû être remontées pour la parution chez Dargaud. Pour mémoire, j'ai déjà présenté dans mes "hommages du 7" plusieurs albums de Catherine [Meurisse].
Catherine Meurisse, Scènes de la vie hormonale,
(chronique publiée dans Charlie Hebdo d'octobre 2014 à juillet 2016),
Dargaud, 2016, 78 pages (74 planches)
Il s'agit de petites chroniques où l'auteure se moque, soit d'elle-même (ou de son héroïne), soit de ses interlocuteurs ou -trices. Ou de la vie de couple en général (attentes désynchronisées...).
Certaines planches peuvent faire penser aux thèmes (féminins, forcément féminins) de dessinatrices antérieures: Brétecher, Catherine Beaunez, Florence Cestac. Il ne fait pas toujours bon prendre le "sexe faible" à rebrousse-poil! On y découvre aussi que l'introspection, ça peut avoir du bon, à condition d'éviter de creuser trop profond...
Je vous mets quelques planches à titre de citation (j'ai eu du mal à me limiter à sept, pas plus, pour vous donner envie d'aller découvrir l'intégralité des autres!).
p.25 (pourquoi tant de violence? L'art et la manière?)
p.19 (plusieurs niveaux...)
p.29 (sans commentaire)
p.48 (histoire sans paroles)
p.40 (la 3e vignette figure aussi en page de garde...)
p.69 (comment le prendre?)
p.63 (excellent! Et s'il n'en reste qu'une...)
p.73 (va savoir...)
Oh, allez, je suis monté jusqu'à huit...
L'amour comme l'humour sont parfois un peu vache. A la relecture, j'ai quand même trouvé pas mal de ces chroniquettes douces-amères, souvent plus amères que douces. Enfin, je vous rappelle que mon point de vue est celui d'UN lecteur, hein...
Dommage qu'il n'y en ait pas eu davantage. Mais après tout, rien n'interdit de rêver que Catherine [Meurisse] y revienne un jour!
Bado l'avait présenté en 2016 (avec une planche en plus...). Lisou du blog Les Pipelettes en parlent en a choisi d'autres en 2017. Voir aussi Baz'Art, ou Pages à pages (impossible d'y laisser des commentaires!).
Je (ta loi du cine, "squatter" chez dasola) poursuis mon "survol" de la vaste oeuvre de Jules Verne, sous l'angle "livres ou nouvelles où il est question de bateaux naviguant en mer". Cette fois-ci, après mes deux premiers billets des 18 et 29 juillet 2024, je suis sorti de ma "zone de confort" puisque ce troisième billet (qui ne sera pas le dernier comme je le présumais) aborde des romans que je n'avais, pour certain, lus (?) qu'une seule fois, il y a des décennies, ou bien des oeuvres qui n'étaient tout simplement pas accessibles dans ma jeunesse. Je rappelle que je présente dans cette série des "textes intégraux" et non des versions adaptées ou abrégées pour la jeunesse.
Je commence par présenter trois "10/18" que je possède depuis l'époque où j'acquérais mes derniers Jules Verne en "Livre de Poche". C'est Francis Lacassin qui avait lancé cette édition (à couvertures bleues là où Jack London avait des couvertures oranges), et qui les préface ou postface. L'une des raisons qui a fait que je n'ai pas été au bout de cette collection-là est sans doute l'absence des gravures présentes dans "Le Livre de Poche", peut-être le moindre intérêt des histoires par rapport aux romans "les plus connus", et sans doute enfin l'impression de "m'être fait avoir" avec des doublons.
Le titre L'île à hélice est signifiant: Standard Island, à la surface de laquelle est construite Milliard City, est en soi une structure artificielle naviguante, propulsée par deux hélices, l'une à bâbord et l'autre à tribord. Ses "passagers", qui louent à la société commerciale propriétaire (au capital de 500 millions de dollars) le droit de résider sur ce "paradis flottant" pour milliardaires (américains), sont dix mille (petit personnel compris), inégalement répartis sur ses quelque 27 kilomètres carrés (un ovale de 7 km de long et 5 km de large...). L'île possède aussi deux ports, d'où partent et où accostent les navires de service qui amènent ce qui est nécessaire ou remportent, par exemple, les décédés. Quand l'histoire commence (elle n'est pas précisément datée), l'île navigue depuis deux ans dans le Pacifique, pour que ses milliardaires bénéficient en toute saison d'un climat agréable.
