J'écris un billet groupé sur A toute allure de Lucas Bernard et Challenger de Varante Soudjian même si ces deux comédies françaises n'ont rien à voir l'une avec l'autre.
Dans A toute allure, Pio Marmaï interprète Marco, un chef de cabine sur une ligne aérienne qui fait escale sur une île avec d'autres membres d'équipage. Il se retrouve dans un bar hôtel où il croise Marianne (Eye HaÏdara), une femme sous-marinière et c'est le coup de foudre. Il la suit et il se retrouve passager clandestin et aide cuistot dans un sous-marin nucléaire français. C'est une comédie enlevée mais un poil décousue. J'ai trouvé que Pio Marmaï en faisait un peu beaucoup, le rôle de Marianne n'est pas très étoffé et on ne voit pas assez José Garcia, le plus désopilant de tous en commandant pince-sans-rire. Dans l'ensemble, je n'ai pas beaucoup ri et la chanson de Richard Cocciante "Un coup de soleil" chanté par l'équipage n'a pas suffi à mon bonheur. Cette comédie romantique ne m'a pas transportée. On est quand même loin d'Opération Jupons de Blake Edwards (1959). J'ai trouvé les critiques lues et entendues très indulgentes. Lire les billets de Pascale, Henri Golant, Selenie.
Je passe à Challenger qui est un film de boxe pas banal avec un certain Luka Sanchez (Alban Ivanov, très crédible) qui n'a jamais combattu un adversaire. Il s'entraîne comme un malade et il sait encaisser les coups tout en étant employé dans un restaurant très quelconque. Son amie Stéphanie, gameuse et opératrice dans un centre d'appel, manage Luka comme elle peut. Un jour, miracle, grâce à un uppercut au menton qui met KO un pro, Luka prend sa place et s'apprête à affronter un champion qui n'a jamais été battu. Le réalisateur montre très bien la montée en puissance de la publicité sur le combat à venir, et comment Luka s'entraîne avec un ex-boxeur un peu zinzin mais efficace. Luka et Marianne sont touchants. Une petite comédie très sympathique. Lire les billets d'Henri Golant et Selenie.
Avec juste quelques jours de retard sur ma feuille de route, je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) présente une anthologie, que j'ai découverte chez un blogueur, qui... Mais j'y reviendrai. Je me la suis procurée par emprunt en bibliothèque. La Maison d'édition a cessé son activité en juin 2017, mais on peut encore se procurer le livre d'occasion ou même au prix du neuf, semble-t-il! Ce recueil peut participer tant à mon challenge marsien qu'au 12e challenge de l'Imaginaire organisé par Tornade.
Destination Mars, Anthologie de Marc Bailly, éditions du Riez, 2013, 339 pages
Comme souvent dans les recueils de nouvelles, certaines parmi ces 12 nouvelles (plus deux articles) dont le facteur commun est la planète Mars m'ont plu, et d'autres moins. Je suppose que le fait que le sommaire (p.11) ne comporte aucune pagination est un choix et non un oubli. J'avoue que, pour ma part, je trouve plus pratique d'indiquer la page de début de chaque nouvelle. Chaque partie est composée comme suit: une brève présentation de l'oeuvre (plus ou moins vaste!) de l'auteur concerné, suivie (sauf exception) de quelques mots de celui-ci, qui exprime son enthousiasme à avoir été sollicité et précise parfois l'histoire ou les conditions de rédaction de la nouvelle choisie (parfois simple "repasse" d'un texte écrit des décennies auparavant...). La francophonie y semble réduite à ses parties françaises, belge ou québécoise, mais je ne connais pas suffisamment la littérature de l'imaginaire pour savoir si la SF en général et Mars en particulier inspirent également des écrivains africains (l'Afrique représente une grosse part de "la francophonie"), ou pas. J'aurais aimé savoir si "l'appel à textes" avait produit d'autres nouvelles intéressantes mais qu'il a fallu écarter pour cause de pagination non extensible. Je précise enfin que chaque nouvelle est totalement indépendante dans sa "vision" de Mars par rapport aux autres. Mais (à mon avis) elles sont, en majorité, plus pessimistes qu'optimistes.
Comme chaque fois que je présente un recueil de nouvelles, je vais dire quelques mots de chacune (ci-dessous), en essayant de ne pas en dire trop...
* Avant-propos, Marc Bailly (p.5)
* Préface, Pierre Brulhet (p.7)
1/ Le syndrome martien, Brice Tarvel (p.13)
La fin de l'humanité dans la base martienne... C'est plié!
2/ Les sculpteurs de Mars, Jean-Louis Trudel (p.35)
Deux adolescents, la fille âgée d'un peu plus de huit ans (... elle est née sur Mars) et le garçon d'origine terrienne qui en a plus de 15, découvrent la vie sur Mars, au cours d'une excursion hors de la base...
3/ Celui qui attend, Dominique Douay (p.47)
Quatre astronautes, puis trois, puis deux, puis le dernier sur Mars... "Les gars, quelque chose me dit que vous allez avoir de la visite, un jour ou l'autre".
4/ Le caillou de Mars, Jean-Pierre Andrevon (p.63)
Récits, entre 2035 et 2037, des exploits des astronautes qui vont nous ramener (oui, grâce à leur aller-retour Terre-Mars-Terre), le fameux caillou, entrecoupés des commentaires enthousiastes de la Presse mondiale (ce gros bloc de roche poreuse et d'une couleur brun orangé, vaguement ovale, d'un poids de 49 kg, exhibé de pays en pays)... et de leurs conséquences. En 2047, sans avoir rien appris, ça repart de Houston pour un nouveau tour (vers Europe, satellite de Jupiter)... Rédigée dans les années 70 selon l'auteur, j'ai été surpris d'y découvrir mention d'un "SSS Obama" (p.73): peut-être une retouche plus récente?
5/ Mars l'ancienne, Joby Gulzar (p.89)
Après les premiers pas, le premier EHPAD sur Mars... avec une savoureuse orchestration politique sur Terre.
6/ Le gaucho de Mars, Leon Jonas (p.147)
Un premier contact plutôt... "possessif" (j'ai songé à L'échiquier du mal, de Dan Simmons). Est-ce pour la bonne cause, ou non?
7/ 118 h avant la fin, Hugo van Gaert (p.169)
J'ai bien aimé cette courte nouvelle où l'ordinateur (plus gentil qu'HAL!) s'avère plus "sage" (prévoyant et résilient) que l'humain...
8/ Restez chez vous, Marc Van Buggenhout (p.175)
C'est pas pour faire de la "lèche", mais je crois que cette nouvelle a été ma préférée: elle met en évidence que le caractère d'entrepreneurs véreux et roublards (des capitalistes pur jus) paraît commun à toute humanité. Pour les battre, il faut être plus malin qu'eux...
C'est sur le blog de l'auteur que j'avais découvert l'existence de cette anthologie (son dernier billet y remonte à septembre 2020).
9/ Les Chants de Mars, Jean-Jacques Girardot (p.209)
Cette nouvelle-phare m'a fait songer au récent De l'espace et du temps (d'Alastair Reynolds), sauf qu'ici le "dernier homme" (après un voyage de plus de six milliards d'années) ne se consacre pas à la connaissance, mais à la construction sur Mars d'un monument. Rien qu'un monument. Même pas un cénotaphe... pour le plaisir des générations futures?
Là, c'est après le texte de la nouvelle que son auteur a rédigé quatre ou cinq pages de "vague postface" (plutôt que de tout dévoiler avant).
10/ Aube dernière, Thierry Di Rollo (p.233)
La mort, la vie... Un peu trop "mystique" et pas assez "aventureux" pour mon goût.
11/ Ciel rouge, sable rouge, Roger Frank (p.243)
Drôle de "nouvelle" qui se présente comme un "abstract", un "synopsis", un "abrégé"... d'un roman à écrire (?): un père et sa fille qui n'ont pas les mêmes idées sur l'avenir de Mars mettent des années à se rejoindre. Tout est dit. Je suppose qu'il y aurait eu matière à "tartiner" des centaines de pages pour développer les péripéties qui y sont évoquées.
L'auteur affirme avoir voulu se moquer de tous les romans qui traitent d'une façon traditionnelle de la colonisation de la planète Mars.
12/ John Carter vs Olympus Mons, Daniel Walther (p.259)
John Carter (oui, le fameux!) en dirigeant d'une expédition d'alpinisme sur Mars (à l'assaut des 21 km que mesure Olympus Mars en hauteur)... Une pochade.
* Mars dans la littérature SF et imaginaire, Marc Van Buggenjout (p.275)
Une évocation du sujet annoncé en titre! Bien entendu, on n'y trouvera rien de postérieur à 2013, et la liste ne prétend pas à l'exhaustivité (Aélita, de Tolstoi, n'est pas citée ici - bon, je frime, alors que ma propre science est toute récente...).
* Cinéma, Jean-Pierre Andrevon (p.283)
Un panorama intéressant qui part des tout débuts du XXe siècle jusqu'au début du XXIe (par un autre auteur de nouvelles dans le recueil). J'y ai relevé moult pistes intéressantes (mais je pense que je ne regarderai pas forcément les films muets cités...).
Je dirai encore que ces nouvelles, si diverses soient-elles, ont peu à voir avec les aventures narrées par les pionniers qu'ont été Alexéi Tolstoi (Aélita), Burroughs (John Carter) ou Wells (La guerre des mondes): ici, en général, ces histoires plus ou moins longues prennent en compte nos paramètres contemporains (durée nécessaire pour que mûrissent des technologies, année martienne presque deux fois plus longue que l'année terrestre, distance de la Terre à Mars qui varie selon les positions respectives...).
À part ceux des auteurs directement concernés ou du "directeur" de l'anthologie, j'ai trouvé un seul blog en parlant: celui de Morbius (Les Échos d'Altaïr).
Avant d'évoquer d'autres films vus ces temps-ci, je veux vous convaincre d'aller voir L'affaire Nevenka de la réalisatrice espagnole Icíar Bollaín. C'est un film qui ne peut laisser indifférent. Le scénario est inspiré d'une histoire vraie qui s'est passée à la toute fin des années 1990 en Espagne, dans la province de Castille et Leond, plus précisément dans la ville de Ponferrada. Nevenka Fernández, 26 ans, une jeune diplômée, est élue dans conseillère municipale au sein de la mairie. Elle a tout de suite été remarquée par Ismael Alvarez, le maire charismatique et coureur de jupons de la ville. Sa femme vient de mourir et il se sent seul. Il jette son dévolu sur Nevenka qui éprouve de l'admiration et de l'amitié pour le maire mais rien de plus. Ismaël arrive à la convaincre de coucher avec lui et dès lors, elle doit être à son service H24. La pauvre Nevenka commence à dépérir à vue d'oeil, elle est proche de l'hystérie. On la voit être tétanisée car elle veut repousser les avances du maire mais elle n'y arrive pas. Elle maigrit, son visage est émacié. Il faut saluer la prestation de Mireia Oriol qui se transforme sous nos yeux. C'est un film sur l'emprise et le harcèlement sexuel, vingt ans avant le mouvement #Metoo. C'est un film très réussi à tout point de vue. Lire le billet de Pascale.
