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19 novembre 2022

L'appartement de la rue Henri-Robert - Jean-François Berthier

Le livre que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) chronique aujourd'hui met en avant une unité de lieu à défaut d'une unité de temps. L'appartement de la rue Henri-Robert qui donne son titre à l'ouvrage est ce qui relie entre elles six nouvelles. J'ai commandé cet ouvrage à ma librairie de quartier, et l'ai reçu en moins d'une semaine.

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L'appartement de la rue Henri-Robert, éd. Le temps qu'il fait, 2022, 91 pages

La première nouvelle, La fin d'une légende, se présente comme un témoignage de première main sur une héroïne historique. J'ai apprécié la mise en avant d'un phénomène de rapprochement de personnes de classes sociales différentes "dans la vraie vie", à partir du moment où elles fréquentent, hors de chez elles, un endroit où les rassemble un intérêt commun. 

La fin d'un combat (oui, en fait, chaque nouvelle commence par La fin...) m'a bien évidemment évoqué telle ou telle des nouvelles du recueil Le silence de la mer de Vercors, de par la période traitée (l'Occupation).

J'avoue: la conclusion de la troisième nouvelle, La fin d'une illusion, je ne l'avais pas vue venir. Elle se déroule en 1968.

La fin d'un aveu (la quatrième) est l'une des deux plus longues. Comme chacune, c'est un "récit à la première personne", et cette fois-ci l'héroïne occupe l'appartement du titre dans un cadre de type B&B (une semaine de vacances).

Même si on ne peut pas dire qu'il s'agit d'histoires gaies, j'ai trouvé la cinquième nouvelle (La fin de l'espoir) particulièrement triste: comment "la société" se permet de se mettre en travers d'un élan de rapprochement entre deux personnes (au motif de ce qu'on appelle un "délit de solidarité"?).

Je me suis quelque peu identifié au narrateur de la sixième et dernière nouvelle (La fin du désir?). C'est vrai qu'adolescent, je rêvais d'habiter un jour un appartement pas loin de là (dans l'Ile de la Cité - place Dauphine, comme Yves Montand!). Mais surtout, je me reconnais dans le fait de recopier dans un cahier les phrases des livres qui m'ont le plus touché... depuis des décennies. Et le livre finit comme dans le souvenir évoqué en introduction, par une visite de l'appartement lié à Madame Roland.

Tout n'est-il qu'imagination (au-delà de toute remarque sur la mémoire qui trahit), ou bien a-t-il dans telle ou telle nouvelle quelque élément autobiographique? Il faudra que je le demande à l'auteur, en même temos qu'une dédicace, la prochaine fois que je le croiserai. Car, oui, je ne vous l'ai pas encore dit, je connais l'auteur (qui m'avait annoncé la parution imminente de l'ouvrage), et cette chronique pourrait donc figurer sous un intitulé "copinage" si nous étions dans un titre de presse...

17 novembre 2022

L'illusion du mal - Piergiorgio Pulixi

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Après L'île des âmes qui m'avait beaucoup plu et qui se passait exclusivement en Sardaigne, j'ai eu le plaisir de retrouver les deux enquêtrices Eva Croce et Mara Rais dans L'illusion du mal (Edition Gallmeister, 600 pages haletantes). Les deux femmes aux personnalités très différentes vont devoir affronter un personnage déterminé qui va être surnommé le Dentiste. Un individu grimé enlève un homme accusé de pédophilie mais qui n'a jamais été condamné. Dans une vidéo qui devient rapidement virale intitulée "La loi, c'est toi", le kidnappeur demande à ceux qui sont connectés de voter pour ou contre la mort de l'homme qu'il a enlevé et à qui il a arraché toutes les dents. Vito Strega (sorcière en italien), un criminologue milanais de renom, va prêter main-forte aux deux femmes. L'enquête se déroule entre Cagliari en Sardaigne et Milan en Italie. Un deuxième enlèvement a lieu, il s'agit cette fois-ci d'une présentatrice d'une émission de télévision racoleuse. Pour elle, le jugement du public sera un peu plus clément que le précédent. Au fur et à mesure que l'enquête avance, on apprend qu'il y a plusieurs Dentistes. Quand un premier est abattu, un deuxième prend le relais. Je ne vous dirais rien de plus sur l'histoire qui est divisée en très courts chapitres. J'aurais grand plaisir à retrouver Eva et Mara, des inspectrices douées et attachantes ainsi que Vito Strega dans le roman suivant de Piergorgio Pulixi. Enfin, j'espère qu'il y en aura un traduit en français (il semble qu'il y en ait encore beaucoup en italien). Le titre original du roman en italien est "Un colpo al cuore" qui est le titre d'une chanson de Mina (je ne connaissais pas cette chanteuse italienne). Le Dentiste écoute cette chanson quand il torture ses victimes. Lire les billets de Pierre Faverolle et Jostein

14 novembre 2022

Couleurs de l'incendie - Clovis Cornillac

Je n'ai pas lu la trilogie de Pierre Lemaitre dont Couleurs de l'incendie est le deuxième volet. Après Au revoir là-haut réalisé par Albert Dupontel, c'est Clovis Cornillac qui a réalisé Couleurs de l'incendie. Pierre Lemaitre a écrit l'adaptation et les dialogues de son propre roman. Le film débute en 1927 par des obsèques, celles de Marcel Péricourt, père de Madeleine (Léa Drucker), héritière de la banque fondée par son père. Ce même jour, une tragédie frappe Madeleine: son fils Paul, âgé d'environ 10 ans, se jette du haut d'une fenêtre de l'hôtel particulier familial. Il atterrit sur le cercueil de son grand-père. Cette chute le laisse hémiplégique des membres inférieurs. Devenue riche par héritage, Madeleine ne va pas en profiter longtemps, à cause de Gustave Joubert (amoureux de Madeleine sans que cela soit réciproque), devenu président de la banque. On se rend compte que c'est un  vrai "salaud" qui ambitionne de voler par ruse l'héritage de Madeleine et de Paul. Charles Péricourt (Olivier Gourmet), l'oncle de Madeleine, homme politique en vue, va s'allier à Joubert aux dépens de sa nièce. Charles est obnubilé par le besoin de récupérer de l'argent pour que ses deux filles fassent de beaux mariages. Et André Delcourt (Jérémy Lopez), l'ancien précepteur de Paul dont on découvre les penchants peu avouables, devient (grâce à Madeleine) journaliste dans un journal qui va soutenir les actions de Joubert. A partir de là, Madeleine a l'idée d'une vengeance contre les trois hommes. Elle se fait aider dans son entreprise par Lucien Dupré (Clovis Cornillac), l'ancien chauffeur de Marcel Péricourt. Pendant que les années passent, Paul grandit et devient un jeune homme amoureux de la voix d'une cantatrice (Fanny Ardant) dont il écoute les disques 78 tours. Cela va emmener la famille jusqu'à Berlin en 1934. Je ne vous dévoilerai rien d'autre du plan échafaudé par Madeleine pour se venger. Comme Pascale l'écrit, le film manque d'émotion mais cela ne m'a pas gênée. Et puis les relations entre Paul et sa nounou et celles entre Paul et la cantatrice m'ont émue. Un film de plus de deux heures qui se laisse voir agréablement. Lire les billets de Selenie et Henri Golant

11 novembre 2022

Le cabaret de la belle femme / Les croix de bois - Roland Dorgelès

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Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) voulais présenter, à l'occasion du 11-Novembre, deux livres de Roland Dorgelès sur cette guerre de [19]14-18 désormais tellement lointaine que les humains déjà nés lorsqu'elle se déroulait se font de plus en plus rares... Les deux titres sont éligibles au challenge "2022 en classiques" (co-organisé par Nathalie et Blandine), même si Le cabaret de la belle femme bénéficie, en 2022, d'infiniment moins de notoriété que Les croix de bois pour le(s)quel(les) le grand public connaît encore Roland Dorgelès. Je ré-émets la même hypothèse que j'avais mise dans un billet précédent: peut-être faudra-t-il encore attendre 18 ans avant que le passage dans le domaine public entraîne des rééditions de ses titres moins susceptibles de générer de grosses ventes... Je l'inscris aussi pour le Challenge Première Guerre mondiale 2022 - De 14-18 à nous organisé par Blandine seule pour la 6ème année (il lui tient à coeur!).

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Le Livre de Poche (N°189-190 et 92). Mes deux volumes ont tous deux été imprimés en 1969.

