Travail - Emile Zola
De même que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) n'ai pas lu toute la saga Kingsbridge de Ken Follet avant de me lancer dans un autre de ses cycles, de même j'ai provisoirement abandonné ma relecture des Rougon-Macquart de Zola pour découvrir une de ses oeuvres que je n'avais encore jamais lue, un des composants de ses Quatre évangiles restés inachevés. Travail dont il sera question ici s'inscrit comme la suite de Fécondité (que je n'ai pas lu) et précède Vérité (idem). Quant à Justice, la mort prématurée de l'écrivain l'a laissé à l'état d'ébauche...
Travail a été réédité récemment (avril 2026) en Folio classique (800 pages), mais ce n'est pas l'édition que j'ai lue... (celle ci devait être ce que l'on appelle une "réimpression anastatique").
Emile Zola, Travail (Les quatre évangiles, tome 3), L'Harmattan, 1993, coll. les Introuvables, 666 pages
Après Les Rougon-Macquart achevés en 1993, Zola a entamé un nouveau cycle nommé Les trois villes (Lourdes, Rome et Paris, publiées de 1894 à 1898), avec comme héros principal un abbé nommé Pierre Froment (qui finit par perdre la foi - je n'ai pas lu ce cycle). Dès 1898, Zola se lance dans la rédaction d'un cycle complémentaire (Les quatre évangiles), bâtis autour des fils de Pierre et Marie Froment. Comme dit plus haut, Travail est le deuxième de cette série.
Luc Froment, jeune ingénieur, revient dans la ville (fictive) de Beauclair à l'invitation de son ami Jordan (propriétaire d'un haut-fourneau qui vient de perdre son vieux directeur). Une terrible grève de deux mois dans les aciéries Qurignon, la principale industrie de la ville (L'Abîme emploie un millier d'ouvriers sur 6000 habitants), a manqué de ruiner le pays. Luc assiste à la sortie des ouvriers, paye en poche. Et l'un d'eux (Ragu) est guetté par une jeune femme (Josine) dont il s'est lassé et qu'il a mise à la porte de chez lui/chez eux avec son jeune frère (Nanet). Les pas de Luc le promènent en ville, où les commerçants sont plus ou moins bienveillants envers les familles désargentées... Un vol de pain commis par Nanet m'a fait songer (c'est voulu, je suppose) à Jean Valjean... Là, la boulangère affirme le lui avoir donné. Bref, en quelques dizaines de pages, toute la ville est "croquée": ouvriers, bourgeois, commerçants, notables, entrepreneurs (tant "directeur d'usine" que simple "financeur")... Que va faire Luc? Susciter un concurrent sérieux aux aciéries Qurignon (Jordan rêve d'un haut-fourneau électrique!), en imaginant, à terme, une sorte de coopérative où l'outil de production appartiendrait aux travailleurs et non au capital.
Différents thèmes s'enchevêtrent autour de cette "vision" à la fois très documentée sur le travail du fer (certains passages m'ont fait songer au roman de Jules Verne Les 500 millions de la Begum, qui décrit aussi une aciérie moderne du XIXe s.) et qui porte une "utopie" socio-politico-économique. Là, c'est à l'oeuvre (réelle) du chef d'entreprise Jean-Baptiste Godin (fondateur du "Familistère de Guise", à l'intention des ouvriers de son usine qu'il a fini par leur léguer sous forme d'une coopérative) que le résultat de ce que Luc Froment entreprend m'a fait songer. L'histoire se déroule sur plusieurs décennies. Je pense que l'auteur a dû aussi glisser dans cette oeuvre certains aspects susceptibles de le toucher personnellement: le "polyamour" et son corollaire, les amours dissimulés, les joies de la paternité... Mais aussi le "travail de production" de l'écrivain à la tâche (je sais que Zola avait fait mettre comme devise dans son "cabinet de travail": "nulla dies sine linea" [pas de jour sans une seule ligne] - je ne me souviens plus si nous l'avions vue à Médan!)!
J'extrais une citation sur "le travail", par l'inventeur philanthrope qui finance l'oeuvre de Luc tout en effectuant de très longues recherches en vue de mettre au point un haut-fourneau nécessitant moins de travail physique de la part des ouvriers (p.327): "Le travail! Le travail! continua Jordan, il n'est pas d'autre force. Quand on a mis sa foi dans le travail, on est invincible. Et cela est si aisé, de créer un monde: il suffit, chaque matin, de se remettre à la besogne, d'ajouter une pierre aux pierres du monument déjà posées, de le monter aussi haut que la vie le permet, sans hâte, par l'emploi méthodiques énergies physiques et intellectuelles dont on dispose. Pourquoi douterions-nous de demain, puisque c'est nous qui le faisons, grâce à notre travail d'aujourd'hui? Tout ce que notre travail ensemence, c'est demain qui nous le donne... Ah! Travail sacré, travail créateur et sauveur, qui est ma vie, mon unique raison de vivre!".
Je pense que, pour Zola, cela recouvrait aussi son propre travail d'écrivain...
En contrepoint, voici une autre citation, virulente, à propos du "capitalisme" (p.111 - on sent que Zola connaît son Marx!): "silencieux, Luc sentit son coeur battre. C'était bien cela, le salariat, le capital qui exploitait le travail des autres. Il avançait cinq francs, en faisait produire sept par l'ouvrier, et mangeait les deux francs. Encore ce Delaveau travaillait-il, risquait-il son cerveau et ses muscles; mais ce Boisgelin, qui n'avait jamais oeuvré, de quel droit vivait-il, mangeait-il, dans un tel luxe?".
Je dois dire que Zola... fait du Zola. Des descriptions, et du manichéisme: les bons restent bons, et les cons... restent cons! Pour que l'utopie naisse, persévérance et constance sont nécessaire (Luc, comme Job...?). Dans le "nouveau monde" qui a fini par émerger après bien des difficultés, la coopération a pris le pas sur la concurrence, les "parasites" (intermédiaires, rentiers...) ont perdu leur pouvoir, les jeunes enfants des ouvriers, des bourgeois, des commerçants, des paysans... ont fini par faire souche ensemble. Luc peut mourir en paix. "L'oeuvre était faite, la Cité était fondée. Et Luc expira, entra dans le torrent d'universel amour, d'éternelle vie" (page... 666!).
Ouf, j'ai réussi à publier ce billet avant le 22 septembre 2026 à minuit, date-butoir fixée par Sibylline pour son challenge Les pavés de l'été 2026! Et du coup, mon billet participe également aux Epais de l'été 2026, ainsi qu'au challenge 2026 sera classique aussi! organisé par Nathalie.
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Je n'ai pas trouvé beaucoup de blogs ayant évoqué Travail. Je peux tout de même citer Le jardin de Natiora et Des livres et nous.
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Anecdote: je me suis acheté récemment le "Que sais-je?" de Dominique Meda titré Le travail (8e édition mise à jour, mai 2026) avec vaguement l'idée d'en parler dans ce même billet (pas eu le temps!). En tout cas, j'avais l'habitude de lire dans certains livres un Avertissement contre le photocopillage. Pour la première fois, j'ai découvert le texte que je vous recopie ci-après:
"Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d'entraînement de systèmes d'intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l'article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790."
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