Les vieux fourneaux 8 - Graine de voyous (Editions Dargaud, 56 pages très distrayantes) *
Après deux ans d'absence, les revoilà! Qui ? Et bien les vieux fourneaux alias Pierrot, Antoine et Emile, en pleine forme, que l'on retrouve à Montcoeur. Dans ce village, on va fêter les 60 ans du spectacle de théâtre "Le loup en slip" créé par Lucette et que Sophie, sa petite-fille a repris avec brio. Dans cet album, il est beaucoup question des années 50 et 60 quand Antoine a "décroché la timbale" en épousant Lucette alors que d'autres prétendants étaient sur les rangs car Lucette était ravissante. En particulier, il y avait un notaire et puis Monsieur Civrac, un Parisien arrivé à l'âge de 8 ans à Montcoeur et qui fait encore dans "la pomme bio". On fait aussi la connaissance de Madeleine, la soeur de Pierrot (sa copie conforme avec une robe) une ancienne religieuse revenue d'Afrique qui ne supporte plus les curés et les hommes en général. Dès la deuxième page de l'album, j'étais hilare avec les démêlés de Pierrot face à un menu avec QR code. Un album très sympa que je vous recommande. Vivement le 9ème album car bien évidemment, à la fin de celui-ci, il est écrit "fin de l'épisode". Les deux auteurs ont vraiment de l'imagination.
* Edit: il s'agit bien du tome 8 (comme indiqué sur la couverture), et non 9 comme indiqué par erreur à la publication du billet...
Pendant le week-end de la Toussaint, j'ai vu Trois kilomètres jusqu'à la fin du monde d'Emanuel Parvu, un film roumain qui m'a beaucoup plu. Il se passe de nos jours sur une île dans le delta du Danube. Adrian, un jeune étudiant qui vient de quitter un jeune touriste après une soirée, est violemment agressé. L'agression se passe hors champ. Il porte plainte. À partir de ce moment-là, son calvaire commence car Adrian (Adi) a été tabassé par les deux fils du notable du coin (qui a le bras long). Ils ont compris qu'Adi préférait les garçons aux filles. Adi très amoché se retrouve seul contre le village, et en premier lieu ses parents qui ne comprennent rien et qui en appellent au curé pour pratiquer un exorcisme assez éprouvant. La seule alliée d'Adi est son amie Ilinca. Et les services sociaux s'en mêlent. C'est un film sur l'ignorance, l'intolérance et l'homophobie ordinaire dans un cadre champêtre. S'il passent par chez vous, allez le voir. Lire les billets de Pascale, Miriam, Selenie.
Pendant ce même week-end, j'ai aussi vu Chroniques chinoises du réalisateur chinois Lou Ye. Le film s'apparente plus à un documentaire qu'à un film de fiction. Tout commence dans la région de Wuhan fin 2019 où un réalisateur décide de reprendre le tournage d'un film dix ans (!) après l'avoir interrompu. Tout le monde est partant pour cette aventure, mais c'est sans compter la Covid 19 dès janvier 2020 dans cette région. Certains membres de l'équipe de tournage se retrouvent confinés dans l'hôtel où ils logent, d'autres sont arrivés à partir. Ceux qui restent, dont l'acteur principal, rongent leur frein. Les seules visions sur l'extérieur c'est la télé (un peu), leurs téléphones portables et ce que les confinés peuvent voir par la fenêtre de leurs chambres. Et donc nous, spectateurs, on voit de plus en plus d'images filmées à l'époque par des portables. Certains moments sont émouvants comme les appels angoissés de la femme de l'acteur principal. Elle est toute jeune maman et son mari lui manque. Le réalisateur nous fait bien sentir la terrible situation vécue par la population, comme une jeune fille qui pleure en sachant sa mère morte du covid. Mais lors du Nouvel an chinois en février, on assiste à un moment de joie où les membres de l'équipe séparée mais ensemble grâce aux portables font la fête. Le confinement strict à Wuhan s'est terminé début avril 2020 mais il y a d'autres périodes plus tard jusqu'à fin 2021 début 2022. Un film intéressant. Lire le billet de Pascale.
La photo ci-dessous illustre suffisamment, je suppose, le titre de mon billet...
Erik Larson, Lusitania, 1915, la dernière traversée, Le Cherche-Midi,
2016 pour la traduction française par Paul Simon Bouffartigue (titre original: Dead Wake, 2015), 635 pages
Claude Mossé, Lusitania, Fayard, 2015, 354 pages
Ordas & Cothias, R.M.S. Lusitania, Bamboo éditions, coll. Grand angle (romans), 2012,
351 pages S.O.S Lusitania, Bambou éditions, coll. Grand angle. T.1: La croisière des orgueilleux (48 pages + dossier de 8 pages, 2013). T.2: 18 minutes pour survivre (48 pages, 2014). T.3: La mémoire des noyés (48 pages, 2015). Scénario des T.1 & 2: Patrice Ordas & Patrick Cothias. Dessins (+ scénario du T.3): Jack Manini Thanatos, tome 3: Le mystère du Lusitania, scénario Didier Convard, dessin Jean-Yves Delitte, Glénat, 2008, 56 pages
Tout le monde sait de nos jours que le Lusitania, parti de New-York le 1er mai 1915 et commandé par le capitaine William Thomas Turner, a été torpillé le 7 mai 1915 au large de l'Irlande. Cela a amené une protestation officielle des Etats-Unis, et a fait basculer leur opinion publique, même s'ils ne sont pourtant entrés en guerre qu'en 1917. On sait peut-être moins (je ne me rappelle pas si c'était précisé lorsque je l'ai appris en cours d'Histoire en Terminale) que l'U-20 commandé par le Kapitänleutnant Walther Schwieger a envoyé une seule torpille contre le paquebot. L'histoire de ces navires a refait surface à l'approche du centenaire du naufrage. Je ne prétends pas pour autant que les quelques ouvrages présentés dans ce billet font un tour exhaustif. C'est tout de même la majeure partie de ce qui sort quand on cherche "Lusitania" sur le catalogue des médiathèques parisiennes. Voici quelques mots sur chacun.
Tout d'abord, le Lusitania de Claude Mossé, sous-titré "le grand roman d'un mystérieux naufrage", annonce clairement la couleur. Il s'agit d'un roman qui met en avant une thèse, celle que les morts du Lusitania résultent d'un malheureux "concours de circonstances". Différents acteurs pouvaient avoir intérêt à ce qu'une torpille soit envoyée sur le Lusitania, qui transportait des armes et munitions vendues par des sociétés américaines vers la Grande-Bretagne (ce que les Britanniques ont officiellement reconnu dans les années 1970 seulement), sans que personne ait anticipé ou souhaité un tel bilan humain. Les Allemands, comme "coup de semonce" pour prouver qu'ils n'étaient pas dupes du trafic de matériel de guerre couvert par la présence de civils. Certains responsables britanniques auraient joué sur deux tableaux: soit le navire arrivait et les armes aussi (protégées par la présence à bord de civils, notamment américains), soit l'Allemagne l'attaquait et ce serait à son détriment moral devant l'opinion publique américaine. Le roman propose donc un récit des événements en ce sens.
Le style de ce livre m'a fait songer à la saga Louisiane de Maurice Denuzière que j'ai lue et relue jadis: les deux auteurs brodent les dialogues, paroles, pensées, faits et gestes de leurs personnages sur une documentation "d'époque" et entrelacent de même fiction et réalité. Mais, chez Claude Mossé, c'est Winston Churchill en personne d'une part, le capitaine William Turner d'autre part, dont les faits, gestes et pensées nous sont exposés. Mais aussi différentes personnalités politiques de l'époque: les présidents Wilson et Raymond Poincaré, le Premier Ministre britannique Asquith (Churchill et lui ne s'appréciaient guère), sans oublier Lord Inverclyde (James Burns, troisième baron), alors dirigeant de la Cunard Line, laquelle compagnie était redevable à l'Amirauté pour son soutien au financement des Lusitania et Mauretania une décennie auparavant...
En ce qui me concerne, la lecture préférée a été Lusitania, 1915, la dernière traversée, de l'Américain Erik Larson, traduit en France en 2016 (titre original: Dead Wake, 2015). Ce grand récit détaillé m'a, lui, fait songer à La nuit du Titanic (de Walter Lord), que je possède dans ma bibliothèque mais n'ai pas relu depuis de nombreuses années... Il parle du navire, de ses passagers, de son équipage, avant, pendant et après. Il brosse également le contexte (la guerre en Europe, les Américains attentistes). Les décisions prises ou non prises par l'Amirauté britannique et son Ministère (Winston Churchill était First Lord of the Admiralty [Premier Lord de l'Amirauté], quelque chose comme ministre de la Marine -toutes choses égales par ailleurs- y sont minutieusement disséquées. Et le point de vue allemand, la "campagne" de l'U-20 qui a coulé le paquebot, le caractère de son capitaine, nous sont également montrés, d'après des documents d'époque. Avec un point de vue bien américain, il nous présente aussi le président Wilson, à la fois veuf et émoustillé par une rencontre récente, au moins aussi préoccupé par ses affaires de coeur que par l'affaire du Lusitania (ça, je ne l'avais pas appris en Terminale!). Le livre comprend de nombreuses notes vers les sources utilisées, et une abondante bibliographie (majoritairement en anglais).
Le romancier Patrice Ordas a co-écrit avec le scénariste de bande dessinée (et pilier de la collection "Vécu" chez Glénat) Patrick Cothias plusieurs romans, notamment sur la période de la Première Guerre Mondiale (L'ambulance 13; Anastasia; R.M.S. Lusitania), qui ont par la suite été adaptés en albums de bande dessinée. Mais ici, l'aventure fictive de personnages dont la plupart ne le sont pas moins fait que nous sommes avant tout dans le cadre d'une oeuvre de pure distraction, même si nos auteurs prennent soin de lister (p.350) tous les faits "connus" qu'ils ont respecté dans leur roman:
- La Cunard et ses passagers étaient informés des risques encourus.
- Le Lusitania transportait une charge explosive considérable.
- L'équipage du paquebot était insuffisamment formé.
- Les canons du bord n'ont jamais été mis en batterie.
- La Cunard Line a délibérément ralenti la vitesse du navire en réduisant le nombre de ses chaudières en activité.
- Le commandant Turner n'a pas donné l'ordre de zigzaguer.