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Je commence par le plus mince (248 pages), qui est aussi le moins connu des deux titres. Le cabaret de la belle femme contient un copyright 1928 chez Albin Michel (en "édition définitive"?), je ne saurai pas dire en quelle année il a été publié pour la première fois. Ce livre-là, je ne l'avais jamais lu "de ma vie", ni même n'avait eu l'occasion de le feuilleter (avc sa couverture "vieillotte" et datée, je ne sais pas si ce N°92 de la collection Le livre de Poche avait connu ou non un succès de librairie à l'époque de sa sortie? Il n'a jamais figuré en tout cas dans les pochothèques des "maisons de famille" que j'écumais pour y glaner de quoi lire durant mes vacances d'enfant puis d'adolescent (prolongé...). Je me le suis offert il y a quelques semaines après être tombé dessus dans une bouquinerie. Les 11 premiers chapitres peuvent apparaître comme des "nouvelles "plus ou moins indépendantes, ayant pour thématique la guerre de 14-18. Dans ce "récit à la première personne", l'auteur dit "nous" avant de passer au "je". Il se positionne comme un  témoin, qui décrit, qui "capte" les conversations entre "camarades". La nouvelle qui donne son nom au recueil arrive alors que les "désillusions" de la vie en campagne ont déjà commencé à être exposées. Dorgelès nous croque des personnages: le principal semble Lousteau, qui peut faire songer aux troupiers de Courteline (jusqu'à finir en apothéose?). Les épisodes alternent entre vie dans les tranchées et "repos" à l'arrière. Si tragique que puisse être la guerre, Dorgelès arrive à en mettre en exergue certains éléments comiques. D'autres pages peuvent décrire des guerriers rappelant le Capitaine Conan de Vercel (Cadinot). Les officiers supérieurs (jusqu'au général inclus) en prennent parfois pour leur grade (si je puis dire). D'ailleurs, les trois derniers chapitres sont présentés comme ayant été rédigés pour faire partie des Croix de Bois, mais (auto-)censurés. Je cite: "ces trois chapitres, qui figuraient dans la première version des Croix de bois, ne furent pas maintenus dans la version définitive. Le lecteur comprendra qu'il était difficile à l'auteur, alors simple caporal, de présenter quelques-unes de ces pages au visa de la censure militaire." Précisons encore qu'il en existe une édition plus récente (1979) avec une autre couverture. Ce bouquin-là, je vais me le garder pour moi dans une pile, pour pouvoir le relire à volonté, l'an prochain ou dans 10 ou 20 ans... 

J'ai trouvé quelques mots concernant ce livre sur le blog littéraire de Jean-Louis Le Breton (dernier billet en 2019). 

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Celui-ci, je me l'étais acheté en novembre 1985 (alors que le film Les croix de bois de 1932 était passé à la télévision le 11 novembre, d'après ce que j'avais marqué dans mon exemplaire). Le livre compte 475 pages, mais il est imprimé en corps plus gros. Il est divisé en 17 chapitres (il aurait donc dû y en avoir 20?). L'aspect "témoignage vécu apparaît tout à fait crédible. Je relèverai entre autre le "besoin" de partager ce qui a été vécu, mais uniquement avec les "frères d'armes", ceux qui peuvent "comprendre" et apprécier. p.253: "Au comptoir, dans un tumulte, les camarades parlaient interminablement de la tranchée: il n'y a que le soldat qui écoute sans lassitude les histoires de soldats. La bouche déjà gonflée de la réplique traditionnelle: c'est comme moi, figure-toi...", ils s'entendaient l'un l'autre, sans chercher à comprendre, et pensant seulement à placer leur récit." Je relèverai encore le constat grandiloquent, p.326: "Au secours! Au secours! On assassine des hommes!" (p.326). On lit des descriptions de massacres (inutiles, vus à hauteur de soldats qui se font tuer par les obus, faucher par les mitrailleuses...). Une compagnie massacrée pour quelques centaines de mètres "gagnés" (jusqu'à la prochaine contre-offensive ennemie), quelle utilité, peut-on penser aujourd'hui. Alors même que l'on sait maintenant que "le soldat" de 14 tiendra toujours, tant que l'industrie a encore assez de matières premières pour produire du matériel de guerre, de la main-doeuvre pour faire tourner les machines... malgré blocus d'un côté (contre les Allemands), guerre sous-marine à outrance de l'autre (contre les Alliés)... La question, vue de l'état-major pour renseigner le politique, n'était pas tant de savoir "comment vaincre l'ennemi" que "comment ne pas se faire vaincre soi-même"... 

Voici ce que j'ai trouvé sur la blogosphère: Isabelle du blog Ribambelle d'histoires, une lecture commune proposée par Blandine, un billet comparatif sur le blog Cercle des chamailleurs (dernier billet, d'ailleurs, en 2018), ou encore un article d'Elizabeth Bennet du blog Ars Legendi.

J'ai appris en rédigeant ma chronique qu'une BD avait été tirée des Croix de Bois, en 2020. Je ne l'ai pas lue (pas encore).

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Au final, à un siècle de distance, je trouve que ces deux livres rendaient bien justice (dès 1919) à ce que les héros morts ont gagné à cette guerre et aux sacrifices qu'elle a coûté: rien à titre individuel, et pour le pays (ou même pour notre Europe!), collectivement, des millions de morts. Aujourd'hui, la préoccupation de nos états-majors est de "réarmer le moral de la Nation" (à coup de soutien à la publication de bandes dessinées patriotiques!), tout en préparant l'opinion publique au fait que, en cas de "guerre de haute intensité", les morts français (de militaires professionnels) ne se compteront pas (plus) en dizaines comme cela pouvait être le cas lors des "opérations extérieures" de ces dernières décennies, mais en centaines, voire en milliers d'hommes. 

8 novembre 2022

Le serment de Pamfir - Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk

Comme Pascale, j'ai été enthousiasmée par ce long-métrage très maîtrisé du réalisateur (il n'avait réalisé précédemment que quatre court-métrages  et un documentaire). Ce film a été réalisé avant la guerre en Ukraine de 2022. Leonid surnommé Pamfir (Pierre), un Ukrainien qui vit dans une région à la frontière avec la Roumanie, revient auprès de sa femme Olena et de son fils Nazar après plusieurs mois d'absence. Il a travaillé en Pologne. Quand il revient, le carnaval de Malanka se prépare. C'est une fête païenne ukrainienne (mais aussi russe et biélorusse) où les hommes se déguisent en boucs, ours, loups. Nazar est un post adolescent perturbé du fait de la longue absence de son père. Il ne sait pas obéir. Après un office religieux, Nasar met le feu à l'église du village. Malgré ce que son fils a fait, Pamfir ne lui en veut pas et il promet au prêtre orthodoxe de rembourser les dégâts. La somme à rembourser est énorme et il n'a pas assez d'argent. C'est pourquoi il décide de renouer avec son ancien "métier" de contrebandier. Il y a une belle séquence où l'on voit quatre hommes dont Pamfir courir à travers une forêt hivernale dans les tons gris tout comme le ciel bas. Les routes sont gadouilleuses. Il y a un très beau travail sur l'image. Pamfir, lui, va tomber dans les griffes du mafieux du coin, un certain Oreste qui contrôle tout ce qui concerne la contrebande. Le sacrifice du père pour sauver son fils est magnifique. On ne peut pas oublier le dernier plan du film. Il faut noter l'interprétation remarquable de l'acteur principal Oleksandr Yatsentyuk. Un film hautement recommandable.

7 novembre 2022

Bidoche - Fabrice Nicolino

Je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vous présente aujourd'hui un cinquième livre de Fabrice Nicolino, que j'ai acheté récemment. Bidoche est par contre un livre déjà ancien, mais il reste intéressant par l'éclairage qu'il donnait déjà, à l'époque, sur les filières industrielles de la viande et plus généralement de l'alimentation. Pour rappel, Fabrice Nicolino est l'un des survivants blessés de Charlie Hebdo, et le seul dont les membres inférieurs conservent les traces non pas d'un, mais de deux attentats. 

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Bidoche, éd. LLL (Les Liens qui Libèrent), 2009, 381 p.

Pour qui ne connaît pas le sujet (évoqué dans le bandeau rouge), ce titre constitue une bonne mise en bouche pour soulever le coeur du système de l'industrie agro-alimentaire en France depuis l'après-Seconde Guerre Mondiale et le mettre au jour. Au long du livre, Nicolino raconte, rencontre, rend compte, révèle, dévoile, explique... 

