Nuits de princes - Joseph Kessel
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Aujourd'hui, c'est avec un livre qui aura cent ans l'an prochain que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vais traiter le thème d'octobre du challenge de Cléanthe Escapades en Europe - Voyages dans les littératures européennes (saison 2), "Migrations & déplacements". Je peux donc aussi l'inscrire au challenge "2026 sera classique aussi!" organisé par Nathalie.
Joseph Kessel, Nuits de princes, René Julliard (copyright 1953), Presse Pocket N°715 (1969),
256 pages, EO 1927
Je possède ce livre dans ma pochothèque depuis 1983, mais ne l'avais certainement plus relu depuis au moins deux décennies. Le "préambule" date, je suppose de 1953, puisque Joseph Kessel y explique avoir remanié son texte de 1927 pour une nouvelle édition. Ces deux petites pages ont manifestement inspiré le texte de la 4e de couv' de mon édition [ci-dessous: merci dasola pour la photo nette!]. Ce qui pose le contexte du livre: des centaines de milliers [d'hommes et de femmes] que la révolution russe chassa vers l'Ouest, et principalement vers la France... Joseph Kessel les a cotoyés. Et cette fréquentation, comme celle de la plupart des "personnages" qu'il a cotoyés au cours de ses reportages et plus largement de son existence de grand voyageur, lui donné une connaissance quasi-sociologique du milieu dans lequel il a injecté une trame romanesque et une intrigue autour de son héroïne.
Le début du livre (de sa première partie, en fait) m'a rappelé de lointains souvenirs de Balzac (ce n'est sans doute pas innocent?) commençant un roman par une description de pension de famille (la maison Vauquer dans Le père Goriot): cette première partie est titrée La pension Mesureux. Nous sommes "à la fin de l'année 1924", à Passy (partie nord du 16e arrondissement de Paris, pour qui l'ignore). Peu après que la guerre commencée en 1914 eût pris fin, Mlle Mesureux voit progressivement et non sans inquiétude son ancienne clientèle de personnes âgées (rentières?) se tarir (partir au cimetière sans être remplacée). Un jour, alors que la moitié de la maison est vide, se présente un trentenaire d'origine étrangère, Maxime Chouvaloff. profession: Docteur en médecine, actuellement chauffeur [de taxi]. Pièce d'identité: passeport de la Société des nations. "Oh c'est bien simple, madame, répondit-il avec un sourire auquel les yeux n'avaient point de part, comme nous ne voulions plus de notre pays tel qu'il est, il n'a pas voulu de nous tels que nous sommes. Alors nous n'appartenons à personne, donc à tout le monde, donc à Genève" (p.14). Bientôt, ils furent trois, puis cinq, puis dix, et enfin toutes les places vacantes dans la pension... Jusqu'à oser demander à célébrer "leur" Nouvel an russe, le 13 janvier (1925, je suppose).
Petits points d'Histoire: le "passeport Nansen" fut mis en place en juillet 1922 (mais imaginé dès 1921), pour les réfugiés apatrides, à l'instigation de l'explorateur norvégien Fridtjof Nansen, qui s'est beaucoup investi dans le problème du rapatriement des prisonniers de guerre bloqués en Russie en proie à la guerre civile avant de devenir le premier "Haut-commissaire pour les réfugiés" de la SDN. Le décret soviétique du 15 décembre 1921 sur la déchéance de citoyenneté des Russes à l'étranger visait différentes catégories d'exilés (avant décembre 1917, avant décembre 1921, ou après...). Enfin, c'est seulement en 1928 que sera mis en place le "Franc Poincaré", stabilisé à 20% de la valeur du franc-or d'avant-guerre (mais qui souffrira vite de la crise économique de 1929).
Revenons à notre nouvel an, occasion de découvrir certains des futurs protagonistes: l'organisateur, le jeune prince caucasien Fédor Achkeliani. Le jeune et souffreteux Vassia Borkoff (19 ans) et son père Alexeï, journaliste (il gagne 1000 francs par mois comme rédacteur d'un journal en russe, l'équivalent de 120 anciens roubles, lui qui gagnait 60 000 roubles par an à la tête d'un grand journal en Russie). Les soeurs Hélène (Léna) et Nathalie (Natacha, l'aînée) Borissovna. Anton Ivanitch Irtych, qui était le propriétaire de la plus grosse usine d'aviation à Moscou pendant la guerre, ancien moujik ayant commencé comme contremaître. En France, il vient d'obtenir un contrat pour retirer les métaux des terrains abimés par la guerre, dans le Nord. Le Juif Samuel Yakovlevitch, violoniste. Et Chouvaloff bien sûr. Alors qu'Hélène se rend (charitablement) au chevet de Vassia, les autres vont poursuivre la fête au restaurant où joue Samuel.
Au Samovar, le portier est un ancien amiral. Un autre prince quadragénaire joue les danseurs pour dames. On y vend aux clients (300 F) des poupées semblables à celles que fabriquent pour vivre Hélène et sa soeur (elles leur sont achetées 100 F). Des femmes d'origines diverses forment un choeur. À l'issue de la fête, pendant qu'Helena annonce ses fiançailles avec Vassia, Fédor, qui y a dilapidé en vins, chansons et danses ses ultimes ressources, part comme simple ouvrier pour Anton, qui, plus tôt dans la soirée, alors que le jeune prince disposait encore de 4000 F, lui avait proposé une association (p.61).
Le reste du roman tourne essentiellement autour d'Hélène. Pour son premier amant, Fédor, qui a eu un accident de cheval le jour même où elle lui a cédé, elle va devoir trouver un nouvel emploi afin de payer son séjour dans la clinique où elle l'a fait admettre: chanter en costume tzigane au Samovar. Mais le gros de sa tâche consiste à "pousser à la consommation" de bouteilles de champagne par les clients, sans boire elle-même (on ne parle cependant pas de prostitution ni d'amours tarifées). Vassia, qu'elle a bien sûr abandonné, meurt.
La seconde partie du livre (p.111) est consacrée à la vie d'Helène dans l'univers de "Pigal". Dans les différents cabarets et restaurants, se côtoient anciens officiers, cosaques, tziganes, princes... comme cuisinier, danseur, musicien, chanteur, chauffeur... Après la nuit de travail avec la clientèle, ils se retrouvent "entre eux" pour boire, oublier... Hélène a un tel dégoût de sa vie qu'elle sombre dans la boisson, se laisse séduire par un écrivain qui se nourrit des mots des personnes qu'il fréquente (tiens, tiens...) tout en restant indifférent à elle(s) et à ce qui n'est pas son oeuvre. Il la quittera en toute innocence afin de préparer son prochain livre.
Finalement, c'est Anton Irtych, redevenu riche, qui sortira Hélène du gouffre en lui proposant le mariage, maintenant que son orgueil à elle a été bridé par la vie. Il est frappant de constater que plusieurs de ces déracinés partiront isolément vers un nouvel exil, cette fois-ci en Afrique (alors colonisée par la vieille Europe): Fédor engagé dans la Légion étrangère, Maxime pour y exercer comme médecin sous contrat de cinq ans (sa licence de taxi lui ayant été retirée à cause de Fédor), et l'ancien moujik sibérien tout disposé à offrir à son épouse le refuge d'une grande exploitation (il se fait fort d'en tirer un revenu) sans un visage blanc à des centaines de verstes à la ronde.
Joseph Kessel a été élu à l'Académie française le 22 novembre 1962.
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