- Le Lusitania semble avoir délibérément présenté le flanc à l'U-20.
- Une unique torpille fut tirée par le sous-marin U-20.
- Il y eut deux explosions successives, la seconde plus puissante que la première.
- Les cloisons étanches n'ont pas fonctionné.
- Six chaloupes seulement sur vingt-deux purent être mises à l'eau.
- Le paquebot coula en dix-huit minutes.
Nous lisons donc comment les actions de leurs personnages fictifs expliquent les faits réels. Mais ils ne prétendent pas que leur oeuvre est pour autant un livre d'histoire.
Je me suis demandé s'il existait des films de fiction sur le Lusitania. Il semble que les 18 minutes durant lesquelles s'est joué le drame (le navire a coulé très vite, d'où le nombre élevé de victimes mortes par noyade ou d'hypothermie) ait semblé un délai trop court pour maintenir l'intensité dramatique que présente par exemple un film sur le naufrage du Titanic... Le nombre de victimes (presque 1200, sur un peu moins de 2000 passagers et membres d'équipage, puisqu'il y a eu environ 760 survivants), le fait que la majorité ne savaient pas utiliser correctement leurs gilets de sauvetage, que l'équipage n'a pu mettre correctement à l'eau les chaloupes, ne forment sans doute pas des péripéties suffisamment "glamour". Un court-métrage d'animation, The sinking of Lusitania (Le naufrage du Lusitania) a été réalisé en 1918 à des fins de propagande. Il semble exister plusieurs documentaires pour la télévision, de différentes nationalités et plus ou moins récents, plus ou moins "sensationnalistes" aussi. Je n'en ai vu aucun.
La bande dessinée, par contre, a eu davantage de facilités que le cinéma pour s'emparer du thème Lusitania.
J'ai apprécié la lecture de la "mini-série" S.O.S Lusitania, dont seuls les deux premiers volets ont été scénarisés par Ordas et Cothias d'après leur roman. Le troisième volet en bande dessinée présente en effet des différences notables avec la fin du roman et le sort d'un certain nombre des personnages.
Le scénario de SOS Lusitania a fait intelligemment voler en miettes l'argument des "18 minutes" (drame trop court) que j'évoquais plus haut en inventant une série en trois albums. On sait que Cothias est un scénariste qui ne manque pas d'imagination (arrivera-t-il, un jour, à relier la famille Vanderbilt à son cycle de l'épervier?). Nous voyons converger vers la dernière traversée transatlantique du Lusitania une vingtaine de personnages, dont un certain nombre de survivants n'auront de cesse de traquer la personne dont elles ont tout lieu de penser que, agent double des services secrets britanniques et allemands, elle est à l'origine des décès, dont certains ont concerné des personnes qui leur étaient chères à un titre ou à l'autre, à force d'avoir intoxiqué les différents partenaires à coup de demi-vérité et demi-mensonge, pour préparer des sabotages partiels qui aboutissent à la perte totale du navire... sans provoquer pour autant l'entrée immédiate des Etats-Unis dans la guerre. C'est plutôt captivant et bien fait.
Une scène, celle de la mort d'un marin de l'U-20, m'a paru inutile à première vue puisqu'elle ne fait pas vraiment avancer l'histoire, tant dans la BD que dans le livre. Après mûre réflexion, je ne lui trouve que deux justifications possibles. Soit il s'agit de la reprise d'une "anecdote" avérée durant l'une ou l'autre guerre mondiale... soit il s'agit d'insinuer sans le dire que les services secrets français, informés ou non par les Britanniques, suivaient aussi de fort près "l'affaire Lusitania".
Je cite enfin, pour mémoire, un album au scénario délirant, troisième d'une série de quatre titrée Tanatos. Lequel Tanatos est un "génie du mal" qui semble tenir à la fois d'Arsène Lupin, de Fantomas et de quelques autres du même genre de "super-héros" avant la lettre. Il lutte contre (notamment) un certain "Victor" et sa dulcinée, membres de l'agence "Fiat Lux" (comme celle fondée ultérieurement par Nestor Burma?). Dans le troisième tome (le seul que j'ai eu en main), à bord du Lusitania est embarquée une arme apocalyptique concoctée par un savant ami d'Einstein, dans le but de mettre fin à la guerre en menaçant l'Allemagne de l'utiliser... Le bateau coule, qui est sauvé? Je le répète, je n'ai pas davantage lu le tome suivant que les deux qui précédaient. J'avais surtout été attiré par le (re)nom de Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine belge (comme en témoigne la petite ancre à côté de sa signature) et bédéiste francophone spécialiste de l'histoire navale (il est l'auteur de plus d'une vingtaine de volumes dans la collection Les grandes batailles navales chez Glénat).
Voilà qui va terminer mon article, que j'avais un moment songé à titrer "Une torpille pour le Lusitania". J'espère que la publication de ce type d'évocation de centaines de victimes lors d'un conflit ne tend pas à "armer nos esprits" pour nous préparer au retour de la "guerre de haute intensité", notamment sur mer: le jour où notre Marine perdrait un navire (comme les Argentins avaient perdu le croiseur General Belgrano, torpillé par un SNA britannique, au début de la Guerre des Malouines), les morts ne se compteraient plus par dizaines comme cela a exceptionnellement pu arriver pour l'armée de terre lors d'Opex (opérations extérieures), mais éventuellement en centaines...
Comme dit plus haut, j'avais repéré tel ou tel autre livre consacré au Lusitania, mais n'ai pas pris le temps de me les procurer (je n'aurais pas eu celui de les lire!). Et c'est vrai qu'il y a eu au fil des ans davantage de livres dédiés au Lusitania qu'à Tromelin!
Des critiques pourront dire que ce documentaire cinéma, Au boulot!, permet à François Ruffin (ex-LFI) de faire de la propagande politique. Et bien je ne le pense pas. Ce film permet surtout de mettre en lumière les gens, les "sans dents", les "invisibles". Ceux qui, avec souvent bonne humeur, s'astreignent à des tâches pas faciles en ne gagnant pas plus que le SMIC. Afin d'illustrer son propos, François Ruffin a trouvé l'oiseau rare, si je puis dire, en ayant convaincu une certaine Sarah Saldmann (je n'avais jamais entendu parler de cette personne), avocate de la classe aisée et chroniqueuse à la télé (où ses discours font polémique), d'aller à la rencontre des classes populaires un peu partout en France et de faire le travail de quelques-uns: livreur de colis, aide soignante, cuisinière, emballeuse de poissons fumés dans une conserverie, fermière, travailler au Secours populaire en distribuant de la nourriture (c'est du bénévolat), ou dans une association qui fait des réparations d'ordinateurs ou autre, etc. Entre chaque rencontre, on se rend compte que Madame Saldmann ne vit pas sur la même planète que tout le monde. Elle ne fait habituellement pas grand-chose de ses dix doigts. Quand elle n'exerce pas, elle passe ses journées à "bruncher" au Plaza Athénée (par exemple) où un croque-monsieur à la truffe vaut 54 euros. Elle s'achète des robes à plus de 2000 euros et craque sur des montres de luxe à 20 000 euros. A part ça, elle pense que vivre avec 1300 euros par mois, c'est déjà bien et que c'est mieux que rester sur son canapé à vivre des allocations. C'est un documentaire qui comporte des situations amusantes, émouvantes et où les "gens de peu" sont bien mis en valeur. C'est la France d'en bas et elle est bien courageuse. J'ai noté la séquences où deux Afghans ont traversé 16 pays pour arriver à Amiens et faire des genres de tartiflettes. Ils sont heureux de vivre en France même s'ils ont du mal à joindre les deux bouts. Un film que je conseille s'il passe par chez vous.
Il a fallu que je (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) prenne le temps de relire le roman que je souhaitais présenter ce mois-ci dans le cadre de mes "hommages du 7". J'avais eu la surprise cet été de découvrir que Cavanna n'avait pas seulement rédigé plusieurs volumes autobiographiques (mettant notamment sa mère ou ses propres amours en scène), mais que le cofondateur de Charlie Hebdo avait aussi à son actif un (voire plusieurs?) romans se déroulant dans les temps préhistoriques (ce dont je n'avais pas pris conscience lors de ma lecture de ses échanges avec Pascal Tassy). Le livre que je vous présente aujourd'hui, je l'avais donc acheté dans l'une des bouquineries dont je vous ai souvent parlé.
Cavanna, La déesse mère, Albin Michel, 1997, 262 pages
La couverture qui campe une belle figure féminine est peut-être trompeuse dans la mesure où l'on ne distingue guère, dans le tableau de 1888 de Léon Eugène Maxime Faivre (1856-1941), si les enfants que protège la femme armée (la menace venant d'une ourse, hors champ) sont garçonnets ou fillettes. Or tout l'argument du livre tient dans cela.
Le fil conducteur de ce roman est essentiellement paillard. Cavanna nous donne une vision de deux mondes opposés: le masculin et le féminin, à travers les aventures d'un chasseur (Ghal), d'un tailleur de silex (Ohg), de sa mère (Noun) et d'une jeune "servante des Puissances" (Ala). "L'histoire se passe il y a assez longtemps. À peu près dix mille ans. C'est-à-dire à l'époque charnière où l'ère du silex taillé, de la suprématie du mâle chasseur et guerrier sur la femelle cueilleuse de baies, déterreuse de racines et glaneuse d'épis sauvages commence à céder la place à l'ère de la pierre polie, de l'asservissement à la glèbe de l'homme devenu fermier et éleveur, du règne de la femme, fourmi prévoyante et organisatrice" (début de l'Avant-propos, p.9).
Ghal est un chasseur tout ce qu'il y a de plus normal, mis à part le fait que son meilleur ami est Ogh, un "intellectuel" (il imagine des choses dans sa tête avant de les dire ou de les faire) qui n'a pas subi le rite "normal" du passage à l'âge adulte ("tuer la mère" ou quasiment...), mais a cependant été sauvé par sa génitrice d'une exécution (non moins normale) grâce au talent qu'il développait dans la fabrication d'armes (qu'il fallait auparavant aller échanger à grand-peine à l'extérieur). Les moeurs de la tribu sont décrites avec truculence. Dans la tribu de l'Elan, les hommes copulent avec orgueil et frénésie (quelquefois même entre eux). Côté féminin, c'est nettement moins agréable. Il n'st pas question d'amour courtois.
Les hommes de la tribu sont des brutes incultes forniquant sans état d'âme avec des femelles soumises. Tous croient aux Puissances, qui imposent leur loi par la bouche de "Celui qui parle aux Puissances". Or, celui-ci révèle un grand secret à Ghal et Ogh: le territoire que Ceux de l'Elan occupent a été conquis sur un peuple qui maîtrisait l'agriculture, la céramique, la pierre polie... Et Ogh tombe définitivement amoureux d'une statuette féminine dissimulée dans le "saint des saints".