L'auteur commence par préciser qu'il mange (encore) de la viande, mais de moins en moins: le livre explique pourquoi. Il commence par s'intéresser aux hommes, avant les animaux. Pour le dire vite, avec l'augmentation de la productivité agricole apparue dans les années de l'après-guerre, la France a cherché à ce que sa population toute entière ne se retrouve plus dans la situation de restrictions alimentaires qui était celle en vigueur sous l'Occupation. Pour cela, il fallait augmenter les rendements végétaux, et privilégier des "races" animales plus productives (des animaux à viande qui engraissent plus vite, qui ont des muscles plus volumineux; des femelles laitières inséminées artificiellement à partir de reproducteurs sélectionnés; des poules pondeuses "optimisées" pour cela - et différentes des poules "à viande")... Les sagas des différentes filières nous sont contées. Et puis, on voit, on comprend le basculement se faire à partir du moment où l'élevage ne vise plus seulement à d'apporter des produits animaux en "quantité suffisante" à la population française, mais lorsque un système "industriel" cherche à développer ses produits financiers (quitte à utiliser tous les moyens pour inciter le "consommateur" à consommer): on est passé de la production d'aliments "pour vivre" à la recherche de parts de marché pour gagner encore davantage d'argent en diminuant autant que possible les coûts de production. Bref, le système capitaliste, dans toute son horreur. Pour obtenir les "rendements maximaux" de ces "usines à viande" (ou à oeufs, ou à lait...) standardisées (au détriment de la diversité des anciennes "races locales" de terroir), la "ration" doit être optimisée en terme de coût et de profitabilité (prise de poids par l'animal). Aliments miracles (au détriment des vieux pâturages...): le maïs (qui peut être produit en France... mais est extrèmement gourmand en eau), et surtout le soja, importé massivement d'Amérique du Sud (au détriment des forêts primaires et des populations locales). La Bretagne a été choisie pour y développer en masse la production porcine: on en constate depuis déjà quelques décennies les résutats environnementaux (pollution des eaux potables et algues vertes sur les plages).

Beaucoup de thèmes s'entrecroisent dans ce livre cohérent: au départ, la volonté politique de transformer la paysannerie traditionnelle, ventilée à l'époque en trois catégories: ceux qui devraient disparaître (inadaptés et inadaptables); ceux qui étaient considérés comme les "premiers de cordée" de ce temps-là, capable d'atteindre la masse critique visée en supportant les investissements nécessaires; et ceux qui devaient bénéficier d'un "accompagnement" vigilant de la part des pouvoirs publics ou... para-publics. Puis les moyens pour ce faire: imitation de ce qui se pratiquait déjà aux Etats-Unis, en terme de passage à une industrie de plus en plus soutenue par la chimie (engrais pour les plantes, et pratiquement pour les bêtes, traitées à coup d'antibiotiques, à défaut d'hormones comme nos "concurrents" des Etats-Unis). Tout au long de l'ouvrage, notre journaliste cite des noms, donne des détails, le tout non sans l'ironie caustique qui fait partie de son style. Les collusions incestueuses entre chercheurs et laboratoires, députés soutenant telle ou telle filière à coup d'amendement plus ou moins téléguidé, lobbyistes orchestrant l'organisation de colloques, campagnes de presse coordonnées, éléments de langages cités en boucle... sont explicités. Un certain "comité Noé", cercle informel dont la liste des membres n'est pas "publique", a été mis en place pour contrer tout discours susceptible de mettre en péril les intérêts (financiers) de l'industrie agro-alimentaire. Il est clair que le consommateur final français (nous) est manipulé (puisque c'est pour notre santé, on vous dit!).

Après vous avoir exposé ce que j'ai personnellement retenu du livre, je vais en profiter pour dire quelques mots à propos des "vegans", idéologie à la mode en 2022, en pointe sur ce qu'ils appellent "antispécisme". Bidoche, en 2009, ne mentionne pas le terme de vegans sauf erreur de ma part. Le terme (la marque...) a connu une éclosion médiatique plus tardive en France. A l'époque, L214, aujourd'hui célèbre pour ses vidéos filmées clandestinement dans des abattoirs, s'occupait surtout du gavage des oies et canards pour produire du foie gras (évoqué dans Bidoche). Aujourd'hui, L214 interroge plus généralement sur la légitimité de tuer les animaux "sans nécessité", et j'ai bien l'impression que vouloir les manger (et/ou/puis se vêtir grâce aux produits qu'ils nous fournissent, entre mille et un motifs d'"élever" les animaux) ne sera jamais, à leurs yeux, une raison légitime... Pour ce qui concerne les "visées ultimes" et les conséquences finales de cette action quand elle aura été poussée à son terme, je préconise la lecture de La cause vegane, un nouvel intégrisme?, de Frédéric Denhez, dont la lecture m'avait personnellement intéressé (même si, je l'avoue, je n'ai pas enquêté pour savoir par qui ou par quels intérêts il était soutenu ou financé).

J'ai pris par contre la peine de vérifier la position de Fabrice Nicolino sur les vegans. Sans prétendre être exhaustif, je citerai un article (paru dans Charlie Hebdo N°1394 du 10/04/2019) concernant une action de L214 contre le sort fait aux 1000 milliards de poissons tués dans le monde chaque année pour notre alimentation, qui contient les phrases suivantes: "Je ne suis pas vegan et ne compte pas le devenir. J’ai ferraillé contre ce mouvement, et je recommencerai, mais dans l’amitié qui me lie aux deux fondateurs de L214, Brigitte ­Gothière et Sébastien Arsac." Dans CH N°1355 du 11/07/2018, il mettait en garde contre les excès possibles.

Evidemment, pour une raison d'âge (le mien, et le sien), je fais bien plus confiance à la qualité des informations de Fabrice Nicolino qu'à celles d'un quelconque freluquet de 20 ans militant de fraîche date chez telle ou telle association, ou même qu'à un journaliste ou un diplômé Master 2 de ceci ou de cela (de moins de 25 ans) frais émoulu de l'Ecole de journalisme, de la Fac ou d'un Grande Ecole quelle qu'elle soit. Ces "jeunes" parfois excessifs, à mon avis, n'ont pas eu le temps d'acquérir l'épaisseur et la largeur d'esprit qu'amènent les années et - désolé du gros mot - les expériences successives non moins que partagées.

*** Je suis Charlie ***

5 novembre 2022

Les vieux fourneaux 7 - Chauds comme le climat - Lupano & Cauuet

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Peut-être parce que cette fois-ci, les sujets abordés sont plus sérieux (les travailleurs clandestins - des ouvriers agricoles qui ne parlent pas français -, un incendie criminel, "le grand remplacement", le réchauffement climatique), j'ai trouvé ce tome des vieux fourneaux 7 - Chauds comme le climat (Dargaud, 56 pages) nettement moins amusant que les six précédents. Néanmoins, je conseille tout de même cet album paru hier 4 novembre 2022 qui doit se trouver en tête de gondole dans (presque) toutes les librairies de France. Dans l'album précédent, on avait quitté Pierrot, Antoine et Emile revenus de Guyane. Quand l'histoire commence, on est le 1er mai, Antoine et Pierrot participent aux défilés. Pierrot est avec les Anars et Antoine avec la CGT à Paris tandis que Mimile est à Montcoeur dans le sud-ouest de la France avec Sophie, la petite-fille d'Antoine où ils participent à un grand pique-nique de l'amitié et du vivre-ensemble. Tout se passe bien jusqu'à ce que Berthe, la bonne amie d'Emile, agresse une partie charnue du maire avec une pique à brochettes. On saura pourquoi à la toute fin de l'album. Pendant ce temps, lors du défilé parisien, Antoine se fait molester et se retrouve à l'hôpital. Heureusement que Pierrot vient lui remonter le moral. C'est à ce moment-là que l'on apprend le décès de Monsieur Garan-Servier père, le fondateur de l'entreprise qui fait vivre toute la région de Montcoeur et dont les bénéfices ont atteint des niveaux record. Par ailleurs, à Montcoeur, comme dans d'autres endroits, les ouvriers agricoles sans papiers sont mal vus par les autochtones. Cela va même provoquer un désastre. Dans cet album, nos trois vieux fourneaux sont plus spectateurs qu'acteurs de l'histoire. C'est peut-être pour cela que j'ai trouvé cet album moins drôle. Mais cela ne m'empêchera pas de continuer de suivre les aventures d'Antoine, Pierrot et Emile. A la fin de l'histoire, il y a bien écrit "fin de l'épisode".