J'ai trouvé que, dans cet ouvrage publié en 1895, Jules Verne se fait plus caustique et moins "romanesque". Les "héros" (presque des anti-héros), ce sont quatre musiciens "du conservatoire" (de Paris), âgés de 27 à 55 ans, qui forment un quatuor à cordes ("Le quatuor concertant", en toute simplicité) et sont partis en tournée aux Etats-Unis pour faire découvrir la musique de chambre aux Américains. Ils se font enlever pour apporter une distraction culturelle aux passagers (on leur signe cependant un beau contrat: un million de dollars chacun pour un an à bord, ça ne se refuse pas!). C'est donc à travers ces témoins assez peu signifiants que nous seront décrits divers incidents ou péripéties durant plus de trois trimestres de croisière dans les îles du Pacifique. L'auteur se positionne comme un observateur extérieur, qui narre avec distance et ironie la vie quotidienne comme les mésaventures de notre quatuor et de leur "société" (collision avec un navire anglais et indemnité extorquée sous la menace des canons d'une escadre anglaise, débarquement intempestif de fauves, cannibalisme évité de justesse, attaque de "sauvages" aux Nouvelles-Hébrides...). Mais finalement, ce qui unit un tel groupement de milliardaires - l'argent - est moins fort que ce qui les sépare et même divise (la religion, et le choix de la destination...). Une lutte de pouvoir digne des Montaigu et des Capulet aboutira à la dislocation de cet univers de privilégiés, tirée à hue et à dia par ses deux moteurs opposés. Malgré ce naufrage, l'amour triomphera...
Je crois que, lorsque j'avais acquis ce titre, j'avais dû le parcourir mais sauter bien des pages de description sans action. Même si j'avais de meilleurs yeux qu'aujourd'hui, la toute petite taille des caractères de mon édition et le manque de gravures faisaient trop de différences en terme de pages indigestes par rapport à mes chers "livres de poche". L'ouvrage comporte une postface de trois pages (en caractères encore plus petits!) par Francis Lacassin, "l'homme aux mille préfaces".
J'ai en tout cas noté avec intérêt que, il y a 130 ans, Jules Verne prévoyait que la population terrestre atteindrait six milliards en 2072 (p.50): il sous-estimait notre prolifération... De la même manière, je ne suis pas sûr que supportent la comparaison avec son île à hélice "nos" plus gros paquebots géants (record en 2024: plus de 360 m de long, jusqu'à 20 ponts superposés, près de 3000 cabines...): nous sommes étriqués dans notre logique "intensive" (entasser le plus grand nombre possible de passagers payants) là où elle s'étendait extensivement... au profit, il est vrai, de "super-privilégiés".
J'expédie rapidement ces Histoires inattendues. Je pense que l'acquisition de ce recueil de nouvelles avait dû encore contribuer à mon abandon de la découverte de "Jules Verne inattendu" dans ces titres "10/18". En effet, j'y avais retrouvé celles déjà découvertes dans Le docteur Ox ou Hier et demain (dont L'Eternel Adam et sa Virginia).
Voyons plutôt (ci-dessous) un troisième livre, plus intéressant même si la mer qui y est mise en avant (et sur laquelle va naviguer un des navires qui y sont cités)... est restée imaginaire jusqu'à nos jours!
Publié en 1905, L'invasion de la mer est le dernier roman vernien dont l'auteur a pu corriger les épreuves imprimées (son manuscrit prévoyait comme titre La mer saharienne). Le roman retrace une expédition géographique d'étude ayant pour objet de préparer la "mise en eau" des chott d'Afrique du Nord (Tunisie et Algérie), un projet réellement étudié (avant d'être abandonné) dans le dernier quart du XIXe s. Lorsqu'il écrit, Jules Verne est bien toujours dans l'anticipation contemporaine puisqu'il imagine que des travaux de génie civil ont effectivement été lancés avant d'être suspendus par la faillite de la "Compagnie franco étrangère" qui menait les projet. Quand le roman commence, un chef rebelle touareg, capturé par les spahis français, s'évade de Gabès alors que le croiseur Chanzy vient d'y arriver pour le déporter. À partir de là, il fera planer une menace sur l'expédition scientifique... jusqu'au cataclysme naturel final.
Réfugiés sur une hauteur sans pratiquement d'eau ni de nourriture, nos héros (Européens) sont secourus par... un aviso de la Marine française (le Benassir, de Tunis), premier à s'aventurer dans la nouvelle mer saharienne.