Dans ce roman, il est question d'un pays fabuleux (où l'herbe épaisse est toujours verte et tendre, où abonde [le gibier herbivore]) à eux promis par les Puissances... C'est peut-être ce qui pousse nos héros atypiques à fuir dans la nuit abominable vers un "ailleurs" mythique. Après quelques péripéties, ils se retrouvent dans un paradis (pour la paire féminine tout au moins): les femmes y portent les armes sinon la culotte (dans ce beau pays et à cette belle époque, tout le monde vivait à poil), et traitent leurs esclaves mâles avec une relative bonté.
Les femmes entretiennent dans le territoire qu'elles contrôlent une philosophie que je vais peut-être quelque peu forcer: le pain du blé que l'on a fait pousser soi-même apparaîtra plus savoureux que celui échangé contre la plus-value du travail d'autrui. Méfiance, donc, contre toute "recherche de productivité". "Gagner du temps? Mais c'est justement ce que nous ne voulons pas... Pardon: ce que la déesse Mère ne veut pas. L'esclave doit être accablé de travail et de fatigue, ses journées doivent être remplies à ras bord, afin qu'il n'ait ni la force ni le temps de penser, de combiner, bref: de songer à se révolter".
Elles savent qu'elles ont toujours besoin de géniteurs (pour avoir la descendance femelle qu'elles privilégieront). Les géniteurs, une fois qu'ils ont rempli leur office, sont rendus stériles. Mais s'il leur est interdit de toucher à quelque arme que ce soit, quand ils ont fini de cultiver la terre, les câlins sont possibles et souhaités. En tout cas, nos deux héros sont privilégiés, dans la mesure où leurs liens avec la "paire féminine" sont reconnus.
Lorsque enfin elle lui est présentée, l'intérêt de la paire masculine pour la Déesse mère s'avère réciproque. Pour être déesse, on n'en est pas moins femme. Mais personne n'est parfait: la plantureuse déesse mère s'avèrera goulue, atrocement. L'époux qui a eu l'honneur d'honorer la Déesse Mère est sacrifié dès qu'il est certain qu'il a rempli sa mission de fécondation. Après l'avoir fuie dans un premier temps, le roman s'achève avec le retour volontaire d'Ogh vers l'amante religieuse.
Le texte a par moment des accents naïfs qui font plutôt songer au texte Le Premier amour de Pagnol (scénario pour un film avorté?). Mais cette pochade truculente est assez loin de certains livres très récents qui "déconstruisent" tout autant la préhistoire pour la reconstruire, en se faisant, eux, promouvoir avec un vocabulaire de marketing excessif à coup de "la première histoire préhistorique féministe", "le premier polar préhistorique"... qui m'agacent parfois.
Comme beaucoup des livres qui m'intéressent, La déesse mère n'est plus disponible dans le réseau des bibliothèques parisiennes qu'en un seul exemplaire, en "réserve centrale" (il faut donc le faire venir via internet dans la médiathèque de son choix avant de recevoir par mail l'avis qu'il y est disponible). Je n'ai pu trouver de billets de blog parlant de cet ouvrage, mais François Cavanna avait eu un peu moins de 10 minutes pour en parler à la télévision en janvier 1997 (France 3 Strasbourg?)...
En cette année 2024 où sont voire même arrivent ou reviennent au pouvoir des dirigeants brutaux aux idées rétrogrades (dont beaucoup ne rêvent que de ramener la femme à un ventre au service de l'homme sans qu'elle exerce le moindre contrôle sur sa fécondité), cela peut faire du bien de se (re)plonger dans des romans certes préhistoriques (en des temps reculés), mais imaginant une humanité plus progressiste (du moins en partie)... et de prouver que les années 2020 n'ont pas tout inventé.
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Je change de sujet... Simon Fieschi, l'ancien webmestre de Charlie Hebdo grièvement blessé lors du massacre du 7 janvier 2015, et qui venait de témoigner dans le procès de l'organisateur présumé de l'attentat, a été retrouvé mort chez lui le 17/10/2024. Plusieurs pages d'hommage lui ont été consacrées dans le numéro 1683 du 23/10/2024 de Charlie, avec, notamment, la "repasse" du long article dont j'avais parlé ici. Il avait 41 ans.
Le titre du roman de Marcus Malte, Aux marges du palais (Edition Zulma, 494 pages jubilatoires), fait référence à une ballade française assez connue depuis le XVIIIème siècle dont les premiers vers sont : "Aux marches du palais, il y a une tant belle fille lon la..." L'histoire se passe dans la République Médiocratique de la Frzangzwe (suivez mon regard) où la retraite est à 85 ans. Anne-Sophie-Catherine-Elisabeth (diminutif Aneth) vit dans un beau palais de 365 pièces avec son père et Chantal, sa confidente et dame de compagnie. Aneth est une princesse comme dans les contes. Elle doit fêter ses 16 ans et devenir "marjorette". Elle est la fille unique de l'archimaréchal Herbert Robert, "Chef de l'Etat, Président-Directeur-Général de la Nation", d'autres titres suivent dont "ufologue amateur" (p. 22). Aneth est belle, elle est splendide, elle est carrément ultralike, selon ses fans, à la suivre sur son résal favori sur le "Wet". "L'ultramaréchal est conseillé par un certain Gabriel Pipaudi, un pur produit de la Grande Ecole. La communication est son domaine... Sa fiche de poste fait mention de "porte-parole du Gouvernement", mais il fait aussi officieusement office de porte-drapeau, porte-plume, porte-clés, porte-flingue, et accessoirement de porte-manteau quand un valet vient à manquer. Il est même vu comme un porte-bonheur par son employeur" (p. 23). Tout le roman est écrit de cette manière humoristique. Face aux personnages du palais, il y a la baronne (dans le civil Jeanine Longjumeau) née dans un patelin du Nord, de mère fille de joie et de père garde-barrière. Grâce à trois veuvages tout à fait accidentels, la baronne s'est retrouvée avec un joli pécule, une vaste demeure et une grosse surcharge pondérale. Comme les temps sont durs, elle survit comme elle peut. Elle est entourée de sept personnages haut en couleur, René Vercel dit Doc, dit le toubib radié de la profession, Lucien Zacharie Dione, dit Mo, un Noir ancien boxeur, Raymond Jalabert dit le Gros, Philip von Bronckhorst, autoproclamé Hakkon le brave, Mouna dit la Souris, Monsieur Li, un cuisinier qui fait des plats avec tout ce qu'il trouve (je vous passe les détails) et enfin Micer Vitezi dit Zap, futur amoureux d'Aneth (p. 43). La baronne décide que pour le 1er mai, le peuple ira prendre la tour F (voir la couverture du roman). Je vous laisse découvrir ce qu'il en est. J'ai passé un très bon moment à lire ce roman qui est une jolie fable qui fait du bien. Je me suis vraiment amusée. Monsieur Malte a du talent. Lire le billet d'Antigone.
Après Les aiguilles d'or et Katie de Michael McDowell (1950-1999), je viens de terminer en deux jours Lune froide sur Babylon (Edition Monsieur Toussaint Louverture, 430 pages spectrales). En effet, il est beaucoup question de spectres évanescents cherchant à se venger de leur meurtrier que l'on connait assez vite. Tout commence en juillet 1965 en Floride, sur la rivière Styx. Un jeune couple, Jo Ann et Jim Larkin remonte cette rivière après avoir péché. Ils ne sont pas loin de leur exploitation de myrtilles. Jo Ann et Jim sont les parents de deux jeunes enfants, Jerry (8 ans) et Margaret (à peine 1 an), qui sont gardés par la grand-mère, Evelyn Larkin. En voulant récupérer un sac qui flotte sur l'eau, Jo Ann et Jim sont mordus mortellement par des serpents. Jo Ann va être ensevelie par des sables mouvants, quant à Jim, il coule et son corps ne sera jamais retrouvé (fin du prologue). Presque 15 ans plus tard, on retrouve Evelyn, Jerry et Margaret qui s'occupent seuls des myrtilles. Ils ont du mal à joindre les deux bouts et ils ont souscrit un prêt bancaire auprès de la banque de Nathan Redfield. Lors d'une fin de journée, Margaret, qui a désormais 15 ans, doit rentrer de Babylon où elle aide un professeur du collège. Mais Margaret ne rentrera jamais. Elle est assassinée sauvagement. Dès lors, Evelyn n'aura de cesse de dire que c'est Nathan Redfield qui est le meurtrier. Ce dernier est un homme vil qui a de très mauvaises relations avec son père infirme et avec son frère Ben. Après un deuxième et troisième assassinats très brutaux, Nathan commence à avoir des visions des spectres sortis de l'eau ou pas de ses trois victimes (je ne vous dirai pas lesquelles) surtout la nuit car il y a une énorme lune qui surplombe la ville Babylon. Le roman est un mélange de gothique: fantastique avec une pointe de "gore". C'est assez différent des Aiguilles d'or et de Katie. Cela s'apparenterait plus aux trois premiers tomes de Blackwater (je n'ai pas encore lu les trois derniers). J'ai trouvé le roman très sombre. À vous de voir. Sinon, Lune froide sur Babylon est déjà paru dans une traduction différente en 1990 aux Éditions Presse Pocket, sous le titre Les brumes de Babylon.
Dans ce billet, je (ta d loi du cine, "squatter" chez désola) présente trois albums de BD et non pas seulement un. Merci à Fanja de m'avoir donné l'occasion d'en parler puisque cette série rentre dans le cadre de son Book trip en mer, une fois de plus. Si Mérite maritime est le titre sous lequel est paru le premier album, il est devenu le nom de la série lorsque les deux derniers l'ont suivi. Mes exemplaires étant inaccessibles, je me suis rabattu sur le premier que j'avais offert à dasola, et les deux derniers que j'ai fait venir de la "réserve centrale" des bibliothèques de Paris.