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2 novembre 2022

Dans les brumes de Capelans - Olivier Norek

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J'ai été très contente de retrouver le capitaine Victor Coste, l'inspecteur de police que Norek avait abandonné après Surtensions. Cette fois-ci, l'essentiel de l'histoire de Dans les brumes de Capelans (Edition Michel Lafon, 421 pages lues en deux jours) ne se passe pas dans le département du 93 mais à Paris et surtout à Saint-Pierre(-et-Miquelon), cet archipel français, collectivité d'Outre-Mer, qui se situe au sud de Terre-Neuve, à l'Ouest du Groenland et à l'Est de Québec. Victor Coste travaille désormais au SPT (Service de Protection des Témoins). Il est "peseur d'âmes", il est chargé d'évaluer les personnes qu'on lui confie. Le repenti donne des noms, des planques, des contacts. Par la suite, on donne une nouvelle identité au repenti (et à sa famille s'il en a une) et un nouveau pays d'accueil. La résidence protégée par des vitres pare-balles où demeure Victor Coste est bien entendu classée secret défense. Une nouvelle mission est confiée à Coste et cette fois ci, il s'agit d'une victime, Anna Bailly, qui a été prisonnière pendant dix ans depuis l'âge de 14 ans d'un homme responsable de la mort de neuf jeunes filles. Anna est la seule survivante. Son geôlier est à sa poursuite. Andréas, c'est son prénom, est un tueur froid et sans état d'âme qui n'a de cesse de retrouver Anna en laissant d'autres victimes derrière lui. Quand cet homme va arriver à Saint-Pierre, l'île sera bientôt enveloppée d'une brume épaisse, les brumes de Capelans ou de Terre-Neuve. Cette brume va jouer un rôle important lors de la résolution de l'histoire. Je ne veux pas en dire trop sur l'histoire haletante même si Norek donne des indices sur les personnalités de certains protagonistes. Un roman que je conseille comme les autres d'Olivier Norek. Lire les billets de Richard, Cannibales Lecteurs, Alex-mot-à-mots, Matatoune

1 novembre 2022

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

Depuis qu'Annie Ernaux a décroché le prix Nobel de littérature le 6 octobre 2022, j'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) vu fleurir sur la blogosphère quelques billets consacrés à l'une ou l'autre de ses oeuvres. Pour ma part, j'exhume aujourd'hui un livre que j'avais lu peu après sa parution, lorsqu'il avait été publié dans une collection aujourd'hui disparue, intitulée "Raconter la vie" (éditions du Seuil). Je pensais détenir là le "collector" absolu, mais j'ai déchanté en voyant que le livre avait été réédité par Flammarion avec un dossier visant spécifiquement les "scolaires", et qu'il est également disponible en "Folio" (N°6133), avec une postface inédite de l'auteur. Nonobstant, je vais vous le présenter - peut-être que tous les lecteurs et lectrices du blog ne le connaissent pas?

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Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, 2014, Seuil, 72 pages

Ce titre a fait partie des six premiers publiés dans la collection. Je ne sais pas s'il a été rédigé spécifiquement pour elle, je suppose que oui: une "signature", ça peut aider un démarrage. En tout cas, il a demandé une certaine préparation - sauf s'il s'agit d'une pure fiction bien sûr. Le titre se présente pourtant comme un essai de sociologie appliquée, sous forme d'un journal d'observations qu'elle a tenue du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013 (le livre est paru en mars 2014). Le récit à la première personne retrace donc ses visites au supermarché Auchan du centre commercial des Trois Fontaines, à Cergy. Cela fait aussi remonter quelques bouffées de souvenirs (supermarché à Londres où Annie Ernaux était fille au pair en 1960, ou Annecy dans les années 1970...). Si vous vous interrogez sur le titre de l'oeuvre, c'est p.40 qu'il est justifié. 

Vu que c'est le seul livre de notre nouvelle Prix Nobel que j'ai lu jusqu'à présent, je ne sais pas si le style "discret" employé dans ce livre est particulièrement caractéristique. Il lui permet de glisser à petites touches quelques critiques plus ou moins voilées de notre société de consommation "de masse", en visant ici spécifiquement Auchan. Au fil des pages ou des rayons sont égrenées quelques considérations sur le jour privilégié pour l'achat du poisson, le fait que la clientèle du samedi n'est pas la même que celle des autres jours, et pourquoi (p.25), sans oublier les interrogations de l'auteur sur les termes à choisir (p.21) pour "qualifier" la clientèle observée. Elle évoque aussi bien le rayon super-discount (produits en vrac, à bas coût, sans "mise en valeur") que l'espace "livres" (pas vraiment une librairie) où sont mises en avant systématiquement les "meilleures ventes". Et puis il y a la saisonnalité des ventes, que la durée de son "journal" permet de mettre en évidence: la "rentrée scolaire" qui se met en place (p.64) dès début juillet ("rends ton vieux cartable, tu auras un "avoir" sur celui que tu achèteras neuf" [en fait, le message semble voussoyer les gamins...]), Noël et ses jouets "genrés" (pp. 18 et 33), le passage de la banque alimentaire (p.29: "pas de pâtes, s'il vous plaît, l'année dernière on en a eu trois tonnes!").

En quelques phrases neutres et l'air de ne pas y toucher, elle parvient à instiller le doute sur le bien-fondé des temples de la politique de consommation. Je vais me permettre une citation (p.28): "Dans le monde de l'hypermarché et de l'économie libérale, aimer les enfants, c'est leur acheter le plus de choses possibles". Par une simple remarque, elle réussit à "déconstruire" le passage à marche forcée aux caisses automatiques au détriment des caissières: en cas d'erreur involontaire quand on "scanne" ses propres achats sur une caisse automatique, on n'a pas l'impression de voler une machine.

Certains thèmes entrent davantage en résonance avec ma propre "grille de lecture": par exemple, la fine observation sur le "super-discount", relégué au fond du magasin, à côté des produits pour animaux... alors que quelques années avant il occupait un espace plus "stratégique", qu'il partageait alors avec le - petit - rayon bio... mais il a fallu étendre celui-ci, destiné à un autre segment de clientèle. p.32, elle relève l'humiliation imposée par les marchandises: elles sont trop chères, donc je ne vaux rien.

Annie Ernaux trouve le moyen d'évoquer deux catastrophes qui ont eu lieu durant sa période d'observation dans des entreprises textiles au Bangladesh dont les ouvrières (en majorité) fournissent nos produits vendus à bas coût en grande distribution. p.31 (à propos de l'incendie d'une usine textile au Bangladesh [28/11/12?]: "Même les chômeurs français victimes des délocalisations sont bien contents de pouvoir s'acheter un tee-shirt à 7 euros". Et p. 62, elle évoque le bilan de l'effondrement de l'immeuble Rana Plazza (toujours au Bangladesh) le 24/04/2013: bilan de 1127 mort annoncé le 13/05/2013. [Auchan a versé 1,5 millions de dollars au fonds d'indemnisation des victimes en août 2014, selon Wikipedia consulté le 29 octobre 2022.]

J'ai trouvé quelques autres billets sur la toile ayant parlé de l'une ou l'autre édition de ce livre: Florian (blog Le dévorateur), My discovery (dernier billet en 2018), Sabell dans son Petit carré jaune (interrompu en 2019), Vio de Culture en jachère (dernier billet en 2021). Et, plus inattendu, le blog Cuisine d'amour s'est même fendu d'un court billet (1)(2).

Jusqu'à ce que je consulte l'article de Wikipedia sur cet ouvrage (le 29 octobre 2022), j'ignorais que Raconter la vie avait fait l'objet d'une adaptation théâtrale en 2016.

(1) Merci à Aifelle qui m'a signalé (en "commentaire" ci-dessous) la chronique qui était sur sur son ancien blog. et m'a ainsi orienté vers celles de Clara, Cathulu et Mirontaine (et tous les rebonds afférents "d'époque", que les moteurs de recherche ne référencent évidemment plus: Yv, Jostein, Emma...).

(2) Sans oublier Maggie... ni LillylivresSharon. ou Sandrion.

*****

J'aurais souhaité aussi dire quelques mots de la collection "Raconter la vie". J'avais acheté le livre-manifeste de la collection, rédigé par son directeur, Pierre Rosenvallon, publié parmi l'un des tout premiers. Puis j'ai acheté, au fil de l'eau et au fur et à mesure de leur parution, à peu près la moitié des parutions entre 2014 et 2016; et j'en ai déniché par la suite quelques autres en "seconde main" jusqu'à monter aux deux tiers, alors même qu'il n'y avait plus de nouvelles sorties (j'en possède aujourd'hui 17 sur 25)... Ce n'est d'ailleurs qu'à la parution de la réédition du manifeste de Pierre Rosenvalon (début 2020) que j'ai eu connaissance du "bilan global" de l'expérience. Le projet initial comprenait aussi la publication en ligne de "récits" proposés par tout un chacun. J'avais même songé moi-même, un moment, à proposer un texte personnel pour la parution en format numérique. Mais mon "temps de réaction / rédaction" s'est avéré trop long par rapport à la brièveté de l'existence de la collection... Et aujourd'hui, je suis bien en peine de savoir ce que sont devenus les centaines de "récits" publiés, à l'époque, sur la plateforme en ligne qui supportait la collection, au format numérique... Un nouvel article à rédiger, si je creuse davantage le sujet? [voir billet du 30 décembre 2022]