Si je devais hasarder une hypothèse à laquelle Jules Verne était bien incapable de songer faute d'éléments concrets à l'époque où il rédigeait son oeuvre, je dirais que les infiltrations d'eau résultant des travaux de génie civil qu'il décrit ont pu provoquer une "fracturation hydraulique" de roches chaudes, et par contrecoup une activité sismique cataclysmique... Un peu comme ce qui commence à se produire avec nos interventions "énergiques" en sous-sol (huile ou gaz de schiste, géothermie...) !
Dans ce même volume, ce dernier roman (qui s'y achève p.224) est suivi d'un court texte bien plus ancien, Martin Paz (p.233-309).
Petite parenthèse pour rappeler que Jules Verne avait "les idées de son temps", désormais totalement anachronique (n'est-il pas vrai?), en terme de "racisme" (sinon de chauvinisme) en général et de "judéophobie caricaturale" en particulier. Dans Martin Paz (écrit en 1851, publié en feuilleton en 1851-52, puis en volume en 1875, quelque peu remaniée), qui se déroule au Pérou et plus particulièrement à Lima, Samuel, armateur juif, a sauvé la fillette d'un marquis chilien d'origine espagnole lors d'un naufrage (le San Jose a coulé en vue de Lima), et vend sa main 100 000 piastres (dollars), lorsqu'elle est bonne à marier, à un métis (lui-même riche armateur "parvenu"), rêvant de briser la morgue espagnole. Cependant, un beau et jeune indien (Martin Paz) est amoureux d'elle, tandis que son père (Samba) rêve d'en faire le libérateur des Indiens. Samuel a vendu d'un côté aux révoltés les armes transportées par sa goélette Annonciation, et de l'autre le secret de la révolte aux autorités péruviennes. La révolte échouera et les amoureux (amour impossible!) mourront dans une pirogue précipitée dans une cataracte...
Cette édition "10/18" est précédée d'une préface rédigée par Léon Blum en 1905 (après la mort de Jules Verne) pour L'invasion de la mer, et d'une introduction de Francis Lacassin justifiant l'association des deux oeuvres séparées par une carrière de plus d'un demi-siècle.
Curieusement, je n'avais pas noté dans ces trois volumes leurs dates d'acquisition. Il faudrait que je retrouve mes vieux catalogues à grands feuillets simples à petits carreaux, tapés à la machine à une époque où j'ignorais tout de l'informatique et des bases de données. Je me rappelle qu'un de mes jeunes cousins m'avait épaté en me montrant dans les années 1980 son catalogue d'ouvrages de SF (dont je connaissais moi-même plusieurs), géré par ordinateur. Mais son père était informaticien, et le mien prof de Sciences Humaines...
Je sais en tout cas que c'est un thème estival sur les "robinsonnades" dans le système de prêt de livres de l'AMAP dont je fais partie qui, il y a quelques années (2019!) m'avait donné l'occasion d'acheter (oui, d'occasion!) et d'y mettre à disposition L'Oncle Robinson... mais je l'avais seulement parcouru en diagonale avant sa mise en circulation. L'ayant récupéré récemment, j'ai enfin pris le temps de le lire. Il s'agit d'une sorte de "brouillon" de L'île mystérieuse. Le thème du récit (aventures d'une famille, et d'abord d'une mère et de ses trois jeunes enfants, soutenus par un matelot dévoué - c'est lui, "l'oncle Robinson" -, échoués sur une île après une mutinerie à bord du Vankouver, trois-mâts canadien de 500 tonneaux parti d'Asie vers San Francisco) n'a pas été accepté "tel quel" par Hetzel en 1870. Jules Verne a donc changé son fusil d'épaule et réemployé une bonne partie des péripéties, laissant ce manuscrit-là inachevé. C'est seulement en 1991 qu'il a été publié (il n'était donc pas disponible dans ma jeunesse!).
J'ai découvert à cette occasion l'existence de "continuations" de Jules Verne par David Petit-Quénivet (en 2021 et 2023), un auteur contemporain breton, dans ce qu'on appellerait des "fan fictions" si elles concernaient des "oeuvres pour la jeunesse" de type Harry Potter ou... des manga!