Alain Riondet (scénario), Stéphane Dubois (dessin), éd. Casterman
t.1, Mérite maritime, 1992, 79 pages
t.2, Boulevard de la soif, 1994, 87 pages
t.3, Fond de cale, 1997, 71 pages
Pour être encore plus précis, Mérite maritime est le titre de l'un des chapitres de ce premier tome, composé de quatre histoires courtes qui mettent en situation les personnages (titrées René, Jason, et Cher payé pour les trois autres). Mérite maritime est bien le plus beau, à mon avis (21 pages sur 70). "Mérite maritime", enfin, c'est le nom d'une véritable décoration, et ici d'une médaille que l'on voit passer par-dessus bord. Les histoires se déroulent à bord d'un vieux cargo, l'Amiral Benbow. Les "héros" (anti-héros, parfois) sont ceux qui en composent l'équipage. Cet album (dont je possède une première édition) campe des gaillards (vais-je oser des "gaillards d'avant"?), des durs au coeur tendre, qui "se défendent" (pas si mal) face à d'autres "sans foi ni loi" qui sont loin d'être des saints. Le dessin réaliste et brutal leur fait des trognes et des tronches bien reconnaissables. Nous découvrons (avant de les approfondir touche par touche) Albert (Voxdei, le capitaine - mais j'anticipe), Franck (le second, que les hommes appellent "Monsieur Ripert"), René (Bosco par protection), Raymond le cuistot, Pollack, Ahmed, Jason (mécanicien-graisseur, le dernier embarqué), Lewis le télégraphiste, Dimitri le chef mécanicien. Le premier chapitre nous évoque pourquoi René est devenu alcoolique au dernier degré, et le "coup de main" apporté par l'équipage pour résoudre ses problèmes ("un marin sans bateau, c'est comme un oiseau aux ailes brulées... sans patrie... le coeur de la solitude..."). Jason donne aux officiers l'occasion de prendre à bord un homme et son couteau ("un matelot au noir, ça ne se paye pas tout à fait le même prix"): ledit Paradakis ne manque pas de bagout (ni de lettres - décalées), sans être étouffé par les scrupules. Mérite maritime nous montre la patronne du capitaine, lequel a peur de se faire "remercier" par ladite patronne, l'armatrice. Celle-ci lui demande d'embarquer son père, le commandant Maurepas, 82 ans et à toutes extrémités, pour qu'il signe en mer le testament qu'elle lui fournit tout rédigé... (comme dit Jason: "je crois savoir qu'il s'agit d'une forme de pratique thérapeutique destinée à guérir le vieux commandant d'une forme particulière et probablement psychosomatique de gérontisme..."), mais les choses tourneront autrement. Dans Cher payé, Raymond reprend la boxe, alors qu'il avait juré d'arrêter après avoir tué un homme sur un ring... Mais c'est pour la bonne cause (plus ou moins au profit de "boat people"), et Jason tire, une fois de plus, les marrons du feu.
Dans le deuxième tome (qui, comme le précédent, regroupe des histoires parues dans le magazine (à suivre), nous retrouvons notre fine équipe, pardon, notre équipage, désormais propriétaire de l'Amiral Benbow et navigant à son compte, pour des "affaires de famille". Ca commence avec le père du Second (qu'il a tendance à idéaliser), dans La gloire de mon vieux. Pas évident d'embarquer un cercueil qui doit peser son quintal au nez et à la barbe des douanes et de la police des frontières, même pour Ahmed et Jason. "Les salauds finissent toujours mal, alors que les marins, eux, continuent de veiller sur la mer". Et l'équipage y gagne un "steward" (Roger). Dans Boulevard de la soif, la pin-up en couverture se révèle être une gourgandine magnifique et manipulatrice... et donne l'occasion à un p'tit jeune qui ne fait pas le poids (mais fait du bon café) d'embarquer. La morale de l'histoire est tirée par les marins accoudés à cinq au bastingage: "c'est curieux tout de même... C'est souvent ceux qui veulent partir à toute force qui restent, et ceux qui devraient rester qui finissent par tout quitter". Dans Le repos du marin, l'Amiral Benbow vient en aide au Virgen de Tarifa (alors en avarie et peu manoeuvrant), dont le capitaine Carlos Mankiewicz, vieux loup de mer, connaît bien notre capitaine Vodxdei, qu'il appelle Alberto. Il s'agit d'embarquer avec armes et bagages (une maison entière) un jeune "golden boy" odieux, plein de morgue et de suffisance, qui accomplit une corvée dans l'unique but de toucher l'héritage paternel. En tête-à-tête à Port-Saïd (avant quelques belles images du canal de Suez), les deux capitaines évoquent l'existence d'une pratique, le "shangaïage" (marins embarqués de force et contraints à travailler pour presque rien). Et d'une femme, Denise... ("Elle est comme nous, Denise... Elle a souvent changé de port d'attache... Mais à chaque fois qu'elle s'est installée quelque part, il y a toujours eu un repas chaud et un coin pour dormir, pour n'importe lequel d'entre nous... [qu'on soit officier ou simple matelot]"), que même le pilote du canal connaît. Et le golden boy qui l'insulte va se retrouver à subir un "dressage" qui m'a rappelé celui accompli pour désintoxiquer un alcoolique dans Le fils du soleil de Jack London (sur le Kittywake). Grâce aux autres, il va réussir à comprendre le sens de "l'esprit d'équipage": "s'il n'y a qu'un seul homme qui souffre, sur un navire, comment vont faire les autres pour se plaindre?!" (p.82). Cette histoire est aussi très belle (à mon avis), une véritable ode chantée au métier de marin (p.83): "on aime la mer, passionnément, et pourtant on en souffre. Cette solitude qui est la nôtre est dure à supporter, et pourtant on ne peut pas s'en passer. On n'a besoin de personne et pourtant il nous faut toujours quelqu'un à aimer... La vie à terre est certainement plus douce, et pourtant on ne pense qu'à repartir... C'est en nous! Comme les océans!... Et on n'y peut rien!...". Jusque-là, chaque "chapitre" s'est conclu par une belle image du bateau sur fond de soleil couchant (il manque juste "i am a poor ship from home...").
Dans ce dernier opus, Fond de cale, qui forme une seule longue histoire, la première image montrant l'Amiral Benbow arrive seulement dans la 9e planche. Ils sont en escale, Ahmed a disparu, et l'équipage va mettre sac à terre: faute de cargaison à embarquer, le navire est en faillite et doit être vendu à la casse... Au moins, pour les hommes, une occasion d'embarquer sur un autre rafiot se présente (quelques très belles pages où on les voit quitter avec délice leurs boulots d'occasion pour ré-embarquer). On leur a fait une-proposition-qu'ils-ne-peuvent-pas-refuser... Ils vont servir d'équipage sur un rafiot dont le capitaine et le second en titre ont manifestement trouvé leurs diplômes dans une pochette-surprise. À fond de cale avec d'autres malheureux "shangaïés" (embarqués contre leur gré), Ahmed découvre la vie ("imagine! Tu es armateur, tu prends des vieux bateaux, amortis depuis longtemps, tu mets dessus des équipages qui ne coûtent rien... et tu peux proposer des prix de chargement assez bas pour casser le marché en étant plus concurrentiel encore que les Japonais... ça te donne un pouvoir immense! ... Et tu fais fortune!"). Les réflexes professionnels de nos héros reprendront le dessus, avec l'aide d'un avocat très polyvalent, pour permettre au Piencelo dos veces ("Réfléchis à deux fois") d'affronter le typhon que le "capitaine" officiel et les trois forbans qui sont avec lui ont été incapables d'anticiper. En bout de course, leur cher vieux cargo à eux (l'Amiral Benbow) est malgré tout sauvé par un deus ex machina inattendu: "à présent, tu vas naviguer à perte, comme d'habitude, mais cette fois, sans angoisse!". Dans la dernière vignette, ce n'est pas l'Amiral Benbow qui va vers le soleil couchant (p.71), mais le Piencelo dos veces, sur fond de plein jour, qui ramène notre équipage vers le port (hors de vue) où les attend leur propre navire...
Que de mers parcourues et de ports visités dans ces trois albums! Je dirais que ce sont des aventures humaines de fiction, sur un arrière-fond professionnel très réaliste (salle des machines, passerelle, pont, coursives...). Un style de dessin des hommes qui ressemble à du Jean Graton, en plus "brutal", avec un gaufrier moins strict... et des couleurs infiniment plus belles. Les images de bateaux et de mer sont aussi belles qu'attendu. La loi apparaît comme un concept assez lointain.
Alain Riondet est mort en 1998 (à 53 ans). Je n'ai jamais réussi à trouver trace de beaucoup d'informations sur Stéphane Dubois. Si vous n'avez pas les albums, vous pouvez en lire quelques extraits sur le site marine marchande.net (un passionné, qui a listé des dessins extraits de diverses bandes dessinées maritimes).
À fin octobre 2024, des planches originales de Stéphane Dubois de cette série semblent proposées (par qui?!?) sur le site 2dgalleries.com.
Pendant 114 minutes, j'ai été captivée par Juré n°2, le nouveau film de Clint Eastwood. L'histoire se passe dans la ville de Savannah située dans l'Etat de Georgie. Justin Kemp (Nicholas Hoult) qui est sur le point de devenir père a été tiré au sort pour devenir juré dans un procès d'assises. Il devient le juré n°2. Je rappelle que dans les pays anglo-saxons, les jurés d'un procès sont au nombre de douze personnes et il faut que le verdict soit voté à l'unanimité. Très vite Justin se rend compte que James Michael Sythe, l'homme présumé coupable, n'a rien à voir avec le décès brutal de sa petite amie, délit pour lequel il est présumé coupable et pour cause... L'enquête pour accuser Sythe a été un peu expéditive. Le film se compose du procès avec des témoignages, puis on a les délibérations et la conclusion qui permet de se dire qu'un autre procès aura peut-être lieu. J'ai aimé la sobriété de l'ensemble et le fait que les personnages existent. Les acteurs sont tous excellents. Il y a un beau travail sur le cadre, l'image, la musique. Eastwood, désormais nonagénaire, n'a rien perdu de son talent. Chapeau bas, Monsieur Eastwood. Lire les billets de Pascale, Henri Golant et Selenie.
J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) déniché tout récemment (mais pas dans une bouquinerie!) deux exemplaires, deux versions successives d'un même ouvrage, et le titre m'a amené à lire l'un puis à feuilleter l'autre. Bien entendu, c'est encore grâce au challenge Book trip en mer proposé par Fanja que je me suis focalisé dessus.
Lorsque ce titre m'est tombé sous les yeux, j'ai tout d'abord cru qu'il s'agissait d'une véritable "autobiographie" (éventuellement "réécrite" par un journaliste ou un écrivain professionnel). Erreur! L'ouvrage est qualifié en "fiction romanesque" en quatrième de couv', mais le mot "roman" qui figure discrètement en page de titre de l'édition Koutoubia de 2009 est ... mis en couv' de l'édition de 2012. Pratiquement chaque paragraphe, voire chaque phrase, ont été réécrits (peut-être dans un style plus "nerveux"?). J'aimerais bien savoir si c'est l'auteur qui a décidé de sa propre initiative d'"améliorer" son texte, ou bien si l'éditeur le lui a demandé, voire a demandé à un tiers de s'en charger... La seconde version du récit proprement dit est aussi plus longue (se finit p.102, contre p.79 dans la version 1... même si ce ne sont pas les mêmes polices de caractères).