30 octobre 2022

La conspiration du Caire - Tarik Saleh

Voici encore un film très réussi, de nationalité suédoise, réalisé par Tarik Saleh, un réalisateur d'origine égyptienne par son père mais exilé en Suède. Après Le Caire Confidentiel, le réalisateur nous revient avec un film qui a reçu à juste titre le prix du scénario à Cannes en 2022. Etant persona non grata en Egypte depuis des années, Tarik Saleh a tourné son film à Istanbul avec des acteurs arabes israëliens, arabes palestiniens, israélo-palestiniens ou même libano-suédois. La Conspiration du Caire se passe essentiellement dans l'enceinte de l'université Al Azhar, une institution sunnite. Adam, fils d'un pécheur, vient d'être admis dans cette université prestigieuse qui se situe au Caire. Adam arrive le premier jour de la rentrée à l'université pour approfondir sa connaissance du Coran et de l'Islam. Ce même jour, le Grand Imam de la mosquée Al Azhar meurt subitement. Il faut lui trouver un successeur parmi trois Cheiks qui enseignent ou ont des responsabilités dans l'université. Il y a trois postulants. Le chef de la sûreté de l'Etat déclare "Le Grand Imam est mort et nous devons donc nous assurer que celui qui va le remplacer partage nos idées". La lutte de pouvoir entre élites politique et religieuse est terrible et il y a même un mort. Adam va se retrouver pris au piège et devenir un "indic" pour la sûreté de l'Etat. On craint pour sa vie mais Adam montre qu'il est intelligent et doué pour déjouer le piège qui pourrait se refermer sur lui. Du point de vue visuel, il y a des plans vus de haut qui sont superbes quand il s'agit d'un rasssemblement d'étudiants, ou au moment de la prière dans la cour de l'université. Je vous recommande ce film tout comme Selenie. Pascale est nettement plus mitigée. 

29 octobre 2022

Pleine terre - Corinne Royer

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L'histoire de Jacques Bonhomme dans Pleine terre de Corinne Royer s'inspire d'une histoire vraie qui s'est passée en 2017. Un paysan éleveur de vaches limousines a été tué par un gendarme après quelques jours de cavale. 

A la différence de Shangols qui a trouvé "l'écriture du roman bourrée de clichés usés jusqu'à l'os", j'ai aimé l'écriture de ce roman avec son histoire triste mais qui ne tombe pas dans le misérabilisme. Pendant les neuf jours de cavale, Jacques, qui conduit sa vieille voiture, ne s'est jamais vraiment éloigné de la ferme où il a vécu toute sa vie. Jacques est un homme grand, bien bâti, qui ne s'est pas marié. C'est un fermier qui a repris la ferme familiale et qui n'a rien voulu faire d'autre que de s'occuper de ses vaches limousines. Lors d'un contrôle, il se retrouve dans le collimateur des inspecteurs de la DDPP (Direction départementale de la Protection des populations), qui n'apprécient pas cet homme imposant qui ne se laisse pas intimider. Il semble que, parfois, Jacques n'ait pas rempli à temps les papiers pour les vêlages. Et pourtant, tout animal doit être tracé. Le récit alterne entre la cavale de Jacques Bonhomme et les témoignage d'amis, voisins, membres de la famille sur la personnalité et la vie de Jacques Bonhomme. C'est un roman que j'ai vite lu. Les chapitres sont courts. Je ne connaissais pas cette romancière qui a un style fluide. Je ne me suis pas ennuyée du tout. Ce fut une belle surprise.

Lire le billet de Krol

27 octobre 2022

Lettres de la Terre - Mark Twain

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Je (ta d loi du cine, squatter" chez dasola) vous présente aujourd'hui un livre découvert via le système de prêt de livres au sein de l'AMAP dont je fais partie: les Lettres de la terre de Mark Twain (éd. L'oeil d'or, 2005, 87 p.). Je l'inscris au challenge 2022 en classiques co-organisé par Nathalie et Blandine

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Le petit livre ci-contre est un bijou. Je le considère comme se situant au croisement de Candide ou de Zadig de Voltaire, des Histoires comme ça de Kipling, ou des Lettres persanes de Montesquieu. L'édition que j'ai entre les mains, datée de 2005, est celle de la première traduction en français (par Freddy Michalski). 

Mark Twain est mort en avril 1910 (crise cardiaque, apparemment). Sa fille Clara, la seule qui lui a survécu, avait interdit en 1939 la publication de cette oeuvre restée inédite (sa rédaction datant de 1909). Elle ne l'a autorisée que peu avant sa propre mort (à 88 ans - elle était née en 1874). Du coup, Letters from the Earth a été édité aux Etats-Unis seulement en 1962 (année du début du concile Vatican 2 - il n'y a sans doute aucun  rapport?).  

La couverture du livre prend bien en compte la mouche obsédante qui est mentionnée à maintes reprises sous la plume de Mark Twain. Mais commençons par le commencement, le prétexte. C'est Dieu, il donne un cours à ses trois élèves (la Genèse). "A la fin de l'heure, la séance du Grand Conseil fut levée" (fin du 1er chapitre - une page [p.11]). Dans le deuxième chapitre (dialogue entre les trois acolytes - Gabriel, Michel... et Satan), l'un des trois semble manifester diverses réserves à l'encontre de l'oeuvre du Maître. Notamment à propos de la création d'animaux sur un petit globe [qu'Il a] fait il y a de cela quelque temps (trois siècles divins équivalents à 100 millions d'années terrestres?). Ayant eu la langue trop longue, Satan est banni dès le chapitre 3 (une page [p.16]). Et c'est de la Terre qu'il enverra ses épitres clandestines à ses deux camarades (la suite du texte, p.17 à 87). L'archange en visite sur cette planète est loin du Petit Prince de Saint-Exupery. Certaines de ces lettres sont numérotées voire divisées en parties, d'autres non. On peut supposer que le texte était loin d'être définitif et achevé. "Satan" (prétexte?) n'y apparait plus guère, une révision globale aurait peut-être pu amener davantage de "liant". 

Mes lecteurs auront sans doute commencé à le comprendre, lire ce livre est surtout agréable si on le comprend bien en tant que pamphlet subversif, sacrilège, riche en paradoxes, ironie ou satire mordante ... Bref, une bonne publication susceptible de réjouir les mécréants comme moi, mais dont la lecture hérissera certainement les intégristes de tous poils. 

Au fil des lettres sont égrenés quelques morceaux de bravoure. Les analyses concernant l'Arche de Noë (coût de revient, considérations logistiques, contraintes matérielles, etc.) constituent un monument d'ironie (le sujet amène encore Mark Twain à prendre la mouche pratiquement à témoin...). L'auteur s'attarde sur une critique brillante du "paradis terrestre" tel que littéralement présenté (les hommes qui passent leur temps, tout leur temps, à chanter et jouer de la harpe, but ultime d'une vie éternelle...? Ça doit être abominable, sous-entend l'épistolier). Une oeuvre jubilatoire pour moi, certainement blasphématoire pour tous les fondamentalistes prenant leurs "textes sacrés" (??) au pied de la lettre, incapables qu'ils sont d'en faire une lecture critique en les remettant dans le contexte historique et sociologique de l'époque de leurs rédactions. On peut comprendre pourquoi elle a dû attendre un demi-siècle pour être éditée, si en 1910 les Etats-Unis n'avaient toujours pas fait leur aggiornamento sur la bigoterie (l'ont-ils fait en 2022?). Allons, j'admets que Twain est quelque peu de mauvaise foi en mêlant le Dieu de l'Ancien Testament avec celui du Nouveau. Mais c'est encore là un ressort satirique et attirant. La sexualité est aussi bien montée en épingle. Considérée comme une joie mise à disposition par le Créateur, d'où vient donc qu'elle soit simultanément frappée de tabous interdisant de l'utiliser, de la pratiquer, d'en faire étalage (et autant pour les bigots, toujours)?

P1150539Les illustrations réalisées pour cette édition agrémentent (occupent?) 11 pages. Je vais m'abstenir de vous exposer certaines des gravures de Sarah d'Haeyer qui égaient l'ouvrage: quelques-unes ne sont certes pas à mettre entre toutes les mains. La seule que je cite (ci-contre), destinée à illustrer la construction de l'Arche de Noé, me rappelle pour ma part l'adage célèbre "si votre seul outil est un marteau, tous les problèmes auront tendance à vous apparaître sous forme de clous" (je ne prétends pas que c'est ce que l'artiste a voulu exprimer, hein...).

Entre autres excellents préceptes pour ceux ayant engendré un enfant, MT recommande de ne pas lever la main sur lui, sauf par gentillesse ou pour son propre bien (p.34): cela suffirait aujourd'hui, je suppose, à le faire tomber sous le coup de la loi française, qui ne prévoit même pas de telles exceptions, sauf erreur de ma part... 