J'avais repéré Les forceurs de blocus grâce à plusieurs blogs. C'est plutôt une nouvelle qu'un roman, rédigée et publiée en feuilleton en 1865, reprise avec quelques variantes en volumes en 1871. Dans mon édition "texte intégral" (Librio 2 euros, 120 pages), le texte de Jules Verne s'arrête p.89, et il s'agit clairement d'une édition destinée aux "scolaires" avec son "dossier Librio+" (Guerre de Sécession et esclavage...). Le Delphin est mis à flot le 3 décembre 1862. Ce navire de quinze cents tonneaux à coque d'acier, muni de deux hélices, est conçu comme une spéculation par ses armateurs de Glasgow (Ecosse): il s'agit d'aller livrer à bon prix munitions de guerre, vivres et habillement au Sud, et de revenir du voyage avec le chargement de coton brut dont les manufacturiers de Grande-Bretagne ont désespérément besoin. Mais parmi l'équipage embarquera un couple improbable d'aventuriers, avec un hercule qui est tout sauf marin et le travestissement d'un jeune mousse qui ne résistera pas longtemps à la perspicacité du jeune et hardi capitaine... Enfin, l'amour sera au rendez-vous dès le retour à bon port, "mission accomplie".
Moi qui fais partie des lecteurs capables d'avaler sans sourciller des "pavés" de 650 pages et plus, j'avoue avoir un peu tendance à considérer de haut les petits "livrets" d'une centaine de pages commercialisés avec un "prix d'appel" attractif, en neuf, sur leur couverture (ici "Folio 2 euros"). Mais bon, je ne vais pas me révolter pour autant (d'autant moins si je les achète d'occasion), laissons cela à d'autres. Justement, Les révoltés de la Bounty raconte sous la plume de Jules Verne (?) la mutinerie aujourd'hui bien connue par de nombreux autres récits. Cette nouvelle se termine p.45, tandis que Maître Zacharius(non annoncé en couverture ni sur la tranche du livre!) va de la page 49 à la page 111. Jules Verne a acheté 300 francs-or le manuscrit d'un autre auteur avec qui il avait collaboré sur un ouvrage de vulgarisation, et l'a "relu et corrigé" (?) avant de le publier sous son propre nom, en 1879, pour compléter un volume d'Hetzel. Mon édition n'a pas pris la peine de signaler les différences avec le texte original de Gabriel Marcel. Je n'ai rien appris là-dedans que je ne sache déjà sur l'histoire de la/du Bounty et des différentes composantes de son équipage (je venais de lire Les révoltés de la Bounty: l'Odyssée de la Bounty de C. Nordhoff et J.N. Hall [non chroniqué], après d'autres livres ou d'autres films lus ou vus de longue date). Bon, malgré tout, c'est tout de même une nouvelle signée Jules Verne...
Un drame au Mexique: je rajoute pour mémoire les quelques dizaines de pages de cette nouvelle de jeunesse, publiée en 1850 sous le titre Les débuts de la marine mexicaine dans le Musée des familles (qui, vérification faite et contrairement à ce que je pensais, n'a jamais appartenu à Hetzel), retravaillée par Jules Verne en 1876 en vue de sa publication en volume pour compléter (p.341-368) celui titré Michel Strogoff (oeuvre où il n'est de navigation que fluviale ou sur le lac Baïkal). Dans Un drame au Mexique, que je n'avais jamais lu jusqu'à aujourd'hui (je dis bien: aujourd'hui!), nous sommes en octobre 1825. L'Asia, vaisseau de haut bord, et La Constanzia, brick de huit canons, ont quitté l'Espagne depuis plus de six mois à destination des Iles de la Sonde. Les équipages se mutinent avec l'idée de "revendre" les navires dont ils viennent de s'emparer à la récente Confédération du Mexique, tout juste indépendante mais dépourvue de marine pour se défendre contre les Espagnols, et rejoignent le port d'Acapulco pour cela. De là, les deux principaux mutins, dont l'assassin d'un des capitaines, entament par voie terrestre un périple vers Mexico (siège du gouvernement mexicain, qui doit finaliser le marché). Des vengeurs leur barreront la route.
Edit du 09/04/2025: je viens tout juste de découvrir qu'une édition en texte intégral, téléchargé et annoté par une blogueuse (Erwelyn), est disponible sur son blog.
Finalement, j'ai encore à ma disposition un ensemble hétéroclite de livres (achetés très récemment voire empruntés en bibliothèque sans que j'aie eu le temps de les lire...), qui devra donner lieu à un ultime billet "Jules Verne maritime" en septembre!
PS du 04/09/2024: je viens de retrouver et valider le commentaire d'Aifelle du 15 août. Mes excuses aux abonné(e)s du "blog de dasola" qui, comme elle, avaient reçu une notification largement prématurée de parution du présent billet par suite d'une mauvaise manip' de ma part!
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