Mais le fond n'a pas changé. Le principal du livre est composé d'un récit "à la première personne", qui commence par l'interception par des "commandos marine" en hélicoptère d'un 4 x 4 dans lequel se trouvait le fameux "Osmane" et six autres hommes, avec une partie de la rançon versée par les armateurs de l'Octant. Osmane arrive à s'échapper, il se rappelle ce qui l'a amené là, en Somalie, pas loin de la côte... Instruit (il parle anglais, est payé par une ONG italienne pour faire fonction d'instituteur dans un village côtier), il a vécu à Mogadiscio jusqu'à la mort de toute sa famille (en son absence) lors d'une explosion qui a anéanti la maisonnée entière dans le contexte de guerre civile. Puis, arrivé dans ledit village côtier, il y a vu les pêcheurs locaux en butte au pillage de la ressource halieutique par des chalutiers étrangers en l'absence de tout pouvoir étatique capable de les protéger, les pêcheurs sortant de vieux fusils pour se faire justice eux-mêmes en abordant et rançonnant ces navires, puis l'argent appelant l'argent, l'audace augmentant, l'activité se développer, plus ou moins par hasard, avec l'abordage d'un cargo en panne. Le tsunami de décembre 2004 a ramené sur les plages des fûts de déchets toxiques immergés illégalement devant les côtes somaliennes par un système mafieux (pratiquement des déchets "NBC", à lire l'auteur), rendant malades voire tuant poissons et humains. D'où la "professionnalisation" de la piraterie, seul moyen de faire désormais vivre la population locale avec tout un écosystème de soutiens/bénéficiaires/"ayants-droits" à terre... Mais l'aventure tournera mal pour notre narrateur, Osmane, alors qu'il a acheté un carnet pour commencer d'y raconter son histoire, avec le projet de passer illégalement au Yemen... ("épilogue": le crime ne paie pas... ses dollars n'ont pas été retrouvés!).
Né en 1948, l'officier de marine Laurent Mérer a quitté l'institution en 2006 (il avait rang, appellation et prérogatives de Vice-Amiral d'Escadre (VAE) correspondant à un officier général "quatre étoiles"). Il a été ALINDIEN [voir Wikipedia consulté le 29/10/2024], sujet de son premier ouvrage publié en 2006 (année où il a quitté la Marine), de 2001 à 2004. Sa bibliographie compte aujourd'hui plus de 10 ouvrages. On sent qu'il connaît son sujet, et que, à défaut de sympathie pour son personnage, il l'a conçu comme une synthèse explicative de la question de la piraterie contemporaine dont il se présente comme un spécialiste. J'ai trouvé l'aspect sociologique fort dans ce livre: pauvreté, conditions naturelles et environnement dégradés, contexte de guerre, drogue, afflux d'argent avec toute la convoitise d'accès aux produits occidentaux qui peut l'accompagner...
J'ai lu ce livre "d'actualité" (qui présente donc l'originalité d'exister en deux versions) avec mon oeil de lecteur d'aujourd'hui, 12 et 15 ans après leur parution. Octant rebaptise de manière transparente le Ponant, voilier de croisière pris d'assaut en 2008 (par de petites embarcations rapides) dans le golfe d'Aden, avec 30 membres d'équipage à bord, puis amené le long des côtes du Puntland, à proximité du village côtier de Garaad (le nom du village a disparu dans la seconde édition). Les 6 pirates finalement arrêtés par les commandos marine ont été jugés en France (de même que ceux capturés lors des affaires du Carré d'As IV [2008] ou du Tanit [2009]). Entre 2007 et 2011, la France a connu une période de vide juridique (entre l'abrogation d'une loi de 1825 sur la piraterie et la mise en place d'une nouvelle législation). Tous les pirates condamnés en France doivent aujourd'hui avoir purgé leur peine (certaines des personnes capturées ont été acquittées et/ou ont obtenu des dommages-intérêts). À l'époque, le chef suprême des armées avait ordonné, dans ces trois affaires, l'intervention des commandos marine: un message d'impunité zéro de la part de la France...
Dans les éléments qui complètent le roman proprement dit, plusieurs éléments ont disparu d'une édition sur l'autre. D'une part, une phrase (p.100) comparant les problématiques des moyens de lutte contre la piraterie et celles de la lutte contre la pollution par rejets illicites ("dégazages"). D'autre part, la proposition d'utiliser des "leurres" pour appâter les pirates (p.110). Enfin, cette édition reproduit deux tribunes publiés dans Le Figaro pour alerter sur les besoins de la Marine nationale.
On trouve par contre dans la seconde version (à ce jour) deux grands développements: une compilation sur la piraterie à travers les âges, "les pirates d'hier et d'aujourd'hui": "pirates d'hier" (pp.111-132), puis "la piraterie aujourd'hui" (pp.135-167, largement complétée et actualisée). Le livre est intéressant en ce qu'il évoque, comme solutions à long terme, d'une part davantage d'aide au développement pour les populations locales au lieu de les abandonner à leur misère et aux mafias armées, et d'autre part un soin accru apporté au recrutement d'équipages plus nombreux et mieux formés, alors que l'économie mondiale repose beaucoup (trop?) sur le commerce maritime.
Pour finir, je signalerai que j'ai retrouvé dans ce roman tant le film Hijacking que, en problématique annexe, la question des déchets "occidentaux" évoquée dans le roman Cargo pour l'enfer.
Miséricorde d'Alain Guiraudie vaut la peine d'être vu pour les acteurs, en particulier Catherine Frot dans un registre plus grave que d'habitude. Le film débute avec Jérémie (Felix Kysyl, moins innocent qu'il ne paraît) qui arrive en voiture dans un petit village dans le sud de la France. Il doit assister aux funérailles de son ancien patron, un boulanger. Sans raison précise, il s'installe chez Martine (Catherine Frot) la veuve. Le fils de Martine voit d'un très mauvais oeil cet état de fait. Dans ce village, il y a aussi le curé affable très ambigu qui aime aller cueillir des champignons et il y a un voisin célibataire, ami de longue date de Jérémie. On assiste à un meurtre très violent. L'enquête teintée d'humour qui s'ensuit est menée par un gendarme inquisiteur et sa collègue. Il est aussi question d'hommes qui aiment les hommes. C'est une comédie très noire qui a une fin très amorale mais qui ne m'a pas dérangée. A vous de vous faire une opinion. Sinon, lire le billet de Pascale.
J'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) récemment déniché dans un bac d'occasion un DVD à un prix... imbattable (non, il n'était pas gratuit!). Et le soir même, j'en ai imposé le visionnage à dasola. Mais il m'en a fallu un second avant de rédiger le présent billet: au premier, j'étais trop "immergé" dans l'histoire pour bien "mémoriser"...
Ce film de 2000 était censé se dérouler en 2020 (trop d'optimisme tue l'optimisme? Nous sommes désormais en 2024, toujours pas revenus sur la lune, et l'ISS n'est plus financée au-delà de quelques années... sans vraiment qu'une "station mondiale" soit dans les tiroirs!). Mission to mars débute sur terre, en juin 2020, par un "barbecue" typique des Etats-Unis, une réception de plein air entre collègues et amis: un couple, une petite famille afro-américaine, quelques comparses... y compris un arrivant solitaire de dernière minute, manifestement bien connu des autres. Le côté "science-fictionnesque" commence peut-être quand l'identité des maîtres des lieux est dévoilée! Pilote d'essai ou ingénieurs surdiplômés, les astronautes concernés par la première mission vers Mars s'entraînent depuis 12 ans pour cela.
Treize mois plus tard, un petit robot ressemblant fort à l'astromobile Sojourner (1997 dans la réalité) roule sur Mars (l'équipe du film n'a pas su imaginer/anticiper le petit drone-hélicoptère Ingenuity, qui a volé sur mars en 2021... dans la réalité toujours! À moins qu'il faille se dire que c'est précisément lui qui filme de haut le rover), et envoie des images à la base Mars-1, où les voient quatre des astronautes que nous avions découverts sur terre. L'astromobile (qui s'appelle ici Arès-8) leur envoie des images qui les amènent à rallier les lieux en 20 minutes (à peine le temps d'envoyer à la "station mondiale spatiale" en orbite autour de la terre un message d'information... et d'amitié. Mais, sur une planète "étrangère", il ne faut pas aller chatouiller un truc "bizarre"... La mission "Mars-2" va se transformer en une mission de sauvetage d'un possible survivant (la "SMS" a reçu un message peu intelligible, mais qui permet d'espérer). Elle mettra 8 mois à arriver à la rescousse...
Il y a peu de temps morts dans ce film très américain (l'un des tout premiers gestes de la mission de secours? Relever le drapeau américain de la base, tombé par terre - pardon, par mars). Certains aspects m'ont fait songer à 2001 Odyssée de l'espace, d'autres à Abyss. Sans oublier Rencontre du troisième type... Au final, j'ai trouvé qu'il s'agissait d'un film tout à fait honorable, relativement réaliste (même si les images sont sans doute trop "léchées", trop parfaites, trop "hollywoodiennes"). Il faudra comparer avec les images réelles une fois l'exploit accompli (et ce sera certainement sous une forme et d'une manière autres que ce que ce film montre, bien entendu).
Mais au-delà des péripéties imaginaires sur la planète Mars, ce qui a particulièrement attiré mon attention est d'ordre sociologique. Nous avons une image du couple tout à fait classique, mais l'image d'un astronaute noir sur un parfait pied d'égalité avec ses collègues (big hug compris) est peut-être plus inattendue (ou alors, je me fais une image fausse de nos Etats-Unis contemporains). En tout cas, je me suis demandé ce qu'il pouvait en être lors des premières sélections (Mercury Seven, etc.) d'astronautes par la NASA (alors que la ségrégation n'était encore pas bien loin)? Qu'en était-il pour les pilotes d'essai ou de pilotes d'avions militaires, "vivier" des premiers recrutements? Et ensuite, lorsque celui-ci a été élargi aux scientifiques? Et qui donc a été le premier astronaute noir?
Hé bien, je ne vais pas vous livrer "tout cuit" le résultat de mes recherches, mais je vous invite à effectuer les vôtres sur les noms suivants: Edward Joseph Dwight Jr., Robert Henry Lawrence Jr., Guion « Guy » Steward Bluford Jr., Mae Jemison.
Mission to Mars n'est pas le film le plus connu de Brian De Palma et ne semble pas avoir explosé le box-office. Pour un budget variant entre 75 et 100 millions de dollars selon les sources, le film a rapporté seulement 60 millions aux Etats-Unis et 111 millions dans le monde, ce qui, pour un film américain, est synonyme d'échec.