Pour finir, je regrette un peu l'absence d'une introduction présentant les circonstances de l'écriture. Mais peut-être le "biographe officiel" de Twain (Albert Bigelow Paine), adoubé par sa fille Clara, n'a-t-il pas donné suffisamment d'informations sur Letters from the Earth (oeuvre interdite à la publication)?

En cherchant sur internet si des blogs avaient parlé de ce livre, j'ai seulement déniché un billet amusant sur l'Alamblog, dans lequel Le Préfet maritime allume Actes sud, coupable à ses yeux d'ignorer superbement l'édition que je vous ai présentée. 

Bon, maintenant, il est temps que je m'offre Le droit d'emmerder Dieu, de Richard Malka, l'avocat de Charlie Hebdo, pour un prochain billet... [chroniqué le 07/02/2023]

26 octobre 2022

RMN - Cristian Mungiu

Dès que je suis sortie de ma séance d'EO qui se termine dans un abattoir pour bovins, j'ai enchaîné avec RMN (IRM en français) qui débute dans un abattoir (là ce sont des moutons). Ce film du Roumain Cristian Mungiu est parlé en plusieurs langues: en roumain (sous-titres blancs), en hongrois (sous-titres jaunes) et en anglais ou allemand (sous-titres roses). J'ai trouvé ce film passionnant. Il se passe de nos jours en Transylvanie vers une fin d'année. Après avoir quitté son emploi dans un abattoir en Allemagne, Matthias revient dans le village multi-ethnique où il a laissé Rudi, son petit garçon, qui vit avec sa mère, Ana. Quand Rudi se rend à l'école en marchant dans la forêt, il éprouve de la peur. Matthias veut que Rudi domine cette peur, il veut en faire un petit homme. Matthias retrouve, par la même occasion, son père Otto et son ex-petite amie Csilla. Cette dernière co-dirige une usine qui fabrique du pain. Elle a du mal à recruter sur place et elle décide de passer une annonce. Trois Sri-Lankais se présentent et sont embauchés. Ils acceptent d'être payés le salaire minimum. Les villageois réagissent mal devant cette "invasion" des trois étrangers. Les menaces et les exactions contre ces émigrés prennent de l'ampleur. Il y a une scène magistrale dans une salle des fêtes où l'on voit tout le village discuter et se disputer sur le fait que les trois étrangers doivent partir car sinon, les villageois boycotteront le pain qui sortira de l'usine. Rien que pour cette scène qui dure plus de 10 minutes, je vous conseille de voir ce film qui aurait mérité un prix au dernier festival de Cannes, où le film était en compétition. Lire le billet de Selenie.

24 octobre 2022

EO - Jerzy Skolimowski

EO de Jerzy Skolimowski, qui a reçu le prix du jury à Cannes et à propos duquel je n'ai lu que des critiques positives ou presque, est un film que j'ai détesté (en tout cas, j'ai fait un rejet dès les premières images). La musique tonitruante m'a insupportée. Les couleurs tirant sur le rouge m'ont fait mal aux yeux. J'ai lu que c'est une expérience visuelle et sensorielle, certes mais j'aurais préféré voir EO (Hi Han en polonais) dans une histoire plus linéaire, moins psychédélique. Quand le film commence, EO travaille dans un cirque avec une écuyère qui le bichonne. C'est à ce moment-là que l'on apprend que les cirques n'ont plus le droit de faire travailler des animaux. Et donc EO passe d'un propriétaire à l'autre ou se trouve livré à lui-même. Les humains ne sont pas tous gentils avec lui et ils restent indifférents à son sort. Cet âne gris d'origine sarde marche beaucoup entre la Pologne et l'Italie, il se fait la plupart du temps maltraiter (à un moment donné, j'ai même cru qu'il était mort). En Italie, il y a toute une séquence dans laquelle on voit Isabelle Huppert (et sa fillle Lolita Chammah), mais l'âne est complètement hors champ. Je n'ai pas compris ce que Skolimowski voulait nous raconter. Et je ne vous dirai rien de la fin très triste. Heureusement que l'on nous prévient qu'aucun animal n'a été maltraité pendant le tournage (il y a eu au moins cinq ânes pour le rôle). Lire les billets de Lilylit, Mymp, Wilyrah.

21 octobre 2022

Si nous avions su que nous l'aimions tant, nous l'aurions aimé davantage - Thierry Frémaux

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Pendant un voyage entre Paris et Limoges, j'ai lu ce bel hommage de Thierry Frémaux (Directeur de l'Institut Lumière à Lyon et Délégué général du Festival de Cannes), Si nous avions su que nous l'aimions tant, nous l'aurions aimé davantage (Editions Grasset, 211 pages) à son ami Bertrand Tavernier, disparu en mars 2021 à presque 80 ans. Ce n'est pas une hagiographie sur le cinéaste mais un portrait plein d'admiration pour un homme qui était un vrai passionné de cinéma, qui ne vivait que pour le 7ème art. Thierry Frémaux, un Lyonnais comme Bertrand Tavernier, a rencontré BT en 1982. Thierry Frémaux évoque les allers-retours que Tavernier faisait entre Paris et Lyon, la création de l'Institut Lumière, les voyages que Tavernier faisait aux Etats-Unis afin de rencontrer des réalisateurs, le public, des universitaires, des critiques de cinéma. Tavernier était un puits de science en ce qui concerne le cinéma américain et français. Il évoquait avec ferveur des cinéastes des années 30 et 40 complètement oubliés. Il n'arrêtait pas de travailler, d'écrire, de découvrir des "vieux films". Je rappelle qu'il a écrit plusieurs livres sur le cinéma américain. Et dans les dernières années, il a fait un documentaire de plus de trois heures, Voyage à travers le cinéma français, que je dois voir. Thierry Frémaux s'attarde sur les détracteurs de Tavernier, il revient sur la nécrologie écrite par Libération (pas très gentille) au lendemain de la mort du cinéaste. Tavernier n'était pas un réalisateur de la "Nouvelle Vague", il avait dix ans de moins que Truffaut, Chabrol, Godard, ou vingt ans de moins que Rohmer ou Rivette et donc Les cahiers du cinéma adorait détester Tavernier. Frémaux évoque les nombreux films très différents qu'a réalisé Bertrand Tavernier. Quand on termine ce récit, on se sent un peu triste mais il donne envie de (re)voir les films du réalisateur. "Chacun est le conservateur de sa propre histoire, Bertrand l'aura fait comme peu de gens et il y procéda sans relâche. Je peux affirmer sans être contredit que personne ne saura plus ce qu'il a su, et que personne ne verra plus ce qu'il a vu. Ainsi va la vie sur terre, ce passage momentané qu'il aura marqué à sa manière, par des films, des livres, des émissions de radio, un blog opulent sur le site de la SACD où il démontre une double voracité de lecteur et de spectateur, d'innombrables bonus de DVD - 234 interventions dans la seule collection Sidonis pour Alain Carradore" (p.181). Le titre de l'ouvrage se réfère à une phrase de Frédéric Dard à propos de sa fille, "Si j'avais su que je l'aimais tant, je l'aurais aimé davantage" (p.208). A titre personnel, j'ai eu le plaisir de croiser Bertrand Tavernier lors d'une vente dédicace en décembre 2008 et je l'avais vu aussi dans un cinéma parisien lors d'une projection grand public. A priori, il payait sa place de cinéma. Un livre que je vous recommande.

18 octobre 2022

Les secrets de mon père - Véra Belmont

Les secrets de mon père de Véra Belmont est un film d'animation franco-belge consistant en une adaptation de Deuxième Génération, de Michel Kichka, une bande dessinée qui date de 2012. Pour résumer l'histoire, il s'agit de la relation que peut entretenir la seconde génération face aux rescapés de la Shoah. Le film dure environ 1H15 et j'ai aimé les dessins avec leur lignes claires. En 1957, deux frères, Michel et Charly, vivent à Liège avec des parents aimants mais sèvères, Henri et Lucia. Comme beaucoup de gamins, ils mènent une vie sans histoire entre l'école et chez eux. En 1961, s'ouvre le procès d'Adolf Eichmann. Ce procès est diffusé en partie à la télévision. A partir de là, Henri se met à évoquer ce qu'il a vécu dans les camps. Il a un matricule tatoué sur le bras, tout comme la boulangère qui n'habite pas loin. Il donne des conférences partout en Belgique et ailleurs, mais chez lui, il ne veut rien dire, au grand désespoir de ses deux fils. Henri a même une attitude hostile envers ses enfants. Ils essayent pourtant de découvir ce qu'il leur cache. Le rythme du film est soutenu, on voit les deux garçons grandir. Après, on s'attache à Michel qui va vivre un temps dans un kibboutz et rencontrer une jeune femme française. Le film est encore projeté dans quelques salles en France, allez-y avec vos enfants à partir de 9 ans. C'est une histoire poignante. Pour information, le père de Michel Kichka, Henri, est décédé du Covid 19 en 2020 à l'âge de 94 ans.