L'habillage du DVD (accès aux menus) est un peu trop "réalité virtuelle" pour moi, mais bon, c'est mon avis personnel... Les bonus comprennent évidemment une bande-annonce (très "américaine"). Mais surtout près de 40 minutes de "making-of" expliquant le soin apporté au décor, notamment. Tout le film a d'abord été "storyboardisé" sur ordinateur, il ne restait plus, ensuite, qu'à "produire" les images attendues suivant ce modèle pour remplacer les "séquences animées"... Bien sûr, ils nous vantent l'ingéniosité des "trucs" imaginés pour donner des impressions réalistes (apesanteur...). Mars en extérieur a nécessité 53 000 litres de peinture biodégradable... Maquettes, acteurs filmés sur fond bleu, images de synthèse, travail final d'intégration et de retouche par ordinateur... Toute la lyre a été utilisée, et c'était il y a (déjà) un quart de siècle! J'avoue qu'il y a une séquence qui, même en "dessin d'animation", mais avec en temps réel les voix des acteurs, m'a autant ému que dans le film. La "Art Gallery" raconte des histoires, rien qu'avec des suites d'images fixes (simples croquis, dessins, tableaux ou illustrations magnifiques), sans paroles.
Avec Les guerriers de l'hiver (Editions Michel Lafon, 447 pages avec des annexes), Olivier Norek est désormais considéré comme un grand écrivain puisqu'il est en lice pour des prix littéraires en cette fin d'année. Norek s'est passionné pour l'histoire de la Finlande en 1939, lorsque Staline a décidé d'attaquer et d'envahir ce petit pays de 7 millions d'habitants. C'était le combat entre David et Goliath. Même si la Russie a gagné, elle n'en est pas ressortie grandie. Les Russes ont pensé gagner très vite, que cela ne serait qu'une formalité mais il s'avère que cette "guerre d'hiver" a duré 98 jours, entre le 30 novembre 1939 et le 13 mars 1940. Pendant cette période, le peuple finlandais a montré un courage admirable face à l'ennemi. Toutes les forces ont été mobilisées. Les Finlandais sont connus pour le Sisu, l'âme de la Finlande. Un mot intraduisible dans les autres langues. Olivier Norek s'est en particulier attaché à raconter l'histoire de quelques Finlandais de la 6ème compagnie du 2ème bataillon du 34ème régiment de la 12ème division du IVème corps d'armée. Parmi eux, il y avait Toivo, Onni, Pietari et Simo (surnommé la "mort blanche", ou Belaya Smert). Ce dernier était un sniper hors-pair qui était capable de tuer une cible humaine à plus 490 mètres de distance grâce à son arme M28/30. Il paraît que Simo Häyhä a tué environ 540 soldats russes en 98 jours avant d'être grièvement blessé à la mâchoire (on l'a cru mort). Pendant ces 98 jours, les conditions météorologiques étaient épouvantables. La température est parfois tombée à -50 degrés Celsius. Norek a écrit un récit haletant qui se lit d'une traite. Et ce n'est donc pas un roman policier, même si, dans la bibliothèque où j'ai emprunté l'ouvrage, il a été référencé comme tel.
Encore un livre que j'ai (ta d loi du cine, "squatter" chez dasola) déniché dans la bibliothèque partagée en bas de chez dasola. Cette fois-ci, en m'arrêtant, j'y ai aperçu un livre beaucoup plus récent que d'autres, mais tout à fait en ligne avec mes actuels centres d'intérêt (ce n'est pas moi qui l'y avais mis)!
Il s'agit d'un "Code Vagnon" pratiquement neuf (le prix encore dissimulé par la petite pastille indique qu'il doit s'agir d'un cadeau de Noël ou d'anniversaire...). J'ai sauté dessus.
Le titre complet en est: "Permis plaisance option côtière, nouvelle édition, 100% à jour de la réforme 2022" (dépôt légal: mars 2022). J'ai donc appris à cette occasion qu'il y avait plusieurs "permis de navigation" (et qu'il y avait eu une réforme en 2022)... Celui visé ici "est obligatoire pour prendre la barre d'un bateau à moteur de plus de 6 CV dans la zone côtière, c'est-à-dire à moins de 6 milles nautiques d'un abri (voir la définition du mille et de l'abri, pp. 10 et 12)" [Généralités, p.7]. Mais il existe aussi l'option "eaux intérieures" pour les eaux intérieures (fluvial, rivière)...
Comme le permis de conduire automobile, ce permis bateau est constitué d'une partie théorique et d'une partie pratique. Pour obtenir le permis, il faut passer par un organisme agréé par les services de l’Etat (centre d'examen, bateau-école équivalent à l'auto-école...). Mon "code Vagnon" est en fait un "manuel" permettant de potasser pour se préparer à la partie théorique de l'examen, avec des "questions" sous forme de QCM en fin de chaque chapitre. Au début, j'y ai glané de captivantes notions d'intérêt général. Mais ce livre contient également des informations plus pointues et nettement moins utiles au grand public (la signification précise des feux de signalisation nocturne... entre des dizaines d'exemples). Retenons pourtant la locution "pied de pilote" (p.51): une marge de sécurité à ajouter au tirant d'eau (pour ne pas risquer l'échouement) - prévoir une marge de sécurité, c'est utile dans bien des circonstances et des métiers!
Les 200 pages du livre sont divisées en 10 chapitres, dont chacun est suivi d'un QCM "Je retiens et je teste mes connaissances" ("solutions" en fin de livre pour s'auto-évaluer facilement). Il est très dense en informations pratico-pratiques pour la navigation (connaître la météorologie et décider de la sortie en mer; sécurité en mer; balisage maritime; utiliser la VHF [radio]... entre autres chapitres). Deux pages d'Index sont bien utiles en fin de volume.
Il faut être âgé d’au moins 16 ans révolus à la date de l’examen et fournir un certificat médical d’aptitude de moins de 12 mois. La partie pratique semble consister (si j'ai bien compris) en 1 h 30 de cours collectifs et 2 h à la barre d'un bateau où le formateur vérifiera la bonne assimilation des notions transmises et les compétences. J'ai cru comprendre que le taux de réussite était relativement élevé (90%?) et que l'ensemble (cours + examen + timbre) ne devait pas coûter plus de 500 euros...
Mais je ne suis pas certain que je conserverai cet exemplaire de Code Vagnonad vitam aeternam dans ma bibliothèque. Il s'agit plutôt d'un livre que j'ai été intéressé de découvrir et dont je suis content de connaître l'existence. Mais si me vient un jour l'envie de passer mon "permis bateau", je chercherai alors la documentation du moment! Je vais donc sans doute le "remettre en circulation"... comme son possesseur initial, une fois qu'il n'en a plus eu l'utilité, du moins je le suppose!
J'ai encore quelques idées sur des billets pour le challenge Book trip en mer organisé par Fanja, il ne me reste plus qu'à lire ou relire les bouquins correspondants... puis à rédiger mes billets, avant fin novembre 2024!
Voici un film sorti dans très peu de salles mais qui, j'espère, trouvera son public. Norah a été réalisé par Tawfik Alzaidi dont c'est le premier long-métrage. L'histoire se passe en 1996 dans un village au milieu de nulle part dans une des régions arides d'Arabie Saoudite. Il n'y a pas d'électricité et aucun confort moderne. Les hommes du village qui discutent beaucoup dînent sous une tente. Ils sont réfractaires à tout ce que ce qui est culture et progrès. Apprendre à lire et à écrire ne sert à rien. Ce sont des éleveurs de moutons et pour eux, rien d'autre existe. Norah, une jeune femme qui doit être mariée prochainement à un homme du village, est orpheline. Elle a été élevée par sa tante et son oncle. C'est grâce aux magazines féminins que lui apporte clandestinement l'épicier du village que Norah rêve de sortir de son carcan et de ce village où elle se sent prisonnière, mais sa tante lui assure qu'elle vivra là jusqu'à sa mort. Mais tout change quand Nader, le nouvel instituteur, arrive de la ville afin d'enseigner la lecture et l'écriture à des garçons. Le petit frère de Norah est un des élèves et c'est lui que Nader va dessiner pour le récompenser d'un bon résultat à une interrogation écrite. A partir de là, Norah rêve aussi d'avoir son portrait. Les séances de pose se passent dans l'arrière-boutique de l'épicier. Norah porte son niqab un peu transparent qui fait que Nader peut deviner les traits de son visage. J'ai aimé l'ambiance de ce film et une révélation finale à laquelle je ne m'attendais pas. Le film en dit beaucoup sur la condition des femmes (et des hommes) dans ce pays si riche où des gens vivent dans l'ignorance et dans un certain dénuement.
P.S.: pour répondre au commentaire de Miriam (voir ci-dessous), j'avais aussi aimé Wadjda. Le film était sorti il y a 11 ans.
Ceux de la "Galatée", Le livre de Poche N°4034, 1975 (Copyright Albin Michel 1949), 248 pages La peau du diable, Ed. Albin Michel, 1950, 324 pages Atalante, Ed. Albin Michel, 1951, 302 pages
Dans la trilogie La Fosse aux vents, on suit sur près de 20 ans (de 1897 à la guerre de 1914) le parcours d'un jeune marin (au caractère affirmé), d'abord matelot (gabier), puis second capitaine (après avoir suivi l'Ecole d'Hydrographie de Saint-Malo), et enfin capitaine au long cours. Une ascension sociale, qui lui ouvre l'esprit, sans changer énormément, au fond, son caractère d'origine.
Ce livre de poche, Ceux de la "Galatée", m'a été offert en 1979 par celle de mes grand-mères qui avait dû lire ce titre à parution (pour mes 15 ans). Par contre, les tomes suivants ne sont jamais parus en Livre de Poche, quelle qu'en soit la raison (résultats financiers insuffisants, changement de politique éditoriale, ...). Mais j'avais trouvé, quelques années après, la suite en occasion.
Le héros du livre, Pierre Rolland, n'apparaît au départ que comme l'un des matelots de l'équipage de la Galatée commandée par le capitaine Le Gac. Nous sommes en avril 1897, le bateau est à Dunkerque, en partance vers Iquique (Chili) et San Francisco. L'embarquement des matelots pour ce long voyage, c'est tout un poème. Rolland est ramené le dernier par les gendarmes (cependant que le "pilotin", Jean Barquet, avait couché à bord dès avant le départ). Un "pilotin", c'est un navigant-qui-paye (enfin, sa famille...) pour le voyage ("tu prends la place d'un petit gars qui aurait eu besoin de naviguer pour manger", comme on lui dit). Ce que j'avais apprécié dès ma première lecture, c'est que tout est clairement expliqué du métier de marin sur un grand voilier (deux douzaines d'hommes pour de longues semaines de mer), presque pédagogiquement (même si chacun, du matelot aux officiers, a son propre caractère et sa manière de faire et d'être). p.154, le second, Monsieur Monnard, offre à Rolland la possibilité de devenir officier - tout en lui expliquant qu'il le fait parce que c'est son métier de tirer le maximum des hommes, comme du navire. On a pu voir évoluer le jeune marin, d'un orgueil difficilement domptable et qui n'apprécie la faiblesse ni chez les autres (pauvre pilotin...) ni chez lui-même. Les vents ramènent enfin le bateau à Dunkerque p.194, et Rolland ira suivre le cours préparatoire au concours d'entrée à "Hydro" proposé par l'instituteur Rémy en étant logé chez le frère (prêtre tuberculeux) de Monsieur Monnard (il n'y a malheureusement pas de date mais si l'on considère que les cours sont commencés depuis un mois, je suppose que l'on doit être fin septembre / début octobre?). Une fois de plus, notre jeune matelot se comportera comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, refusant l'attachement qui point chez la fille de l'instituteur. Mais il réussit l'examen pour le cours "au long cours" de l'Ecole d'hydrographie, et le livre finit abruptement.
La peau du diable, ça parle d'un cyclone. Mais, bien entendu, pas uniquement de cela. Durant les 20 premières pages, Pierre Rolland se remémore... On apprend dès les premières pages qu'il a "enseveli sa jeunesse" (à 25 ans) devant la tombe du capitaine Monnard, sous les ordres duquel il avait été durant deux ans lieutenant puis second avant qu'il meure stupidement du tétanos. Lorsqu'il rejoint son nouveau poste sur l'Antonine à Port Talbot (Royaume-Uni, pays de Galles), il est officier depuis 5 ans, a navigué sur l'Astrée (capitaine Bouteloup), puis sur le quatre-mâts l'Espérance (capitaine Arlozzi). Deux capitaines qui ne l'ont guère gâté dans leurs rapports, lui rejetant la responsabilité de leurs diverses "fortunes de mer" (démâtage ou feu à bord aussi bien que "perte de face"), alors que "le second n'est qu'un exécutant payé pour donner l'exemple de l'obéissance la plus absolue" (p.21). L'Antonine est commandé par le capitaine Thirard (premier lieutenant Berteux, second lieutenant Poullain). Cette fois, c'est vers la Nouvelle-Calédonie que se dirige le bateau pour aller y charger son nickel. Encore une fois, nous voyons vivre et "fonctionner" tout un équipage durant un "aller-et-retour" riche en histoires individuelles.
Sur ce navire à coque en fer, vergues et voiles montent grâce à un treuil à vapeur. Mais le "groumage", ces récriminations si universellement tolérées que les hommes prétendaient, en rigolant, abandonner cinq pour cent de leur salaire afin d'y avoir droit (p.88) est toujours présent. Dicton de marin (p.34): "La pluie, c'est de la pluie; le vent, c'est du vent; mais de la pluie et du vent c'est du mauvais temps". Et l'équipage peut passer des jours à s'efforcer de ne pas dormir à coup de récits interminables (Jean de l'Ours, p.96).
Le capitaine Thirard effectue son dernier voyage, mais Rolland met du temps à comprendre exactement ce qui l'y pousse: "il savait avec quelle obstination un capitaine peut s'accrocher à son commandement. s'il descendait de sa dunette, dix se précipiteraient pour l'y remplacer. Et après, pour y remonter..." (p.33). p.101: "second capitaine, cela signifiait bien suppléant, remplaçant du commandant empêché, et non pas "qui vient derrière le premier"", est-il mentionné en aparté... Cependant que le second doit savoir tout faire, y compris "arranger le coup" pour une gamine éperdue réfugiée à bord dans le but d'échapper à son père qui la bat quand il est saoul. Mais c'est bien le capitaine Thirard, presque à l'agonie, qui saura insuffler à l'équipage l'espoir nécessaire pour traverser le fameux cyclone et réussir à ramener ce qui reste du bateau vers la Nouvelle-Calédonie qu'ils avaient quittée peu avant. C'est un "vapeur" qui remorque au port de Nouméa le voilier désemparé. Quand Rolland ramène le navire à bon port vers la Métropole (en 98 jours, de la Nouvelle-Calédonie au Havre) - "Un voyage dont on reviendrait moins sûr de soi qu'on était parti" (p.317) -, son poste de capitaine lui est enfin confirmé.
On doit bien être en 1905: il est fait allusion au fait que la France renonce à ses pêcheries à Terre-Neuve à la suite d’un accord global avec le Royaume-Uni (1904), ou aux persécutions combistes. J'ai retrouvé avec plaisir dans ce volume une narration bien huilée, au point que je revoyais des péripéties à l'avance, alors que je ne l'avais plus relu depuis longtemps.
Quand débute Atalante, Pierre Rolland est désormais capitaine depuis plusieurs années (il commande donc l'Atalante, après l'Andromède, la Marie-Laurentine, l'Argonaute et le Saint-Sever). Mais il reste muré dans sa solitude. Lorsqu'il rejoint des capitaines, ses pairs, qu'il retrouve aux quatre coins du monde, il fréquente des collègues, non des amis. Paradoxe: lui, l'homme qui n'aime toujours rien tant que sa liberté, est un capitaine qui hait les propagandistes libertaires qui viennent demander aux matelots s'ils ont à se plaindre de leur capitaine... Et il a toujours fui éperdument l'attachement à une femme. Jusqu'au jour où son second l'invite au mariage de sa soeur. L'on apprend qu'il arrivait que des épouses de "cap-horniers" embarquent à bord pour le voyage (à condition de ne jamais interférer avec les tâches quotidiennes du capitaine, qui se doit tout à son bateau). Mais, pour la jeune épousée Geneviève Rolland, qui ne supporte malheureusement pas la navigation à bord d'un voilier, le voyage aller est tragique. Pierre Rolland est une fois de plus trop dur pour lui-même comme pour les autres, alors que ceux-ci se laissent briser... À la fin de cette trilogie seulement, à force d'être confronté à ce qu'il lui semble juste de faire, entre force et faiblesse, il a sans doute réussi à faire bouger son propre curseur pour estimer celles-ci.
Ce dernier volume est, plus que les autres peut-être, celui de la nostalgie d'une époque condamnée. C'est d'autant plus perceptible que nous avons vu passer l'époque de la "routine" de ces voyages de trois-mâts ou quatre-mats cap-horniers, dédiés au transport de pondéreux en utilisant juste la force gratuite du vent pour transporter leur cargaison. Les capitaines se payaient, à l'origine, le plaisir de régater victorieusement, avec leurs "lévriers des mers", face aux "vapeurs" au machines encore peu rapides et grosses consommatrices de charbon. Mais c'est un chant du cygne. Comme le remarque le capitaine Rolland, "il se construit deux [voiliers] pour dix qu'on désarme. Avant 10 ans, cette marine à voiles aura disparu."
Lorsque le roman se conclut, Pierre Rolland, lieutenant de vaisseau auxiliaire commandant durant la guerre le voilier Caldera, a ramené son équipage mais non son navire, coulé par un sous-marin. Il explique avec force au conseil de guerre qu'un voilier encalminé est impuissant contre un sous-marin, en surface, qui l'engage au canon tout en restant soigneusement hors de portée... et qu'il s'est refusé à faire massacrer vainement son équipage. Les dernières pages sont belles (je trouve). Pierre Rolland y a donc achevé son "parcours initiatique", tout en refusant de sortir de l'impasse superbe où il s'est engagé dans sa jeunesse, et c'est Jean Barquet, devenu armateur, qui lui offre la seule porte de sortie honorable: prendre le commandement d'un "bateau-piège" destiné à lutter contre les sous-marins (1). Je me rappelle que ma grand-mère m'avait cité "par coeur" la phrase de conclusion: "oh, des "après", sur ces bateaux-là, même en ne faisant que son service, il ne doit pas y en avoir pour tout le monde".
Je souris aujourd'hui en lisant mon annotation sur ce 3e tome: "enfin! Depuis le temps que je le cherchais...". Mais, à 19 ans, 2 ans + 2 ans pour compléter la trilogie (1981 et 1983), ça avait dû me paraître une durée excessivement longue.
Aujourd'hui (au XXIe siècle), on revient à la "propulsion à vent" (pour économiser les "combustibles fossiles") et à son énergie gratuite (ou du moins à des cargos à propulsion "mixte" et plus économique), mais il y a autant de différence entre les "mâts-voiles" ou les "mâts-rotors" d'aujourd'hui et les voiles en toile de la marine d'antan qu'il y en a entre nos éoliennes productrices d'électricité et les "moulins à vents" de naguère.
Pour en savoir plus sur les cap-horniers de la "grande époque" (fin du XIXe s. et début du XXe), on consultera utilement le site d'une association qui a pris la suite de l'AICH (Amicale Internationale des capitaines au long cours Cap-Horniers), disparue en 2003 avec les derniers Cap-Horniers français. Je me rappelle avoir visité il y a déjà bien 10 ans, à Saint-Malo, le Musée des Cap-Horniers (fermé en 2019), dans la Tour Solidor. J'ai cru comprendre que son patrimoine avait été repris par le futur musée maritime qui devrait ouvrir en 2028.
(1) P.S. du 21/10/2024: à titre d'exemple de "duel au canon entre un voilier et un U-Boot", on lira avec intérêt Dominique Le Brun, La vraie histoire des corsaires, Tallandier, 2024, pp.237-248).
J'ai retrouvé avec plaisir Valentin Verne et sa dulcinée Aglaé Marceau, une jeune actrice devenue membre à part entière du bureau des affaires occultes. Dans ce quatrième tome du Bureau des affaires occultes - Le chant maléfique (Edition Albin Michel, 400 pages plus 5 pages de notes), nous sommes en 1832 à Paris où le choléra sévit (Casimir Perier, président du Conseil des ministres français, atteint de ce mal, est à l'article de la mort) et Louis-Philippe, roi des Français règne depuis deux ans à la suite de la révolution de juillet de 1830. Valentin Verne est chargé d'une enquête secrète sous couverture qui l'emmène en Vendée où des légitimistes, avec à leur tête, la duchesse de Berry, aspirent à ce que le comte de Chambord Henri V (le fils de la duchesse) puisse accéder au trône. On demande à Valentin de découvrir qui a tué deux des trésoriers ralliés à la cause des légitimistes. L'argent en leur possession a disparu. Car tout le monde sait que l'argent est le nerf de la guerre. De son côté, à Paris, Aglaé va essayer de sauver la tête d'un jeune homme accusé du meurtre d'un certain Crayencourt, un homme d'affaires qui s'est enrichi grâce à des coups boursiers. Le roman alterne les deux récits, l'intrigue vendéenne étant la principale. Valentin rencontre beaucoup d'obstacles sur un chemin semé d'embûches et des personnages qui jouent double-jeu. Il est même question des Thugs et de la déesse de Kali quand les meurtres perpétrés sont précédés par le chant de l'instrument de musique hindou, le ramsinga. Le roman est prenant. Vivement le cinquième tome où l'on retrouvera ensemble Valentin et Aglaé (et Vidocq).
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