15 octobre 2022

Jamais - Le jour J - Bruno Duhamel

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C'est mon ami ta d loi du cine qui l'a repéré dans une librairie. Jamais - Le jour J de Bruno Duhamel (Edition Bamboo, collection Grand angle, 64 pages) vient de sortir. Pour ceux qui connaissent, on retrouve Madeleine Proust (toujours aveugle mais à l'ouïe fine) et son chat Balthazar (toujours aussi affamé). A la fin de Jamais, la maison de Madeleine ne s'était pas effondrée. Quand commence Jamais - Le jour J, la maison est toujours debout, Madeleine est devenue une personne célèbre jusqu'à l'étranger. Les touristes (surtout des Parisiens) viennent en pèlerinage. Le maire de Troumesnil n'est plus que l'ombre de lui-même, sa femme l'a quitté et a emmené ses enfants, il est mal rasé et arbore une tenue négligée. Les élections municipales sont proches, son adversaire, nommé Dublanc, compte se faire élire au plus vite. L'histoire se passe beaucoup de nuit et contre toute attente, le maire va montrer du courage pour sauver une petite fille et son chien Churchill lors d'une tempête qui se lève une nuit. Pendant ce temps, Madeleine qui a désormais une maison connectée grâce à un Américain, est sans cesse informée de la météo, ou de la vitesse du vent. Et lors de la tempête, l'intelligence artificielle boucle la maison de Madeleine : volets et porte. Résultat, Madeleine est enfermée avec son chat Balthazar qui miaule comme un fou car Madeleine n'a pas eu le temps d'aller lui acheter des croquettes. Le jour J du titre renvoie au débarquement d'Anglais et de Canadiens en Normandie en août 1942 (l'opération Jubilee - je ne connaissais pas). Si vous lisez cette BD que bien évidemment je conseille, vous connaîtrez le lien qu'il y a entre Jules (le mari décédé de Madeleine) et le débarquement des Anglais et Canadiens. Les deux histoires se lisent indépendamment mais c'est bien d'avoir (re)lu Jamais avant de commencer Jamais - Le jour J.

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12 octobre 2022

L'origine du mal - Sébastien Marnier

Si vous voulez voir un film intrigant qui lorgne vers Claude Chabrol en plus pervers, je conseille L'origine du mal de Sébastien Marnier. J'ai voulu aller le voir en visionnant la bande-annonce et puis j'adore l'actrice Dominique Blanc qui joue un des rôles principaux. A Porquerolles, dans une belle demeure, vit une famille excentrique composée uniquement de femmes et d'un seul homme, Serge, le patriarche, interprété par Jacques Weber. Un élément perturbateur va s'immiscer dans cette famille. Il s'agit de Stéphane (Laure Calamy, étonnante) qui a décidé de faire enfin connaissance de son père Serge. Elle ne l'a jamais vu. Stéphane est accueillie fraîchement, surtout par sa demi-soeur George (Dora Tellier) qui pense que Stéphane n'est qu'un imposteur qui en veut à la fortune de la famille. Louise (Dominique Blanc, excellente comme d'habitude), l'épouse de Serge, est onomaniaque, elle n'arrête pas d'acheter par correspondance tout et n'importe quoi (des produits très chers). L'entassement de ces achats dans la maison est impressionnante. Il y en a partout. La décoration intérieure n'est pas en reste, entre les animaux empaillés et les plantes carnivore. Même si George fait tout pour que Stéphane ne revienne pas, cette dernière prend ses marques et ne quitte plus la demeure. Vers le milieu de l'histoire, il y a un retournement de situation et on comprend que quelqu'un ment. Et afin d'épaissir le mystère, une femme détenue dans une prison (Suzanne Clément) décide de demander une autorisation de sortie pour assister aux obsèques de son père. Je sais, mon résumé du film est un peu embrouillé, mais je ne veux pas vous gâcher le plaisir de découvrir toute l'histoire très bien menée. Un bon moment de cinéma assez jubilatoire.

9 octobre 2022

Les sept divinités du bonheur - Keigo Higashino

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Après Le nouveau, c'est avec un immense plaisir que j'ai retrouvé l'inspecteur Kaga dans Les sept divinités du bonheur, Actes Noirs - Actes Sud (302 pages passionnantes). L'histoire commence avec le meurtre d'Aoyagi Takeaki, un père de famille, cadre supérieur dans une entreprise d'équipements pour le bâtiment qui après avoir été poignardé en pleine poitrine, s'écroule sur le pont de Nihonbashi en plein coeur de Tokyo. C'est le lieu qui était l'ancien point de départ de toutes les routes du Japon. La victime, Aoyagi Takeaki, se trouvait dans un endroit inhabituel pour lui. Yahima Fuyuki, le seul suspect, qui a dérobé le portefeuille de la victime, est renversé par un camion et il décède rapidement à l'hôpital. Il venait d'être licencié de l'entreprise d'Aoyagi Takeaki. Il y travaillait en intérim. Kaga et son cousin Matsumiya sont chargés de l'enquête. Et nous, lecteurs, on suit avec intérêt une enquête qui n'est pas simple et on découvre des ramifications auxquelles on ne s'attend pas. Après avoir interrogé les collègues de la victime et la compagne du suspect, Kaga ne semble pas convaincu par les mobiles qui s'offrent à lui. Le pèlerinage des sanctuaires des sept divinités du bonheur du titre se rapporte au fait que peu de temps avant sa mort, Aoyagi Takeaki fabriquait des origamis (des centaines de grues) qu'il posait sur un coffre à offrandes d'un des sanctuaires. Je peux vous dire que ce n'est pas un crime crapuleux, ce n'est pas une vengeance. C'est beaucoup plus subtil. Je peux vous dévoiler que le fils de la victime n'est malheureusemnt pas étranger à la mort son père mais c'est tout ce que je vous dirai. Une fois de plus, Kaga montre une grande patience, il réfléchit. C'est un homme subtil. Un très bon roman qui se lit avec plaisir. 

7 octobre 2022

La rafle du Vel d'Hiv - Cabu

Le sujet de l'"hommage du 7" que je (ta d loi du cine, squatter" chez dasola) vous livre ce mois-ci présente un lien indirect avec l'actualité. Dasola m'a offert à sa sortie le beau livre ci-dessous. Il s'agit du catalogue d'une exposition qui remet au jour une quinzaine de dessins de Cabu réalisé dans les années 1960. L'ouvrage, paru chez Taillandier, peut bien sûr se lire tout à fait indépendamment de l'exposition. Pour ma part, j'ai été visiter celle-ci il y a déjà plusieurs semaines (les photos y sont interdites). 

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Taillandier, DL juin 2022, dessins Cabu © V. Cabut, 56 pages.

Depuis le 1er juillet 2022 et jusqu'au 7 novembre 2022, une exposition commémorant le 70e anniversaire de la Rafle du Vel' d'Hiv et présentant des dessins de Cabu est donc en cours au Mémorial de la Shoah à Paris (au 3ème étage, "entrée libre" - gratuite). 

Comme l'explique l'introduction du livre ci-dessus, en avril 1967, le magazine Le nouveau candide publie les "bonnes feuilles" d'un livre à paraître chez Robert Laffont, La grande rafle du Vel' d'Hiv (de Claude Lévy et Paul Tillard). Fondé en 1961, le magazine est un journal de droite (gaulliste), qui cherche à contrebalancer l'influence de L'Express alors positionné au centre-gauche. Le nouveau Candide cessera sa parution en décembre 1967. Pour le moment, le magazine commande une quinzaine de dessins d'illustration, pour les quatre numéros du journal concernés, à un dessinateur de 29 ans: Cabu (qui collaborait déjà au journal depuis 1964). Mais on n'est pas chez Hara Kiri: les couvertures du Nouveau Candide ne sont pas dessinées, en tout cas pas celles ci-dessous qui annoncent la parution de notre "feuilleton" (pp. 12-13 du catalogue). 

P1150504En 1967, la rafle du Vel' d'Hiv a été oubliée du fait des années passées sinon de par l'historiographie officielle. Alors que la police parisienne a été glorifiée pour sa contribution à la Libération de Paris en août 1944, il n'était pas simple de rappeler sa participation vingt-cinq mois auparavant à une rafle visant à livrer à l'occupant allemand des juifs étrangers, pour un voyage que l'on sait aujourd'hui sans retour pour une immense majorité. Sur les quelque 13 152 personnes (dont 4115 enfants) victimes de la rafle parisienne les 16 et 17 juillet 1942, une centaine d'adultes ont survécu et sont revenus des camps nazis. Rares sont les enfants (des adolescents, en général) qui avaient pu échapper, avant d'arriver à la destination finale, au sort qui leur était réservé. 

Je me suis rendu le mois dernier (jeudi 8 septembre) à l'exposition, après ma journée de travail. J'avais noté que, ce soir-là, Riss et Jean-Luc Porquet, entre autres, devaient apporter au cours d'une conférence des éclairages sur le travail de Cabu. Mais, ne m'étant pas inscrit à l'avance, je ne pensais pas pouvoir y assister (l'événement annonçait déjà "complet" bien avant mon arrivée). Au 3ème étage, au centre de la pièce consacrée aux dessins de Cabu, les originaux sont exposés dans des vitrines horizontales. Sur les murs s'étalent diverses reproductions de différents formats, accompagnés de textes explicatifs. Près de l'entrée, d'autres vitrines montrent des documents, courriers, photos, tapuscrits, différentes publications... (je reparlerai de l'une d'elles ci-dessous). Mais surtout, à mon arrivée, une visite guidée était en cours, et j'ai tendu l'oreille. Je ne m'étendrai pas sur un incident suscité par un individu qui a interpellé notre guide à la fin de son exposé, en arguant qu'il n'y avait pas lieu de "faire de l'humour" avec un événement tragique comme la rafle du Vél' d'Hiv'. Mon interprétation personnelle est que ce monsieur visait avant tout la reprise, par Cabu, de trois de ses dessins de 1967 dans un "remontage" publié en 1971 dans Charlie Hebdo pour attaquer une chanson trop patriotique (voir ci-dessous). Mais il n'a pas su le "verbaliser" et a refusé le dialogue avec le personnel du Mémorial. Ci-dessous, trois des dessins présentés par l'exposition (on peut y voir les originaux). 

P1150506p.50, je cite l'ensemble de la légende: "reprise par Cabu de trois de ses dessins de 1967 pour une double page de Charlie Hebdo (26 avril 1971)". Et p.48: "(...) Le tout est illustré par des extraits de la chanson de Philippe Clay, "Mes universités" (Polydor), dans un jeu de contraste entre les images terribles d'arrestation, d'internement, de déportation, et les paroles complaisantes du chanteur (...)". La chanson est clairement anti-mai-68.

P1150505 p.32-33, l'un des dessins repris ci-dessus.

 

 

P1150483 p.39: un dessin annoncé dans le catalogue comme "inédit", représentant la fuite d'une femme qui s'échappe du Vél' d'Hiv. Celle qui a inspiré le dessin retrouvera par miracle sa fille, poussée aussi vers l'évasion vingt minutes plus tôt. Leur fuite dans le métro est le sujet d'un autre dessin, publié, lui.

À l'issue de la visite guidée et de l'incident relaté ci-dessus, il a été proposé au groupe du 3ème étage de pouvoir assister à la fin de la conférence, sous condition de disposer d'une pièce d'identité à présenter au personnel de sécurité à l'entrée de l'auditorium (où quelques places au fond avaient été pré-réservées). J'ai aussi pu m'y joindre, prendre quelques notes sur ce qui était dit par les différents intervenants (je n'ai bien entendu pas pu tout noter!), et même, à la fin, prendre le micro pour poser deux questions. J'espère ne pas avoir fait d'erreurs dans ma prise de notes! Selon elles, à la tribune se trouvaient Jean-Luc Porquet et Riss, ainsi que deux autres personnes. Laurent Joly, qui a écrit les textes de présentation, n'avait pu être présent ce soir-là. Je n'ai pas bien compris si Véronique Cabut était dans la salle ou non, elle n'était pas à la tribune. Son témoignage rapporte en tout cas que Cabu n'en revenait pas que les gens ne connaissent pas la Rafle du Vél' d'Hiv'. Lui-même, lorsqu'il préparait ses illustrations en 1967, en a fait des cauchemars. Jean-Luc Porquet a précisé que Cabu avait été sensibilisé, vers l'âge de 12-13 ans, par un aumonier, l'abbé Grazer (?), qui avait été déporté. Il a amené ses jeunes ouailles visiter le camp de Struthof. Cabu ne l'a jamais oublié. En outre, il était ami avec le secrétaire de l'association des anciens de Dachau. Cabu avait en général la mémoire historique (par exemple, il connaissait le CV des personnages politiques de la Ve République). À Riss, il a été demandé quelles sont les règles du dessin de presse par rapport à l'Histoire? Réponse: un dessin doit toujours vouloir dire quelque chose, ou attirer l'attention sur quelque chose. On peut faire de l'humour, mais pas faire des mensonges ou raconter n'importe quoi. Surtout, ne pas transmettre des choses mensongères et fausses. Le dessinateur de presse doit en permanence se demander comment les gens vont interpréter ce qu'il dessine. Riss se demande si les dessinateurs ont encore les outils, face à la force des réseaux sociaux? Cabu disait: on doit "venger le lecteur" (lui apporter ce qu'il ne voit pas suffisamment). Dans son cas, la guerre d'Algérie a joué un rôle déterminant: ce qu'il y avait vu n'était pas "dit" en France. Ici, dans un dessin, on peut se demander si dessiner un gendarme en tenue d'été n'était pas une réminiscence, pour Cabu? Riss se demande si elle était inconsciente, involontaire, ou bien réfléchie?

À ma question sur le fait que Cabu se soit représenté lui-même sur un dessin (petit garçon au visage rond, à la coupe au bol brune, à lunettes rondes, regardant le lecteur devant un gendarme, vers le centre du dessin pp.42-43...?), la réponse de la tribune est ferme: non. Riss rajoute que le lecteur ne doit pas "surinterpréter " un dessin. Et à ma deuxième question (sait-on pourquoi l'un des dessins est resté inédit - décision de Cabu ou du journal?), le "spécialiste" présent répond (confirme) que, non, on ne sait pas pourquoi. 

En conclusion, Jean-François Pitet, spécialiste de l'oeuvre de Cabu, analyse que ces dessins sur la rafle du Vél' d'Hiv' cumulent plusieurs techniques: rotring, plume travaillant à l'encre, lavis d'encre de chine, fusain, lame de rasoir (scarifications sur un fond noir). Les textes dans le livre sont un peu plus importants que les légendes de l'exposition, mais ils se répondent parfaitement.

P1150500C'est dans une des vitrines de l'exposition que j'ai vu un exemplaire de ce J'Ai Lu N°A195 ** (collection bleue "J'ai lu leur aventure"). Cela m'a rappelé que je le possédais moi-même (je n'ai pas la totalité des titres de cette collection, mais j'en ai accumulé un bon nombre au fil des décennies). Selon ce que j'avais noté à l'époque dans mon exemplaire, je me l'étais acheté (d'occasion, bien entendu) le jour où Maurice Papon était arrivé à Fresnes (23 octobre 1999) après son arrestation en Suisse deux jours avant. Je viens de finir de le relire (y compris la préface de Joseph Kessel). La grande rafle du Vél' d'Hiv est une litanie de cas individuels (dont les auteurs affirment que chacun s'appuie "soit sur un témoignage recueilli directement, soit sur un extrait de dossier officiel ou de livre déjà publié sur la question", à l'époque). Il vaut aussi témoignage en faveur de tous ceux (souvent anonymes) qui ont fait preuve de compassion et se sont efforcés, chacun à leur manière, de mettre des grains de sable dans le mécanisme mortel si bien huilé par Vichy et ses fonctionnaires zélés. Dans certaines pages du livre, on retrouve bien les "situations" qu'a illustrées Cabu.

Ci-après quelques liens vers d'autres blogs ayant parlé du livre de 2022. La liste n'en est sans doute pas exhaustive, mais j'ai vraiment l'impression que les moteurs de recherche excluent volontairement les blogs de leurs résultats (sans doute est-ce en rapport avec le RGPD d'une part, et les sujets "sensibles" d'autre part - nous voilà "protégés" malgré nous!). J'ai tout de même déniché Henri GolantMatamoune, ou le blog Bonnes bobines

Sans oublier l'article de Riss paru dans Charlie Hebdo le 22 juin 2022 (N°1561).

Je peux aussi citer un album BD retraçant la rafle, que je ne connaissais pas, et dont j'ai trouvé trace chez Les Caphys.

Bien entendu, il existe d'innombrables dessins de Cabu de loin antérieurs à ceux-ci. Un jour, il faudra que je présente le livre (que je possède depuis février 2015) Pas complètement BETE... mais pas encore MECHANT! [chroniqué le 7 mai 2023].

En tout cas, le présent billet, où je souhaitais aborder cinq sujets (la rafle de 1942, le livre de Claude Lévy et Paul Tillard et les dessins de Cabu de 1967, l'exposition et la conférence de 2022), est l'un des plus difficiles à écrire auxquels je me suis affronté depuis que je rédige cette rubrique. 

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